Bertrand le Pluard pour CONGRATS!

7 fanzines queer à dénicher au plus vite

Patrick Thévenin

Décrochez de vos écrans !

Bertrand le Pluard pour CONGRATS!

C’est un fait : le fanzine n’est pas mort et internet et ses possibles, n’aura pas eu raison de ce format papier libre et affranchi qui, inventé dans les années 30 aux États-Unis, a accompagné, par sa liberté, son côté DIY et son économie de moyens, les grands mouvements underground de ce siècle – du punk aux riot grrrl, des musiciens indépendants aux homos en colère et on en passe. Il suffisait pour ce faire de se rendre récemment aux dernières Paris Ass Book Fair au Palais de Tokyo ou à la Queer Zine Fair organisée dans le cadre de la Queer Week, de se frotter aux nombres d’exposants et de visiteurs venus pour l’occasion, de plonger dans la multitude de thématiques et publications proposées pour mesurer l’engouement pour un format qui séduit de plus en plus les jeunes générations.

Longtemps militant, rebelle et en colère, le zine LGBT - construit sur des modèles comme le mythique Straight To Hell de Boyd McDonald dans les années 70, de Fanzini lancé entre NY et Vancouver par John Back Baylin et John Down, des fantaisies artistiques de l’artiste AABronson ou ceux du cinéaste BrucelaBruce et son acolyte GB Jones en pleine mouvance queer punk - aura attendu le début des années 2000 pour reprendre du poil de la bête, notamment avec l’avènement du hollandais Butt qui, tout de rose vêtu et maquette on ne peut plus dépouillée, a marqué une rupture totale dans la philosophie du zine queer comme l’explique Vincent Simon, co-organisateur avec Arthur Dumpling de la Paris Ass Book Fair. « L’arrivée de Butt dans les 2000 a profondément marqué les choses et relancé la mode du zine queer, avec des gens venus de la mode, du journalisme, de l’art, du graphisme et, qui tout ayant conscience de l’héritage laissé par les fanzines queer des 70’s et 80’s en ont fait quelque chose d’autre, plus moderne, plus ouvert sur d’autres problématiques et souvent inspiré par le graphisme minimaliste néerlandais au lieu du sempiternel couper-coller. » Oubliez donc la page A4 à base de collages maladroits, photocopiée, pliée en deux et folioté à la va comme je te pousse. Désormais le fanzine nouvelle mouture s’est professionnalisé, s’est réinventé et s’ouvre à des thématiques plus contemporaines, à des champs d’action différents, comme le féminisme, le genre, l’érotisme, la pornographie, les transidentités, la non-binarité, le racisme, le décolonialisme, l’appropriation culturelle, comme si l’ADN politisé du zine refaisait surface peu à peu.

Achille Dumay, qui organise la Queer Zine Fair de la Queer Week, note que l’internet et sa facilité de diffusion, les Tumblr, Instagram et autres blogs, n’ont au contraire pas enterré le genre mais lui ont donné des ailes. Le zine séduit de plus en plus de monde grâce à la simplicité des moyens nécessités ou de l’auto-édition, aux faibles coûts de fabrication ainsi que pour la liberté de ton et d’illustrations qu'il propose et qui détonne avec la façon dont les réseaux sociaux censurent le moindre téton ou sexe apparent. Et parce qu'il répond au goût toujours prononcé du public pour l'objet. La multiplication des foires dédiées à l’auto-édition et aux fanzines, où tous les genres et les sexualités se mélangent allègrement, leur fréquentation et leur succès croissant, leur ouverture à d’autres formes d’expression (la photo, le poster, la carte postale, l’objet, etc.) qui flirtent parfois avec l’art contemporain sont-elles le signe que le fanzine, dans un monde qui l’a injustement relégué au musée, n’a pas fini de faire parler de lui ? C’est en tout cas tout le mal qu’on lui souhaite !

Crooked Fagazine

Fondé en l’an 2012, par Jourdan Coulombe, un jeune montréalais dépité du niveau des revues LGBT qui existaient et fasciné par l’histoire des fanzines queer canadiens, Crooked Fagazine est selon son créateur : « Une plateforme pour l’écriture qui affronte les tabous sexuels avec un discours franc basé sur l’exhibitionnisme et le récit confessionnel. Crooked parle d’expériences intimes de gens qui m’envoient leurs histoires “dépravées“, ce sont essentiellement des expériences queer même si j’invite tout le monde à collaborer. Ce qui est important c’est l’intimité et l’idée de soulager nos soucis à travers la confession. Je me suis moi-même pris au jeu, racontant des anecdotes que je pensais ne jamais raconter un jour, comme quand j’ai pris un vol Paris New York le 11 septembre avec des morpions. Je m’occupe du graphisme et des collages pour chaque récit, ce qui donne une esthétique qui rappelle les anciens fanzines punks des 80’s. Même si ce qui m’excite le plus dans ce projet est l’audace des contributeurs et les anecdotes de ceux qui vivent leur vie sans peur ni honte. »

Terrain Vague

Avec son mélange soigné et grand format de fictions, poésies, articles critiques et arts plastiques qui questionnent le genre, les sexualités, les identités, la revue autofinancée Terrain Vague aborde les pratiques féministes et queer mais aussi les paroles d’autres minorités discriminées tout posant la question de l’intersectionnalité des luttes. Lancé il y a 2 ans, fort de deux à trois parutions annuelles, le collectif à l’origine de la revue big size aux couvertures conçues comme des manifestes, explique le choix de son nom d’un : « Les terrains vagues sont ces espaces en jachère qui apparaissent en creux, dans les villes, entre deux buildings neufs. Ils sont laissés à l’abandon et investis par tout ce dont la société ne veut pas. Ces endroits, parce qu’ils n’intéressent personne et surtout pas le capital, parviennent en partie à échapper au contrôle social et à la surveillance. Ils furent d’ailleurs et sont toujours des lieux de rendez-vous amoureux et de baise pour les minorités sexuelles. Dans ces espaces-rebuts au cœur des villes, le contrôle social s’exprime moins, des possibles s’ouvrent, les limites et barrières sont discutées, critiquées, démantelées par des pratiques de corps, de fête, d’économie souterraine, de mise en lien, d’activisme... Dans un terrain vague, pas besoin de permis de construire ! Mais, à disposition, une terre fertile pour toutes les herbes folles ! »


Léonie Pernot par Pierre Andreotti pour Terrain Vague

Cave Club

Roxane Maillet a commencé le projet Cave Club dans la cave de son ancien appartement sous forme de rendez-vous qui empruntent aux codes des salons littéraires. « Mes interrogations successives s’orientent vers les voix, à savoir l’oralité et la prise de parole, quelque chose mis à disposition d’une majorité de personnes et de manière non hiérarchique. C’est-à-dire que l’on naît avec la possibilité de parler peu importe notre race, notre sexe ou notre classe sociale. Je crois que cette parole est depuis toujours un outil qui permet de former des communautés de minorité se construisant en réponses à des modèles qui ne leur conviennent pas. Mes recherches se sont retrouvées propulsées au XVIe dans ces espaces à première vue hyper bourgeois qu’on appelle “les salons“, cruciaux dans le fait qu’ils ont donné la possibilité de répondre au besoin pour les femmes d’inventer des outils adéquats pour faire entendre leurs voix. Je pense à ceux d’Adrienne Monnier, Sylvia Beach ou de Nathalie Barney dans lesquels la transmission des idées en général, féministes et queer en particulier, passait nécessairement par la voix qui jouait le rôle de diffuseur de ces luttes collectives. Mais où et sous quelle forme demeurent les traces de ces précieux échanges ? J’ai fondé Cave Club sur base de cette question. Ce sont des lectures suivies d’un échange entre la lectrice et les auditeurs qui permettent de questionner les formes d’adaptations d’un texte écrit vers l’oral. Parallèlement sont produits des objets éditoriaux retranscrivant ces échanges basés sur la question inverse : quelles notations écrites pour quelles oralités ? Tout en restant dans une conscience ironique de la difficulté de la traduction qui ne peut jamais être totale et en puisant dans l’esthétique “camp “, mot employé pour la première fois pas Susan Sontag pour désigner l’interrogation de l’artifice des idées reçues et des clichés du genre à travers des caractères excessifs. »

Le Parking, étage 63 de Clara Pacotte & +++ lu par Bullfinch aka Maya dans une des six voitures garées dans l’arrière cour de l’ISELP à Bruxelles (2017)

Née à Dakar, élevée à Bamako, arrivée à Paris à 17 ans, Aida Bruyère est étudiante aux Beaux-Arts et aborde ses sujets grâce aux différentes techniques d’impression disponibles. « Je suis fortement marquée par l'univers dans lequel j'ai grandi : un Mali bourgeois marqué par la photo-studio de Malick Sidibé et ses confrères. J'admire la façon dont les Maliens se mettent en scène et s'assument, le fait que rien ne soit jamais laissé au hasard lorsqu'il est question d’apparence. Les signes extérieurs de richesse ne sont pas mal perçus, au contraire il est presque nécessaire d'avoir de beaux habits, une voiture de luxe, un téléphone high-tech, d'être coiffé, manucuré, crémé et parfumé pour briller en société, et la règle s'applique autant pour un homme que pour une femme. La richesse n’est pas taboue comme elle peut l’être en Occident ; d'une certaine façon plus elle est ostentatoire, mieux c’est. C’est un mode de vie qui fantasme les codes de la culture afro-américaine mainstream : une recherche d’opulence, de pouvoir et d’affirmation qui imite la classe dominante blanche et bourgeoise via le gangsta rap. C’est par la pratique de l’édition et des techniques d’impression que je questionne ces codes qui me fascinent. Je me les approprie et les réinterprète au travers de séries d’images qui retranscrivent cette ambiance, ce “mood ” et les ‘’attitudes’’ qui interrogent ces logiques d’appropriations culturelles. »

It’s been lovely but I have to scream now

Elles sont deux, Marcia et Nelly, derrière ce fanzine né lorsqu’elles se sont rendu compte qu’elles n’avaient nulle part où publier les textes qu’elles écrivaient et qu’à défaut d’un support qui leur plaise, autant en créer un. Pour ses créatrices It’s been lovely est « un zine féministe et queer qui fait le choix de ne publier que des textes écrits (pas de textes théoriques mais de la poésie, de la fiction, des récits sur nos vies et ce qu'on a dans les tripes) par des personnes autres que les mecs cisgenres qui ont bien d'autres supports pour publier leurs écrits. On se réclame de la culture DIY punk féministe de la scène riot grrrls des 90’s où les féministes se sont rendues compte qu'elles avaient plein de choses à dire mais qu'à chaque fois qu'elles parlaient à des médias mainstream leurs propos étaient déformés. La presse mainstream ne représentait que le point de vue des dominants, celui des hommes cisgenres blancs, bourgeois et hétérosexuels. Du coup elles se sont mises à faire des zines, c'est-à-dire des collages et des textes qu'elles photocopiaient et qu'elles distribuaient dans leurs milieux. On a voulu ça nous aussi: quelque chose qu'on peut faire nous-mêmes de A à Z, qui reflète ce en quoi on croit et ce qu'on est. » Et qui donne la parole à celles qu’on n’entend pas assez, évidemment !

CONGRATS!

Magazine à parution annuelle plus que zine, CONGRATS!, drivé par le jeune Florent Rotoulp, est une revue qui parle sexualité à des jeunes hommes, straight comme gay, abordant l’identité masculine au sens large. « On essaye au maximum, confie son créateur, de garder une distance avec les “tendances “ et le “lifestyle“ que l’on considère beaucoup trop pesant dans la presse jeune. CONGRATS! est très influencé par la culture populaire et internet ! Ça permet de rentrer plus facilement dans l’objet et surtout ça rend le mag en phase avec des cultures et sous-cultures qui n’existent pas dans la presse papier. C’est un langage qu’il est intéressant de détourner, comme considérer le meme internet comme un dessin de presse. On ne se considère pas comme une revue, car notre contenu est trop “pop“ pour être vu comme universitaire. La dernière grosse influence vient du diplôme du rédacteur en chef qui portait sur le planning familial. Au contact de l’association, il s’est rendu compte que la fréquentation des garçons y était très faible, en grande partie car le but de l’association, historiquement, était d’accompagner les femmes sur leur maternité et sexualité. Ça a prouvé au final que les garçons sont très peu ou pas du tout accompagnés dans la construction de leur identité. De plus, il n’existe pas de presse masculine à destination de cette tranche d’âge (sortie de l’adolescence / entrée dans la vie adulte) puisqu’en effet la plupart des titres, gays comme hétéros, sont plutôt destinés aux trentenaires déjà installés dans la vie. »

CHAUDES

Lancé par l’illustrateur bien connu Fredster, Chaudes est un fanzine autoédité sans périodicité établie et dédié au dessin homo-pornographique. Chaque numéro regroupe ainsi dix dessins d’un.e artiste qui y présente sa vision, plus ou moins explicite, de la pornographie queer que son créateur résume ainsi : « J’ai débuté le projet en juillet 2017 après avoir été invité par le festival Loud & Proud à présenter mon travail personnel lors d’un micro salon d’édition. Mes dessins sont souvent qualifiés de pornographiques alors que ce n’est pas mon intention première, j’ai donc eu l’idée de faire un petit bouquin de dessins pornos pour montrer à quoi ça ressemblerait si j’étais pornographe. Ça s’est avéré très intéressant et de fil en aiguille l’idée du petit bouquin s’est transformée en fanzine dont j’ai signé le premier numéro. Puis j’ai commencé à demander à des artistes que j’aime de travailler sur le sujet et les autres numéros ont suivi. Au final l’idée maîtresse du fanzine est de faire un état des lieux du dessin contemporain homo par le prisme du porno, histoire de sortir des représentations un peu fades des sexualités non-straight. »