sexuel et poétique, le nouveau film de yann gonzalez va réveiller vos fantasmes

Le réalisateur des « Rencontres d'Après Minuit » revient avec « Un couteau dans le coeur », un nouveau film flamboyant. i-D l'a rencontré.

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juin 27 2018, 11:14am

« Inspiré d’une histoire vraie » : si vous allez un peu au cinéma, la formule vous est forcément familière. Autrefois réservée aux téléfilms, elle s'est imposée au 7ème art, incitant les spectateurs à considérer le récit qui leur était conté comme un témoignage plutôt que comme une fiction, cherchant à signaler avant même la fin du film son supplément d'authenticité. Pour être digne d'attention, le cinéma devrait donc s'aligner sur la fabrique de notre télé quotidienne, où le réel n'en finit pas de se mettre en scène pour ramener - toujours plus brutalement - à la triste réalité. « Toutes les histoires sont inspirées de sentiments réels » assure Yann Gonzalez, le réalisateur de Un Couteau dans le Coeur, rêverie incandescente présentée en compétition lors du dernier Festival de Cannes. Si une chose est certaine, c'est que ses histoires à lui ne se soucient pas de reposer sur les étagères des archives nationales. C'est peut-être d'ailleurs ce qui les rend si singulières, désertant la « tyrannie du naturalisme » pour un ailleurs onirique, infusé de rêves cotonneux et d'allégories fabuleuses matérialisées dans une pellicule on ne peut plus concrète. Cinq ans après Les Rencontres d’Après Minuit, le réalisateur revient au long-métrage avec une romance lesbienne sur fond de porno gay, où l’amour blesse comme un poignard quand il n’aimante pas vers une autre planète – un monde de romantisme et de passion, où les sexualités s'étreignent sans se juger et où la vie n'a jamais autant eu le goût du danger. i-D l'a rencontré.

Comment est née l’idée de ce film ?
Je voulais aller plus loin dans mes obsessions, dans ma rupture de ton, faire quelque chose de plus échevelé, de plus dangereux. J’avais envie de pousser les curseurs au maximum à travers ce personnage de productrice de porno gay lesbienne qui a réellement existé. Faire passer quelque chose par la sexualité, l'amour et le cinéma. C'est un film autour du désir et du cinéma - ce qui est un peu le sujet de tous mes films.

Vanessa Paradis incarne une productrice de films pornos gays, elle-même lesbienne. Comment as-tu imaginé ce personnage central ?
Ce film, c'était un hymne aux femmes de plus de 40 ans. Je les trouve belles - peut-être parce que je suis homosexuel - encore plus belles qu'à 20 ans parce que tout à coup, il y a du vécu. Elles gagnent en puissance, en autorité, en fragilité aussi, il y a en chacun de nous la peur de vieillir. J'avais envie de filmer ce que signifie être une femme de 40 ans aujourd'hui. Je voulais montrer cette femme puissante mise à mal dans sa manière d'aimer, dans son histoire amoureuse. Et en même temps, cette envie de glamour ! Aujourd'hui au cinéma, les femmes de 40 ans sont toujours un peu abîmées, un peu salies. Dans le film, Anne est alcoolique, elle ne dort pas tous les jours chez elle, elle est parfois un peu dure mais j'avais envie qu'elle soit belle, qu'elle soit glamour, romantique.

Les personnages tournent eux-mêmes un film autour d’une histoire de meurtre, de sexe et d’enquête policière. Pourquoi as-tu choisi de t’emparer de cet imaginaire associant l’homosexualité au crime ?
C'est compliqué, j'ai l'impression que ce sont des pulsions de cinéma et en même temps, je ressens encore aujourd’hui une espèce de violence dans la société. Il y a quelques jours, une amie m'a dit que c'était peut-être l’un des premiers films qu'elle voyait en réaction à la Manif pour Tous. Cette violence en réaction à la liberté sexuelle est pour moi pire que tout. Elle est symbolisée par ce tueur, par la manière dont une sexualité joyeuse et épanouie est mise à mal, violentée par des coups de couteau. La Manif pour Tous, c'est ce coup de couteau dans la liberté. J'ai l'impression qu'on est impuissant face à cet obscurantisme, à cette bêtise - je ne parlerais même pas d'intolérance, pour moi c'est de la bêtise, de l’étroitesse d'esprit, de la tristesse. La violence du film représente tout ça. Cette peur de la castration d'une société patriarcale.

Tu dirais donc que la violence libérée par la Manif pour Tous a influencé ta manière de faire des films ?
Je n’en étais pas vraiment conscient à ce moment-là mais c'est une violence qu'on ressent, qu'on encaisse. Du coup, c'est comme une catharsis. Beaucoup d'homos cinéphiles sont fascinés par les films d'horreur dès la petite enfance. Je pense que c'est lié à cette intuition d’être sexuellement différent, à côté de la norme. À travers leurs scènes les plus baroques, les plus graphiques, les films d’horreur nous permettent d'évacuer cette violence, qui est d’ailleurs souvent liée au sexe. Je pense que c'est pour cette raison que les films d'Argento ou de De Palma ont eu autant d'effet sur moi. C'est le propre de la catharsis.

La figure du « tueur homo » a une longue histoire de cinéma, qui n’a souvent fait qu’aggraver les préjugés liés à l’homosexualité. Était-ce une manière de te la réapproprier ?
Ces personnages ont bien sûr incarné des figures déviantes. Mais pour moi, le tueur du film ne l’est pas. Il a subi la violence d'un père qui a jugé sa sexualité déviante et en a fait un monstre. Il y a un trauma d'origine qui ne l'excuse pas mais qui le rend émouvant. Je voulais rendre l'émotion qui leur est due à ceux qui étaient des monstres dans d'autres films. Pour moi, ce sont juste des personnages traumatisés.

Le film ose une esthétique très stylisée, des dialogues assez littéraires. Qu'est ce qui te porte vers cette théâtralité ?
C'est drôle parce que quand j'ai commencé le film, je me suis justement dit que j'allais rompre avec cette théâtralité. Pour moi, les dialogues sont beaucoup plus naturels que dans Les Rencontres d'Après Minuit, beaucoup moins littéraires. Et en même temps, c'est la musique de mes dialogues : les dialogues de la vie, ça ne m'intéresse pas beaucoup. J'aime les personnages qui parlent bien, qui racontent quelque chose de précis. J'aime la grammaire au cinéma, la musicalité des mots. Quand je rentre dans une salle de cinéma, c'est un univers qui s'ouvre et j’accepte son écriture, comme je le ferais en ouvrant un livre. Pourquoi dans un film, on n'aurait pas cette écriture en soi ? Au théâtre ça ne choque personne.

C’est ta façon de décoller du réel ?
Le cinéma est un art nouveau, il n'a qu'un siècle et on lui demande de rester collé au réel. Pourtant, tellement de choses ont été expérimentées dans les années 60/70 ! À l'époque, j'ai l'impression qu'une majorité de films étaient non-naturalistes, qu’ils allaient vers des dialogues très écrits, très ciselés, très pensés. Les films de Godard ou de Truffaut sont réputés très naturalistes mais pas du tout. Ils ont une écriture très littéraire et même si les personnages ont cette distance, ils charrient une émotion bouleversante. La télévision a ramené une forme de terrorisme du réel. Si on ne parle pas comme dans la rue, comme dans la vie, alors on parle faux. Mais non, on parle autrement, différemment ! Pour moi, le cinéma, c'est un rêve que je construis avec ma propre grammaire, ma propre musicalité. On ose y exprimer ses sentiments, de manière peut-être un peu imagée, ampoulée, romantique mais c’est pas des mots compliqués pour autant !

Anne fabrique des films de manière artisanale, tu as toi-même tourné en pellicule. Qu’est-ce qui t’attache à cette manière de faire du cinéma ?
Je crois que je veux faire des films de tréteaux, où on a une idée toute simple, où on fabrique des choses à même le plateau. Il n’y a pas de fond vert, pas d'incrustation, on ne réfléchit pas à ce qui va se faire en post production : tout se fait immédiatement, sur place avec les moyens du bord. Ça remonte à l'enfance, au plaisir de raconter une histoire avec quelques éléments, et c’est vrai qu’on en revient à la construction d’une scène de théâtre. Raconter avec trois fois rien et à travers un détail, une lumière, ouvrir les portes de la fiction. Ça remonte au cinéma que j'aimais adolescent, notamment aux effets spéciaux, qui induisaient, par leur fragilité même, cette idée de croyance. On voit bien que c'est faux, mais il y a une sorte d'accord tacite entre un cinéaste et ses spectateurs, qui fait qu'on va croire à quelque chose, qu'on va jouer ensemble. Un peu comme des enfants des deux côtés d’un écran qui entrent dans une fiction au même moment et traversent le miroir ensemble.

Le film se déroule à la fin des années 1970. C’est une période qui te rend nostalgique ?
Oui, parce que je pense qu'on était plus heureux sans les réseaux sociaux mais peut-être que je me trompe et que je suis déjà un vieux con. D'un autre côté, si internet n’avait pas existé, je n'aurais pas rencontré des personnes très importantes dans ma vie aujourd'hui. J’assume l'époque, j'embrasse l'époque à travers les gens que j'aime, qui font que je suis heureux de vivre sans me retourner tous les jours vers le passé. Ce que je fais malgré tout à travers les livres que je lis, les films que je vois, et tout un tas d'images. Il y a une forme de romantisme, d'absolu, de subversion qui me manque terriblement aujourd'hui mais que je retrouve finalement chez les gens que j'aime.

On retrouve au casting toute une bande de jeunes queers de la nuit parisienne. Qu’est ce qui te relie à ces gens, à cette génération ?
C'est des gens que j'aime et que j'admire de par leur liberté sexuelle, leur excentricité, leur glamour, leur beauté, leur manière de faire la fête, de danser, de vivre la musique et de faire fi de la société patriarcale dans laquelle on vit. Un film, c'est aussi l'ensemble des expériences qu'on vit pendant qu'on l’écrit, qu'on le fabrique. Ces gens-là ont fait partie de mon existence, c'était ma manière de leur rendre ce qu'ils m'ont donné, de faire exploser leur couleur, leur personnalité et d'en garder une trace aussi. Je voulais garder une mémoire de ces gens, de manière quasi documentaire : ils sont jeunes aujourd'hui et le seront peut-être moins quand je réaliserai mon prochain !

On emploie volontiers le mot « queer » pour parler de ton travail. Qu’est ce que ce terme t’évoque ?
Pour moi, il rejoint des faisceaux convergents : celui de l'étrange - l'origine du mot « queer » - et celui de la sexualité vécue librement, dans la joie. J'aime de moins en moins le terme « homosexuel », il a quelque chose de médical. Je préfère le terme queer, que je trouve plus joyeux, plus pétillant, plus lumineux, ne serait-ce qu’à travers ses sonorités. J’y vois l'underground qui part vers la lumière et qui traverse les années. Comme si ce mot qui remonte aux années 40 accédait enfin à sa propre lumière.

Qu'est-ce que tu as envie de souhaiter au cinéma ?
J'ai envie de donner davantage de possibilités aux générations futures, de leur dire de ne pas s'auto-censurer, de croire en leurs imaginaires, en leurs intuitions de cinéma. J'ai l'impression qu'il y a beaucoup d'auto-censure aujourd'hui parce qu'on est envahi par cette imagerie grisâtre, réaliste et angoissante du quotidien - que ce soit celui de la télévision ou du cinéma. C'est une espèce de terreur sournoise qu'on nous inflige à longueur de journées. Mais je pense qu'on assiste à un réveil de la nouvelle génération, nourrie à un régime d'images complètement différent, plus subversif. La liberté d'expression parfois néfaste sur internet impulse aussi des désirs nouveaux, elle ouvre à une folie, à tout un tas de couleurs qui étaient jusque là un peu mises à l'écart. Je suis très curieux de voir ce que les gens de 20 ans vont fabriquer avec cette ouverture à des images qui étaient interdites jusqu'ici. J’ai l’impression que la génération qui arrive sera encore meilleure que la nôtre.