La photographe Carlota Guerrero rend les femmes plus fortes et fières

Dans la première monographie de Carlota Guerrero, photographe espagnole, on est ébloui par le mélange des genres à l’intersection de la photo, de la performance et de la sculpture mais surtout par l’aura bienveillante qui s’en dégage.

par Patrick Thévenin
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17 Mai 2021, 3:09pm

Âgée de tout juste trente ans, barcelonaise d’origine, ville où d’ailleurs elle réside toujours, Carlota Guerrero est depuis enfant obsédée par l’acte photographique, trimballant d’aussi loin qu’elle s’en souvienne un appareil qui lui permettait de shooter ce qui attirait son œil aiguisé dans ce vaste monde. Tout ce qu’elle trouvait beau, au point de la rendre nerveuse, mais surtout tout ce que la photographie classique ne prenait pas soin de documenter correctement et avec respect : en l’occurrence les femmes, leurs corps, leurs pouvoirs et leurs forces ! Mais c’est en septembre 2016 que pour Carlotta le déclic a lieu, passant du jour au lendemain du statut de photographe débutante à celui d’artiste courtisée par les marques et les stars. Soit le jour de la sortie de « A Seat At The Table », le troisième album de Solange (accessoirement la jeune sœur de Beyoncé) et sa pochette désormais culte qui dévoile une facette de la chanteuse qu’on ne lui connaissait pas : visage capté en gros plan et de trois quart, regard perçant et frondeur, cheveux lâchés et constellés de barrettes de différentes formes et couleurs, buste nu recouvert par une chevelure en chute libre, grain de la pellicule doux et quasi laiteux…

Solange, A Seat at the Table, 2016 (1).jpg

Repérée sur Instagram par Solange elle-même (ce qui va augurer d’une collaboration sur le long terme) qui va demander à Carlota d’assurer tous les visuels de son album de post RnB douçâtre, cette rencontre au sommet projette Carlota dans l’œil du cyclone et elle est demandée de partout. Par la mode évidemment (Helmut Lang, Mugler, Givenchy ou Dior) qui réclame ses services mais aussi de nombreuses stars (comme Rosalia qui a remis le flamenco au goût du jour, la transgenre Arca et son génie de la production ou le MC londonien Stormzy) qui lui commandent portraits et pochettes de disques. En décembre 2019, Carlota qui shoote aussi bien en studio qu’en extérieur, et à l’occasion de la manifestation Art Basel Miami, immortalise une trentaine d’acteurs et d’actrices réunis ensembles et quasiment nus pour une drôle de performance à la gloire de l’amour, parmi lesquels on peut reconnaître Lourdes Leon, la fille aînée de Madonna ! Bref tout le monde semble fasciné par l’univers unique, et si proche des préoccupations contemporaines actuelles, de la photographe espagnole. 

Performance for Desigual, Art Basel Miami, 2019.jpg

En feuilletant la première monographie de Carlota Guerrero, déjà starifiée alors qu’elle entame juste sa trentaine, et ses plus de 230 pages qui alternent avec intelligence photos plein pot, planches contact, portraits de femmes en groupes, performances humaines et focus sur des détails précis, on est subjugué par l’univers et les codes déjà installés par la photographe et qui mélangent avec subtilité féminisme, nature, nudité, postures sensuelles et sculptures humaines. Que ce soit à travers des femmes déshabillées et endormies paisiblement dans l’herbe, des modèles juste vêtues d’une culotte assise à la terrasse d’un café et pas gênées le moins du monde, des filles liées par leurs cheveux tressés ou des bustes et des sexes féminins étalés en damiers. Un éventail de corps féminins - de toutes couleurs, âges, physiques, chevelures ou grain de peau - nimbé d’une douce chaleur rassurante, d’un respect évident pour les modèles, d’un glamour qui sait se faire subtil et d’une certaine forme de classicisme qui semble emprunté à la Renaissance. Une sorte de magie transcendantale, emplie de sororité, que la poétesse et artiste Rupi Kaur, dans la préface du livre consacré à Carlota, décrit à la perfection : « Le travail de Carlota est l’antidote qu’il nous faut pour lutter contre le regard masculin. Dans un secteur dominé par les hommes, objectifs braqués sur le corps des femmes, son regard est rafraîchissant. En tant que femme, ça ne m’intéresse plus de voir mon corps à travers le regard d’un homme. J’ai fait ça toute ma vie. Je veux être prise en photo par une femme dont les photos rendent hommage à ma féminité et non l’exploiter. Le sexy, oui, le voyeurisme, non. Dans un monde qui bafoue le féminin, la féminité que capture Carlota est honnête et libératrice. »

Women of My Life, Barcelona, 2020.jpg

Une seule règle semble présider chez Carlota : elle ne photographie majoritairement que des femmes sous toutes leurs coutures. Des femmes toutes différentes qui rendent toutes hommage à la féminité et portées par l’amour, le regard et la bienveillance de Carlotta qui les rendent plus fortes. « Photographier des femmes, c’est quelque chose qui m’est venu très naturellement : je me réveille chaque matin dans un corps de femme, donc c’était très logique pour moi d’explorer la condition des femmes dans mon travail » déclarait l’artiste à l’édition anglaise d’i-D. Des propos qu’elle complète dans l’ouvrage qui lui est consacré : « J’ai été l’amie et l’ennemie de mon propre corps pendant trente ans et mon corps est celui d’une femme et dans le corps des femmes je trouve comme une sorte d’union, comme un fil conducteur qui relie l’humanité toute entière. Lorsque je rassemble des femmes pour les photographier, je crée de nouveaux organismes, une projection surréaliste de mon esprit. Un animal fabuleux se forme à partir de leurs corps, comme si chacune d’entre elles était un organe, une cellule et que ces éléments distincts, unis aux autres, composaient un être à part entière. »

Spiritual Striptease, LA, 2018.jpg
Victoria and Sofia Villarroel, Sacred Bond, LA, 2018.jpg

The Photographs of Carlota Guerrero : « Tengo un dragon dentro del corazón » (Editions Prestel)

All images are courtesy of Carlota Guerrero.

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