tout ce qu'il faut retenir de la fashion week homme parisienne

Des dinosaures de Rei Kawakubo au retour de Kate Moss en passant par les Uggs géantes de Y/Project. i-D a dressé sa liste (non-exhaustive) des défilés qui ont marqué cette dernière semaine de la mode.

La résurrection de Charles Quint chez Palomo Spain

La semaine dernière, le créateur espagnol Alejandro Gomes Palomo était en charge d'étrenner cette nouvelle fashion week parisienne. Une lourde tâche accomplie avec brio – le nom du créateur était sur toutes les lèvres à Paris et les plus sévères de la mode ont été conquis par son univers queer et théâtral, peuplé de ménestrels aussi coquets que guillerets. En haut-de-chausses, surmontés de plumes de faisan, en capes de velours ou en simples slips quintessenciés, les mannequins de Palomo Spain semblaient jouer une pièce d'amour courtois comme il s'en chantait dans la cour d'Espagne du XVIème (un peu plus camp cela dit) dans des costumes opulents et précieux. On a presque cru apercevoir le fantôme de Charles Quint.

Dior, la crise la quarantaine

« Forever Young » d’Alphaville rythmait le pas des mannequins - décidés mais résignés. Après le coup de Versace en septembre, Kriss Van Assche a choisi de faire défiler les tops hommes des années 1990 (Cameron Alborzian, Mark Vanderloo, Alain Gossuin, Arnaud Lemaire). Une façon de questionner encore et toujours la mode et son rapport à la jeunesse. Pour qui créé-t-on ? À qui vend-on ? Si les créateurs continuent de ressusciter les totems de leur jeunesse (coucou les motifs tribaux), comment vieillit-on (un tailleur impeccable avec un motif tribal ?), comment reste-t-on jeune ? (un t-shirt logo Dior Atelier ?) Kris Van Assche entame sa quarantaine lucide et tente de résoudre avec pudeur et délicatesse l’éternelle affaire du temps qui passe.

AVOC, la réalité du Grand Paris

Qui était au premier rang du défilé AVOC ? La Ministre de Culture, Françoise Nyssen. Ce n’est pas tout, la Ministre a même tweeté : « Au défilé AVOC, jeune marque française lauréate du prestigieux prix label créatif @ANDAMaward 2017. Un exemple magnifique de créativité et d’identité, reconnu en France et à l’international ». Et pour cause, les silhouettes, toujours très urbaines, gagnent en relief et profondeur. Bastien Laurent et Laura Do, le duo à la tête du label, ont collaboré avec la jeune marque de maroquinerie Domestique pour les pochettes ceinturées en cuir, avec la marque danoise A.A. Spectrum pour les manteaux doudounes réversibles et avec le gantier Causse pour des gants d’un blanc immaculé. Sans oublier les sweats portant la mention « Grand Paris », pour une ville plus inclusive. Avec en filigrane toujours cet espoir : que les notions de genre et de classe ne soient plus déterminantes. La symbolique des vêtements AVOC ne varie pas.

L'ire de Rick Owens

On connaît le penchant naturel de Rick Owens pour la dystopie. Un genre de récit qu'il manie avec une dextérité incontestable mais qu'il parvient toujours à rendre plus digeste en tissant des sens cachés aussi puissants qu'ils sont doux dans chacune de ses collections. Cette saison par contre, celui que l'on nomme le Prince des Ténèbres de la mode a puisé dans un registre sombre et agressif sans éprouver le besoin de feutrer quoi que ce soit. Sur une techno terrifiante (le volume poussé au max), Rick Owens a présenté sa version du mythe de Sisyphe pour rendre compte d'une frustration personnelle qu'il exprimait sans retenue en backstage, celle que lui inspire le néo-conservatisme ambiant de notre temps. Tandis que Donald Trump fêtait le premier anniversaire de son investiture ce jour-là, Rick Owens fulminait.

Hermès, au chaud sous la pluie

L’homme Hermès défile souvent dans les cloîtres de la rive gauche. C’est comme une tradition. Cette année, la maison française a choisi (pas farouche en temps de pluie) les harmonieuses coursives de l’hôtel de l’Artillerie – un ex-couvent dominicain du 17 ème siècle ensuite transformé en bâtiment militaire. Sous les gouttes mais réchauffés par les immenses torches qui bordaient le parcours et par les grands plaids disposés sur les sièges, l’homme Hermès, immuable et infernal de beauté, avançait, tranquillement, comme si rien n’avait changé et que rien ne changerait jamais.

Dries Van Noten nous montre la sortie du club

Dans un monde post-Vetements, où les codes du clubbing et du dark ont été martelés sans discontinuité plusieurs saisons durant, Dries Van Noten a opté pour le côté clair de la force. Une redescente douce et une quiétude simple dont la mode masculine avait sûrement besoin. Sur un remix paisible du morceau qui a fait les beaux jours de la culture rave, « Born Slippy », les mannequins du créateur belge arboraient des imprimés féminins, déclinés jusque sur des pantalons façon broderies anglaises ou mêlés à des références plus viriles venues du Far West. Dans un autre registre, le tartan s'est imposé comme l'une des tropes les plus importantes de cette nouvelle collection, porté en multi-couches, sur de longs gilets menés au crochet ou sur des demi-kilts. Mais l'imprimé star de ce défilé se lisait sur les imperméables et longues capes qui ont servi de toiles à Dries Van Noten pour revisiter la technique du marbling, déclinée à l'infini dans un final sublime.

L'au revoir de Kim Jones chez Louis Vuitton

C’était la dernière de Mr. Kim Jones, а la tête de la création masculine de Louis Vuitton depuis 2011. Après avoir irrémédiablement changé le visage du luxe avec sa collection capsule avec Supreme et secoué comme rarement un écosystème а bout de souffle, le designer britannique quitte le navire amiral du luxe français avec sérénité. C’est Peace and Love avec Vuitton, le V entremêlé а un index et un majeur apaisé. Avec lui, pour saluer, ses amies Kate Moss et Naomi Campbell – un au revoir а l’anglaise.

Nïuku fait du neuf avec du vieux

Faire du neuf avec du vieux, telle est la devise de Lenny Guerrier et Kadiata Diallo Nïuku, le duo à la tête de la marque. Ils pratiquent le recyclage des vêtements avec leur ligne Basscoutur créée avec Riad leur partenaire et membre de l’équipe depuis le début. 32 looks qui montrent toute l’étendue du talent de ces créateurs qui mixent aisément tailoring, sportswear, rigueur de la coupe, art de la déconstruction, classicisme et futurisme. Surprise du défilé, le mannequin star des années 1990, Georgina Grenville, a fait une apparition vêtue d’un tee-shirt « Azzedine » (lettrage Supreme) en hommage au couturier disparu en novembre dernier.

Lemaire, rester fidèle à soi-même

Rue Béranger, dans les anciens locaux du journal Libération, l’ascenseur est en panne, il faut grimper à pied les sept étages pour se retrouver dans la fameuse salle hublot. C’est là que se tenaient les conférences de rédaction. La pièce est vide désormais, le sol et les murs laissés bruts. Etrange sensation. Aux mannequins Lemaire de remplir le vide. Saison après saison, Sarah-Linh Tran et Christophe Lemaire n’en démordent pas : la pureté de la coupe, la perfection du tombé, la cohérence du stylisme sont leur signature. Légère variation, l’homme Lemaire apparaît de plus en plus sensuel : il ose le cuir et les pantalons flottants imprimés, le sous-pull rose et le pardessus façon peignoir. Sans se départir d’une certaine nonchalance - signal de sérénité - toujours aussi réconfortante.

Y/Project, « Je suis à toi »

Au Palais de la Femme, chez Y/Project, les cols de chemise et les braguettes sont doubles, les UGG se font cuissardes, les doublures sont volontairement trop longues et s’enroulent autour de la taille, les manches sont quadruples, les blousons ont des surmanches… Les faux plis, les jeux de trompe-l’œil se multiplient, les pièces semblent se dédoubler. Des vêtements deux en un ou même trois en un. Pour Glenn Martens, directeur artistique du label, chacun est libre de choisir sa façon de porter un vêtement. Avec Y/Project, on peut choisir de devenir qui on veut, bricoler son style pour être maître du jeu, de son apparence. Sans perdre l’autre de vue – la bande-son du défilé était signée Enigma avec le titre Mea Culpa Part II : « Je te désire… Prends-moi… Je suis à toi… Mea culpa ».

Chez Yohji Yamamoto, le meilleur pour la fin

Plus la salle est étroite, plus les émotions sont démultipliées. Serrés les uns contre les autres, les spectateurs ont retenu leur souffle. 16 minutes d’émotions pendant lesquelles l’esprit vagabonde. Comme les grands auteurs, Yohji Yamamoto trace sa route, à l’abri du vacarme extérieur. Les mannequins chapeautés se défient du regard lorsqu’ils se croisent. Il y a du rouge vif, mais c’est dans le noir qu’il excelle. Les silhouettes de la fin du défilé, vêtues de tuniques ou de pardessus sombres, ultra fluides, fermés d’une rangée de micro boutons, sont sublimes. Bercées par Imagine de John Lennon, elles le sont encore plus. Toujours garder le meilleur pour la fin.

Ami, « Tu seras viril mon Kid »

C’est sur les toits de Paris, reconstitués pour l’occasion, que les mannequins Ami ont défilé. C’est l’une des scénographies les plus réussies de la marque. La bande-son en deux parties - November de Max Richter suivi de Kid d’Eddy de Pretto – rythme le show. La voix de ce dernier résonne dans la salle : « Tu seras viril mon kid, tu tiendras dans tes mains l’héritage iconique d’Apollon et comme tous les garçons, tu courras de ballon en champion. […] Virilité abusive, virilité abusive. […] Tu seras viril mon kid / Tu brilleras par ta force physique / Ton allure dominante, ta posture de caïd / Et ton sexe triomphant pour mépriser les faibles […] Mais moi, mais moi je joue avec les filles ». Des paroles qui tombent à pic (alors que l’onde de choc de l’affaire Weinstein arrive dans l’industrie de la mode !) pour un vestiaire sans fausse note, pour homme, pour femme, les deux. La preuve avec ces cinq modèles portés par des filles en fin de défilé, avant-goût de la prochaine collection de la marque baptisée « de l’homme pour la femme ».

Maison Margiela, le futur du passé du tailoring

John Galliano est arrivé en 2014 à la tête de Maison Margiela et pourtant, c'était la première fois qu'il présentait une collection homme. Le créateur a prudemment marché dans les pas de ses prédécesseurs tout en tentant de réinterpréter le futurisme essentiel de la maison. Le tailoring occupe une place de choix dans cette nouvelle collection, repensé (presque) tout en plastique, découpé, rapiécé, en lambeaux ou exagéré dans des teintes crème ou bleu Klein. Une garde-robe calme mais qui augure une nouvelle lancée pour Galliano.

La fabrique des garçons selon Rei Kawakubo

La créatrice Rei Kawakubo présentait la nouvelle collection Comme des Garçons sous la scène en travaux du Théâtre du Châtelet. Cette saison a été pour elle l'occasion d'interroger le « devenir homme » et de remonter loin dans les totems qui occupent l'imaginaire des garçons. Entre les échafaudages du Châtelet, les mannequins avançaient lentement, surmontés de masques de dinosaures géants (signés par l'artiste Shimoda Masakatsu), arborant des pièces à l’effigie des plus grands super-héros, en jupes-culottes ou en vestes molletonnées. Grandir ? Mais pourquoi faire ? Les garçons de Kawakubo préfèrent laisser le monopole de la violence aux monstres imaginaires.

La République d'Études

Depuis sa création, Études répand l'idée d'un collectivisme salvateur et fécond. Un équilibre subtil de forces créatives qui a du bon et qui démonte le mythe du créateur solitaire et tout-puissant. La trinité qui se cache derrière la marque, composée de Jérémie Égry, Aurélien Arbet et José Lamali, défend une autorité collégiale, presque platonicienne. L'un des thèmes majeurs de cette nouvelle collection puisait d'ailleurs dans l'imagerie de la Grèce Antique, évoquée sur les manches d'un sweat orange néon, dans des amphores imprimées ou des photos de l'Acropole collées à de longs manteaux conçus pour des philosophes rois. Les femmes aussi avaient toute leur place dans cette Cité imaginaire, vêtues de vestes et de robes militaires parfaites.

Kenzo ou le goût de la cerise

Au cœur d’une halle de la Villette, Kenzo proposait sa propre version de la 4DX : un décor de tournage, un film tourné en temps réel et une projection simultanée avec en parallèle, un autre spectacle - plus attendu - celui du défilé. Souhaitant s’attarder sur « les hommes et femmes de caractère » reconnaissables par leur « style et leur esprit dans le monde du septième art », Kenzo a convoqué des univers différents, à mi-chemin entre Wong-Kar Waï et Naomi Kawase, célébrant les résurgences du cinéma à travers le velouté d’une étoffe ou l’audace d’un imprimé. Chez l’homme, des chaussures croco, des pochettes carrées aux broderies japonisantes ou de l’imprimé léopard géant. Du côté de la femme, des fleurs de cerisier pour affronter la tristesse de l’hiver, des tons pastels, des plis et du soyeux, avant de terminer sur d’autres reflets – discrets mais excitants.

Pigalle, le spectacle de ma Mère

Au Conservatoire National de Musique et de Danse, Stephane Ashpool nous invitait à découvrir son enfance le temps d'un défilé en trois actes – un triptyque qui confirmait une nouvelle fois le sens du spectacle du créateur parisien. Dans un premier temps, Ashpool s'est inspiré de sa mère, chorégraphe, de son style et de son allure. Le chapitre, peint en noir et rouge, présentait des matières sportswear et des volumes amples qui favorisent le mouvement. Dans un second volet, l'enfant de Pigalle se remémorait l'entourage fantasque de sa mère, une communauté gay et excentrique, libre et théâtrale et vêtue de teintes flashy, de paillettes, de grandes fourrures, les visages décorés de perles. Pour clore cette vague de souvenir, Ashpool déroulait un dernier thème, très récréatif, réveillant les jeux de son enfance et ses legos bien-aimés.

Un petit tour aux puces avec Vetements

Devant l'entrée des puces de Saint Ouen, les fans de Vetements jouaient des coudes pour entrapercevoir celui qui s'est fait le guru des nouvelles générations, le séditieux Demna Gvasalia. Après un bref retrait du calendrier de la fashion week parisienne, l'enfant terrible (et capricieux) de la mode a finalement décidé de revenir avec un show mixte qui déroulait tous les codes qu'on lui donnait déjà et rappelait la posture anti-système (bien que dans le système) de sa marque. Intitulée « Elephant in the room », cette nouvelle collection a également été l'occasion pour Demna de rendre publiquement hommage à Margiela. Une initiative plus que bienvenue lorsqu'on sait que le maître prépare une rétrospective parisienne majeure, dans laquelle seront exposées les archives qui ont fait la sève de la maison (et celle de Vetements du coup).

L'after-work de Lanvin

« On porte un costume lorsqu’on cherche à se fondre dans la masse » déclarait récemment Lucas Ossendrijver. C’est à partir de ce constat que le créateur semble avoir développé sa vision de l’homme pour sa collection automne/hiver, en choisissant de restituer à cet uniforme trop souvent synonyme de camouflage tout son pouvoir de distinction. Dans un uniforme outdoor semblant préférer le béton au parquet ciré, les chaussures en cuir ont progressivement cédé le pas aux sneakers flashy tandis que capes et parkas venaient rompre l’aspect formel des silhouettes. Une pochette en moleskine autour du cou - étui minimaliste mais suffisant pour ranger carte bleue et pass Navigo - l’homme Lanvin n’avait jamais paru aussi résolu à claquer la porte de son bureau, prêt à partir en teuf l’esprit encore plus léger qu’avec une banane en bandoulière.