Pourquoi aime-t-on autant tout transformer en pathologie diagnostiquée ?

En limitant les nuances qui existent entre différentes pathologies à des slogans sur la santé mentale, les réseaux sociaux pourraient pencher vers le tout diagnostique.

par James Greig
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10 Mai 2021, 3:41pm

Est-ce que tu aimais lire quand tu étais enfant ? Je suis désolé de t’apprendre ça, mais les heures chéries que tu as passées à lire Harry Potter étaient en fait une manière pour ton corps de se dissocier d’un environnement inconfortable (profitons en aussi pour faire le deuil de JK Rowling comme personne décente). Est-ce que ça t’arrive d’oublier de répondre au texto d’un ami ? C’est peut-être, enfin surement, à cause d’un trauma passé, et surtout pas le résultat naturel d’une culture qui nous demande d’être socialement disponible à tout moment. Dépêche-toi d’appeler un thérapeute. Est-ce que c’est difficile de se concentrer au bureau où tu passes huit heures de ta journée devant un écran d’ordinateur à accomplir des tâches ennuyantes ? Encore une fois, je déteste devoir être celui qui doit te le dire, mais il y a possiblement quelque chose qui va très mal dans la chimie de ton cerveau.

Si on s’en tient à internet, à peu près tout et n’importe quoi peut être la preuve d’une terrible pathologie. Les réseaux sociaux peuvent indéniablement être une ressource formidable pour qui se pose des questions sa santé mentale, pour les personnes qui souffrent de TDAH, ou encore les personnes qui font partie du spectre de ce qu’on définit comme l’autisme. Une pathologie comme le TDAH par exemple est généralement considérée comme sous diagnostiquée (particulièrement chez les femmes) et éveiller les consciences sur ce sujet pourrait aider beaucoup de personnes. Mais comme beaucoup de choses online, il y a aussi un danger au sein de ce flux gratuit et non régulé d’informations.

Avec Instagram, TikTok et Twitter, tout le monde met un étiquette maladie diagnostiquée sur un comportement souvent quotidien, et ce phénomène prend une rare ampleur. Même les détails les plus inoffensifs vont déclencher la réaction de quelqu’un sur internet qui a trop envie de vous dire en quoi c’est la preuve même d’une maladie ou d’un trouble avec lequel vous vivez depuis toujours. « Les médecins sont parfois critiqués pour rendre tout médical, mais le public peut aussi en être coupable » explique à i-D le Docteur Jon Van Niekerk, membre du Royal College of Psychiatrists.

« Le danger avec ces diagnostiques (en ligne), et ces personnes qui se présentent comme des experts en santé mentale alors qu’ils ne le sont pas, c’est de créer encore plus d’anxiété : si on se trompe, on peut trop diagnostiquer, on peut aussi transformer en malade quelque chose d’absolument naturel ». Mais de l’autre côté, « ça peut aussi rassurer quelqu’un, ce qui est en définitive ce dont cette personne a besoin. Très souvent, quand quelqu’un va voir son généraliste ou un professionnel de santé mentale, on procède aussi à un examen physiologique pour s’assurer que d’autres symptômes ne sont pas à prendre compte, c’est aussi essentiel de ne pas passer à côté de ça ».

L’idée que l’on peut aisément s’identifier aux personnes qui souffrent de TDAH est même devenu un meme à lui tout seul. C’est très, très, facile de voir une liste de symptômes et de se dire « c’est moi », et tout particulièrement en l’absence de contexte. Ça arrive à tout le monde d’avoir du mal à se concentrer, la plupart des gens ont déjà perdu leurs clefs au moins une fois dans leurs vies, ou sont arrivés en retard à un rendez-vous. Mais se reconnaitre dans quelques symptômes ne signifie pas que vous souffrez de ce trouble. Et cet aspect-là disparait complètement dans le genre de postes qui établissent que « si vous faites (X), et bien vous êtes (Y) ».

Pour le Docteur Van Niekerk, « Il y a tout un spectre ». Prenons l’exemple du trouble de personnalité borderline : « être impulsif, avoir des changements d’humeur, surtout quand on est adolescent, ce sont des aspects absolument naturels qui font partie de l’acte de grandir, cela ne signifie pas que vous avez une personnalité borderline ou que vous être narcissique. Ces termes sont souvent mal compris ».

Les réseaux sociaux fonctionnent par slogans, ce qui ne permet pas de contenir toutes les nuances et distinctions qui existent lorsqu’il est question de santé mentale ou de neuro divergence en ligne. Puisque les différents plateformes sont généralement limitées à des vidéos de 60 secondes, des infographies de 10 slides ou des micro-blogs de 180 caractères, ce serait impossible d’avoir l’espace nécessaire de prendre ces sujets à bras le corps dans tous leurs détails et toutes leurs nuances. Pour la Docteure Natalie Hendry du Digital Ethnography Research Center à la RMIT University de Melbourne, et co-autrice d’un nouveau livre sur Tumblr, ces effets sont causés par plusieurs facteurs.

Le principal coupable est bien sur notre ami le capitalisme tardif. « À chaque fois que vous créez un espace sur les réseaux sociaux pour parler de ce genre de choses, il y a aussi un nouveau marché qui apparait. Sur TikTok, il y a une obsession pour ce qu’on appelle le revenu passif. À cause de la pandémie, de nombreuses personnes qui ont perdu leur travail ont du trouver de nouvelles manières de gagner de l’argent ». Ça peut prendre la forme de personnes qui créent et vendent des tableurs Canva pour aider à organiser votre journée si vous souffrez de TDAH, ou vendre des cahiers qui sont graphiquement mignons pour vous aider à écrire sur votre trauma. « Il y a indéniablement un marché qui se crée autour de personnes qui partagent des conseils ». Et ce marché, et les impératifs financiers qui vont avec, fonctionne avec cette culture du diagnostique sur un inconnu qui aurait un problème de santé mentale ou bien un handicap. D’une certaine manière, ce marché en dépend. S’il y a d’un côté un soutien indéniable et beaucoup de bonnes intentions, cela vaut la peine de se souvenir que certaines personnes ont des intérêts financiers derrière ce phénomène de diagnostiques.

L’influence et l’argent peuvent permettre d’expliquer les motivations de ces créateurs de contenus, mais comment expliquer que les utilisateurs sont heureux d’y prendre part en masse ? Il y a indéniablement un besoin réel et généralisé d’interpréter notre manière d’être sous le microscope de la médecine. Selon P.E. Moskowitz, auteure de la newsletter de psychologie MentalHealth, ce phénomène en dit plus sur notre société que sur la chimie de nos cerveaux.

« Je pense que les gens se sentent dépassés par internet, et dépassés par une société qui dans son ensemble est source de beaucoup de confusion et d’isolement. Si vous avez dix-huit, dix-neuf ans, que vous avez grandi dans une banlieue calme, vous n’avez pas d’accès à une réelle communauté, ainsi, votre communauté est généralement en ligne. Et internet est la source d’énormément de confusion. Je pense que ce genre de catégorisation des problèmes de santé mentale à partir de petites choses peuvent permettre de trouver une communauté ». Ce qui n’est pas entièrement négatif non ? C’est très bien d’encourager ces jeunes à trouver de l’aide réelle mais généralement ces méthodes plus légitimes sont aussi moins accessibles. Le Docteur Van Niekerk reconnait que pour donner aux personnes l’aide dont elles ont besoin, « il faut que le gouvernement s’occupe de nous donner plus de ressources ». L’une des réalités à laquelle nous devons faire face, c’est que la nébuleuse de ces communautés en ligne représente peut-être la meilleure aide que ces personnes peuvent recevoir pour le moment, et c’est toujours mieux que rien.

Selon P.E., « Je pense que c’est incroyable de pouvoir s’identifier à des personnes, de trouver une communauté à partir de ses traumas, ou de la manière dont on ne se sent pas appartenir à la société ». Mais le problème reste que ces conceptions sur la santé mentale, hyper tournées vers la maladie et la neuro divergence, nous font croire que le problème vient de nous, et en fait quelque chose de déterminant dans notre identité. « Si de plus en plus de personnes se sentent mal adaptées au point où elles ont besoin de médicaments, peut-être qu’on peut se rendre compte collectivement qu’il a quelque chose de plus gros qui se passe au-delà de la chimie de nos cerveaux individuels. Je pense qu’il est essentiel de se rendre compte qu’il y a quelque chose de plus général ».

Dans le passé, les critiques envers la tendance à tout rendre maladie venaient plutôt de la droite conservatrice. Selon Docteur Henry, ces conversations ne sont pas nouvelles. « Il y a un livre de 1966 que les conservateurs adorent qui s’appelle The Triumph of the Therapeutic par Philip Rieff. Le livre argumente que depuis que la psychologie domine le monde occidental, les gens sont devenus de plus en plus obsédés avec l’idée de s’expliquer à travers leurs mondes émotionnels, en utilisant des termes et des idées de psychologie ».

« The Triumph of the Therapeutic a depuis été publié une nouvelle fois par la maison d’édition conservatrice ISI books, et continue de promouvoir une narration autour de termes que la droite utilise comme « flocons de neige », « vulnérabilité », ou encore « élément déclencheur », tout cela nous parait encore bien actuel ». Il est indéniable que ces idées continuent d’être celles de la droite aujourd’hui, qui fonctionne sur se moquer des concepts de safe spaces, content notes, et d’autres encore, tout cela fondé sur l’idée que les gens exagèrent pour attirer l’attention.

Mais on peut être critique envers ces cultures internet sans être un troll d’extrême droite. Quelque soit ce que vous pensez de cette tendance de transformer des comportements naturels en maladie, on devrait toujours croire ceux qui souffrent, et tout particulièrement en 2021, quand on peut aisément dire que quasiment tout le monde autour de nous souffre d’une manière ou d’une autre.

Pour P.E., « aujourd’hui, on vit tous avec un sens du désespoir, parce que le capitalisme s’empire à vu d’oeil. On se sent tous isolé. Mais pour une raison ou une autre, personne ne fait cette connection. La raison pour laquelle certains sont quasiment en train de se tuer avec des opioïdes, est la même raison pour laquelle tu peux te sentir absolument incapable de fonctionner au quotidien et pour laquelle tu penses avoir besoin de sept médicaments différents. Nos cerveaux ne sont pas faits pour cette société ».

Cela semble raisonnable de penser que si quelqu’un pense avoir TDAH, un trouble de personnalité borderline ou encore un trouble de stress post-traumatique, cela ne veut pas nécessairement dire que c’est le cas. Il est possible de se tromper, tout particulièrement quand on considère le puit de fausses informations qu’est internet. Mais penser que vous avez un trouble qui suggère que quelque chose ne tourne pas rond, on devrait toujours prendre ça au sérieux. Pourquoi est-ce qu’on ne résiste pas à faire entrer nos comportements dans des catégories si on avait pas ce sentiment qu’il nous manquait quelque chose, ou si on avait pas la promesse de vivre une vie qui ne soit pas aussi difficile ? 

Il n’est pas question de dire que les médicaments ne sont pas nécessaires ou inutiles, mais peut-être que d’autres réponses existent en dehors de ce modèle médical. Ce qui est intéressant dans cette culture de tout diagnostiquer en ligne, c’est qu’elle fonctionne au sein de ce système de médecine traditionnelle, même si ses adhérents disent parfois s’opposer à ce système.

L’existence même de cette culture est une preuve du manque de soutien disponible aujourd’hui, au sein de ce climat général qui rend les gens plus malheureux. Cette culture nous empêche aussi de reconnaitre ces facteurs extérieurs. Là où notre malheur ou notre incapacité à fonctionner trouvent leurs origines, c’est vers là qu’on devrait porter le blame, sur ces facteurs extérieurs. Pour P.E., « Considérer mes symptômes de TDAH comme quelque chose de plus large, que la société est ce qui m’empêche de fonctionner de la manière dont je le souhaite, et pas de penser que ce sont des choses inhérentes à mon cerveau, c’est très important pour moi. Parce que ça me donne l’impression qu’on peut changer les choses, que l’on peut construire une société meilleure où ces choses ne sont pas forcément un problème, plutôt que de penser que je suis cassée pour toujours ».

Cet article a été initialement publié par i-D UK.   

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