techno et engagée, la fraicheur n'a pas fini de vous faire danser

En prévision de la sortie de son premier album - le 22 juin - la productrice et Dj livre un titre à i-D et partage sa vision salvatrice de la musique et du clubbing.

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juin 11 2018, 10:53am

Jamais prophète en son pays. C'est la première chose qui vient à l'esprit lorsqu'on croise le récit de La Fraicheur, Dj française installée à Berlin, et le titre de son premier album qui sortira le 22 juin sur InFiné : Self Fulfilling Prophecy , ou « Prophétie auto-réalisatrice ». Parfois la route du succès amène donc à franchir au moins une douane. Pour elle, il a fallu passer par le bitume de Berlin, destination toute trouvée pour une Dj, résultat d'un voyage d'abord passé par la brise accueillante de Montréal, initié par une certaine lassitude parisienne.

Pour La Fraicheur, Berlin est la terre de la réalisation : celle où elle a appris à danser, où elle a repris goût au mix qu'elle pensait abandonner après dix ans d'expérience, où elle a découvert une autre fête, une nouvelle forme de clubbing, que le monde entier envie et sacralise et qui une fois sur place s'avère être « totalement l’inverse, désacralisée ! ». Une scène, une ville décomplexée mais pas sans fissures, où la diversité ne rime pas forcément avec le mélange et l'épanouissement des communautés queer, hétéros, et où elle a pleinement saisi ce que la musique pouvait avoir de politique, de fédérateur, de féministe, et de puissant.

Mais Berlin est d'abord la ville qui lui a donné envie de faire de la musique, de créer ce qu'elle avait envie d'entendre dans les clubs libérateurs et expérimentaux de la capitale allemande. Ce qui - inéluctablement et pour notre plus grand bonheur - a mené La Fraicheur, après plusieurs EP, à sortir un premier album cette année, dont elle partage pour i-D le titre, « The Movements ». Il résume à la perfection sa musique : engagement physique, on a envie de danser dessus et d'y perdre toute notre eau, et engagement tout court si vous écoutez attentivement les discours qui ponctuent le beat appuyé. Autant de bonnes raisons de discuter avec cette artiste, de Paris, de Berlin, de politique et bien évidemment de musique.

Je voulais commencer avec ton exil à Berlin. Comment ça s'est fait ?
Berlin, c'est un accident. Je suis d'abord partie à Montréal après Paris, en mode burn-out complet, marre de cette ville et de ces gens. Je m'y plaisais énormément mais arrivée au bout de mon visa je me suis retrouvée un peu con. Quand je suis rentrée à Paris j'ai cherché un endroit qui m'apporterait ce que Montréal m'avait donné. Ce sont des villes complètement différentes mais je pouvais cocher quelques cases : des loyers pas trop chers, un endroit où faire du vélo, avec la nature à disposition à une demi-heure, un endroit qui recycle, avec des gens civilisés, etc. Je ne connaissais personne je ne parlais pas la langue, je ne savais ce que j'allais y faire. Le meilleur accident qui ait pu m'arriver.

Tu as un peu accouché de toi-même là-bas ?
Oui et je n'aurais jamais eu le même parcours artistique autrement. À Montréal j'ai développé mon côté hippie et décroissant et à Berlin le côté ouverture sur le queer, les sex parties et la techno ! Honnêtement quand je suis arrivée à Berlin je pensais arrêter de mixer. Ça faisait dix ans que je le faisais, j'étais fatiguée et je pensais avoir vu assez de choses. À Berlin j'ai compris que j'étais une petite conne parce que je n'avais absolument rien vu, je n'avais encore rien fait. Ça m’a ré-enthousiasmé du boulot de Dj. Et puis je me suis mise à danser ! Avant ça je n'allais pas en boîte, je ne voyais pas l'intérêt de payer des cocktails une fortune dans une boîte noire pour te faire emmerder par des mecs.

Qu'est-ce que ça a ouvert chez toi, la danse ?
Tout ! Sur un plan personnel, déjà. Comme les gens qui font du jogging ou du yoga : moi je vais danser. Si je ne danse pas je me sens moins bien : triste, grognon, stressée. C'est de l'ordre du défoulement physique et de l'introspection, la médiation. En tant que Dj, avant je partageais la musique par amour de la musique. Maintenant je comprends ce que ressentent les gens. J'ai changé ma manière de jouer, avec beaucoup plus de couches, de boucles, de remix. Et ça m'a donné envie de faire de la musique. Parce qu'en dansant je me mettais à chanter ou je me disais qu'il manquait un élément par-ci par-là. Je me suis dit : c'est à toi de le faire.

Tu penses que tu ne pouvais pas te réaliser à Paris ?
Je pense que j'étais arrivée au bout de ce que je faisais à l'époque. J'ai eu des années très heureuses à Paris mais j'étais plus jeune. Je suis arrivée à Berlin à la trentaine, avec une certaine sérénité. Je trouve que le Paris d'aujourd'hui est beaucoup plus enthousiasmant que celui que j'ai quitté. Par exemple, je bossais à Mains d'Œuvres et c'était une galère de faire venir les gens de l'autre côté du périph. Aujourd'hui il y a des soirées à Asnières, à Montreuil, à Clichy. Mains d'Œuvres c'est à 10 minutes du métro à Saint-Ouen, il y avait douze personnes. Paris était triste, aigri, complexé, en bout de course. C'était une fatigue générale, un burn-out complet.

Berlin ça t'a apporté quoi ?
Tellement de choses que ce serait dur à tout expliquer, mais le manque de pression financière permet des propositions artistiques et des prises de risque. Les Berlinois ne sont pas plus créatifs parce qu'ils sont plus intelligents, mais parce qu'ils ont simplement les moyens ! Et les lieux existent. Pour avoir un club à Paris il faut être richissime. À Berlin, de l'enthousiasme et un bon collectif peuvent suffire. En tout cas à l'époque.

Oui, c'est marrant de voir la situation se retourner entre Paris et Berlin...
Mais oui, mais moi j'ai les boules ! Une envie très personnelle, je regarde cette scène et je me dis : « Mais… moi aussi je veux jouer là ! » Je regarde ça avec envie et avec plaisir, surtout ! Je suis heureuse que Paris revive. Une ville qui respire ça fait plaisir à voir. Après je regarde à distance, de manière naïve et bucolique, parce que la réalité dont quand même être bien galère au quotidien. Mais ça fait vraiment plaisir à voir.

Tu penses que c'est dû à quoi, le fait qu'on soit aussi décomplexés par rapport à notre culture clubbing ?
Je pense que c'est beaucoup l'influence de Berlin : des gens qui y ont vu des soirées hors les murs, des formats de jour... Cette génération qui s'est payé des billets Easyjet pour Berlin et qui a emmagasiné de nouveaux concepts. Une fois que tu as expérimenté ces choses-là, c'est dur de s'en détacher et de revenir à un modèle classique du club. L'influence de Berlin et la pression financière du parc immobilier de Paris, ça donne forcément des propositions alternatives. En cela, l'architecture du club est une des clés du charme et du succès du clubbing berlinois, notamment le fait aussi d'avoir des espaces de chill-out : tu danses, et quand tu veux plus danser tu te poses sur un canapé tu fumes un joint puis tu y retournes ! Ici quand t'en a marre tu rentres chez toi.

Ta pratique du Djing a une dimension très politique, notamment avec les soirées « Quer ». Est-ce que tu peux m'en parler ?
J'en avais marre que mes potes queer ne me suivent pas dans des clubs hétéros et que mes potes hétéros se fassent recaler du Berghain. Il y a une scission à Berlin, on a le ghetto le plus grand du monde : tu peux rester dans ton truc, ton cercle toute ta vie. J'avais envie de rassembler des potes et je n'étais pas convaincue que les line-up 100% féminins soient la seule option. C'est très important de le faire, mais en parallèle d'autre chose. Le hic c'est que ce sont principalement des femmes qui viennent. Ce ne sont pas les femmes qui ont besoin d'être convaincues que les femmes peuvent jouer.

Dans les Quer il y avait 50% d'hommes, 50% de femmes, 50% de queer, 50% d'hétéros. L'idée c'était de me dire qu'il y a peut-être un artiste homme qui va partager pour la première fois la scène avec une artiste femme, qui va être impressionné et qui va revoir sa copie la prochaine fois en tant que producteur, label manager... Pareil, il y a énormément d'artistes queer qui n'ont jamais eu accès à une autre audience et qui méritent que plus de gens les voient. Non pas pour être validés par des hétéros, mais pour être vus par le plus de monde possible ! On a besoin d'avancer ensemble.

Tu as vu récemment que Le Dépôt avait ouvert sa backroom aux femmes, qu'est-ce que tu en penses ?
Je trouve ça très bien : il faut arrêter de penser qu'il n'y a que les mecs homos qui ont une sexualité débridée. C'est encore l'infantilisation de la femme que de croire qu'il n'y a que les hommes qui ont envie de cul, et que chez les lesbiennes ce n'est que du touche-pipi parce qu’il n’y a pas de pénis. Nous aussi on a envie ! Si ça met des mecs mal à l'aise c'est très bien, ça les mettra face à leur misogynie, très forte dans le milieu gay. Là où il faudra faire attention c'est sur le côté prédation, quand tu as des mecs hétéros qui viennent et qui peuvent ne pas respecter l'espace et les pratiques.

À Paris on voit une nouvelle génération en demande d'espaces LGBTQ++, queer, où les orientations et les genres se mélangent.
Il ne faut pas oublier que la liberté qui est ressentie à Berlin est liée à l’histoire de l'Allemagne de l'Est, d‘une culture communiste qui insistait sur la liberté des corps, sur le fait qu'on était tous les mêmes. Le poids de la religion sur le corps n'existait pas, puisque c'était Ni dieu ni maître ! On a quand même retrouvé des images d'Angela Merkel à poil au bord d'un lac, où est-ce qu'on pourrait imaginer ça ailleurs ? Berlin est né dans cette culture de la nudité, de la liberté. La nudité n'est un problème nulle part, le corps est désexualisé et donc beaucoup plus libre. Une fois que tu as libéré le corps, tu as libéré la fête ! Je ne le fais pas à Paris mais à Berlin je joue en soutif et pas seulement dans les clubs gays. C'est même pas un geste politique ou féministe, je le fais parce que j'ai chaud, et qu'aucun mec ne va venir me faire de propositions déplacées pour autant.

Tu fais partie du réseau Female:pressure. En quoi consiste-t-il exactement ?
C'est un network, une base de données qui permet de trouver des femmes Dj n'importe où sur terre. Grâce à une mailing list, tu peux rester informé de l'actu des artistes qui sont recensées. Personnellement, ça m'a apporté un vrai réseau de soutien, j'ai compris que j'étais loin d'être la seule à galérer, à me questionner sur ma légitimité. Ça m'a beaucoup allégée et m’a permis de décrocher de réelles opportunités. C'est un vrai réseau de soutien et je trouve ça hyper important qu'il existe.

Si tu as ressenti la nécessité d’un tel réseau, c’est bien que les femmes continuent de subir des discriminations, non ?
Je pourrais raconter des tonnes d’anecdotes mais je n'ai pas envie de limiter mon discours à ça. Hier je faisais un entretien croisé avec Maud Geffray pour évoquer la place des femmes dans les musiques électroniques, c'était hyper intéressant mais j'ai aussi envie de parler d'autre chose. Les discriminations peuvent être invisibles. C'est pas pour rien qu'on parle de plafond de verre : il ne se voit pas mais tu te tapes la tête dessus. Quand tu es une meuf tu vas toujours avoir un mec - ingé son ou pas - qui entre dans le Dj booth et vérifie ta table de mixage comme si tu étais incapable de le faire toi-même. C'était tellement habituel pour moi que je ne me posais pas la question de savoir si c'était sexiste. Jusqu'au jour où je me retrouve avec Leonard de Leonard, qui mixe avec moi et assiste à cette scène. Il pète un câble et me dit que ça ne lui est jamais arrivé !

On a longtemps été dans la dénonciation de ces comportements, mais aujourd'hui, j'ai le sentiment qu'on est en train de dépasser ces discours pour aller vers quelque chose de plus constructif. Qu'en penses-tu ?
Oui parce qu'encore une fois, c'est un discours qui est limité. Je suis musicienne, parlons de ma musique ! C'est usant d'être ramenée constamment à ça. Aujourd'hui, quelqu'un qui n'est pas au courant des discriminations qu'on subit, c'est quelqu'un qui n'a pas cherché à savoir, qui est content de se maintenir dans une ignorance crasse.

Crois-tu en la portée politique de la musique, au rapprochement permis par la fête ?
Le club est un lieu de fédération des communautés mais c'est aussi un moment d'oubli : t'es pas à une AG ! Personnellement, ma conscience politique et mon rapport à la musique politique datent de l'adolescence. « Demain c’est loin » d'IAM, c'était ma première grosse claque, alors que j'étais jamais allée dans une banlieue, je ne connaissais pas cette réalité-là. Je me suis dit : « Ok c'est ça la France, c'est ça d'être reubeu aujourd'hui en France, c'est ça d'appartenir à une classe sociale défavorisée ». Ça a nourri ma réflexion, la nécessité de penser au-delà de ma condition personnelle. Je viens d'une famille bourgeoise, j'ai jamais manqué de rien, ma mère bossait chez Air France et ça m'a permis de voyager dans le monde entier. J'ai eu beaucoup de chance, les voyages m'ont ouvert à d'autres réalités. La musique n'est pas l'outil politique et final mais c'en est un parmi d'autres, et c'est le mien.

Tu as inséré des bribes de discours dans tes morceaux. Qu’avais-tu envie de provoquer par cette démarche ?
Il y a quelques années, Patrick Lelay [alors PDG du groupe TF1] disait que son travail consistait à « vendre du temps de cerveau disponible » à Coca-Cola. Je voulais faire l'inverse, parce que quand tu danses, c'est le moment où tu as le cerveau le plus ouvert, le plus libre, le moment où tu le donnes volontairement au Dj. Nous sommes les générations les plus endormies, on s'indigne mais nous ne descendons plus dans la rue. Quand je vois que des milices d'extrême droite tabassent des étudiants, je me demande comment on n’est pas en train de foutre le feu ! J'aime l'idée d'infuser des idées politiques dans ces moments d'ouverture.

Comment as-tu choisis ces morceaux de discours ?
J'ai choisi des discours qui me parlaient. L'intersectionnalité est un sujet qui me tient hyper à cœur. L'homophobie est intrinsèquement liée au sexisme : quand un homme se fait traiter de pédale, ce qu'on lui reproche, c'est d'être efféminé et donc de ressembler à une femme ! C'est aussi le racisme qui crée le terrorisme. Tout est connecté ! Notre génération commence à comprendre, j'ai moi-même pris conscience de tout ça hyper tard, alors que j'ai eu une éducation, que j'ai grandi dans une famille plutôt ouverte, que je m'intéresse à la politique depuis longtemps - alors comment quelqu'un qui n'a pas eu ces chances peut faire ces rapprochements ?

Avant de faire cet album, tu avais déjà sorti beaucoup d'EP. Comment as-tu vécu ce nouvel exercice ?
Sur les Ep, j'ai beaucoup collaboré, parce que c'est ma manière d'apprendre, et il se trouve que la plupart du temps c'était avec des mecs. En fait, j'ai appris que dans mon dos, les gens pensaient que je buvais du thé pendant que les mecs bossaient à ma place. Il y avait donc un côté défi. J'avais besoin de montrer ma patte à moi. J'ai très bien vécu ce moment, les conditions étaient géniales. J'ai fait une résidence à Detroit chez Underground Resistance. C'est un album de deuil, j'ai perdu quelqu'un et j'avais aussi besoin de lâcher des choses. C'était assez cathartique. Il m'a fait du bien tant sur le plan de mes émotions que pour m'assumer en tant que productrice en solo.

Si tu avais un message à transmettre avec cet album, ce serait quoi ?
Bizarrement pour un album à message, il n'y a pas de message. Ou alors « salut, c'est moi ! »