6 coups de cœur pour la 66e édition de "jeune création"

En allant s'acoquiner à Pantin pour squatter les murs de la galerie Thaddaeus Ropac, l'exposition annuelle dédiée à la jeune création (Jeune Création, donc) fait peau neuve et présente un panorama enthousiasmant de la scène artistique du moment. Nos...

par Ingrid Luquet-Gad
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21 Janvier 2016, 10:20am

PABLO REOL, 26 ans


Pablo Réol - vue d'exposition Jeune Création, 66e édition. Photo © C. Gonzalez

Comment décrirais-tu ton travail en une phrase ?
Je ne suis sans doute pas la meilleure personne pour le faire puisque je n'ai évidemment aucune distance, mais je dirais que je cherche à rendre complexes et problématiques des images que l'habitude nous fait regarder sans relief. Et que j'aime la peinture ou la photographie sous toutes leurs formes.

Tu travailles à partir d'images trouvées sur le web. Qualifierais-tu ta démarche d'appropriationniste ?
Ma démarche a évidemment tout à voir avec l'appropriation, mais j'utilise rarement les images des autres telles quelles. Cette attitude artistique a déjà eu son moment. Pour ma part, je suis plus dans une démarche de détournement, de remake ou de citation que dans l'appropriation pure et simple.

Tu oscilles entre la reprise des codes de la société de consommation et le détournement, notamment lorsque tu imprimes un discours de "La Servitude volontaire" de La Boétie sur des t-shirts produits en série. Tu te sens submergé par le flux d'images contemporain ?
Pas forcément. Je suis critique de l'usage, notamment politique, qui est fait des images aujourd'hui, et leur mode de circulation fait évidemment partie du débat. Mais je suis plutôt enthousiaste quant à la possibilité offerte de produire et retravailler des images en masse. L'un des gros soucis est de déterminer qui peut utiliser ces flux et dans quel but, et dans une certaine mesure je cherche à parler de ça avec ce que je fais. Après, j'essaie que ça reste toujours assez léger et drôle, ou alors simplement beau.
pabloreol-studio.tumblr.com

LOUIS GRANET, 25 ans


Louis Granet - vue d'exposition Jeune Création, 66e édition. Photo © C. Gonzalez

Tu appliques les codes de la BD à la peinture... Tu peux nous en dire un peu plus sur la genèse de tes toiles ?
C'est exactement ça : j'ai eu un enseignement essentiellement d'auteur de bande dessinée. On nous apprend à concevoir une image afin qu'elle soit comprise rapidement par le lecteur, on dessine en fonction d'une logique narrative qui se doit d'être claire. J'ai décidé de me servir de ces codes pour tenter de mettre en place ma peinture.

Quelle impression cherches-tu à éveiller chez le spectateur ?
Je crois que j'essaie de faire voir au spectateur ce que je vois dans un moment de vie, un objet ou la courbe d'une nuque. J'essaie que les gens en fassent leur propre interprétation : c'est la où l'équilibre entre l'abstraction et la figuration se doit d'être précis.

On considère souvent la peinture comme un médium atemporel. Pour toi, c'est quoi être peintre en 2016 ?
J'aurais du mal à parler seulement comme peintre, puisque je fais aussi de la bande-dessinée, des posters, des impressions sur soie. Mais je dirais que la peinture et la condition de peintre vont prendre de nouvelles formes - A travers sa propre désacralisation ? Sa confrontation avec le numérique ? Les cadrages imposés par instagram ? La spontanéité que permet facebook ? Peut-être que demander à quelqu'un ce que c'est d'être peintre en 2016, c'est comme demander ce que c'est d'être boulanger, Norvégien ou poilu du dos en 2016.
www.louisgranet.net

QUENTIN EUVERTE, 25 ans


Quentin Euverte - « Canicular Cold », 2014

Pourquoi un frigo à viande ?
Ce n'est pas vraiment un frigo à viande : à l'origine, c'est un réfrigérateur-vitrine qui permet d'exposer des produits nécessitant d'être conservés au frais. Après quelques modifications, notamment à coup de tubes fluo « spécial viande », un rose permettant de sublimer la couleur de la chair, il tend vers cette plastique de la vitrine de boucherie sans vraiment en être une. Je voulais arriver à ce stade un peu dérobé entre la vitrine, le fumoir à viande et les clubs de danse exotique.

Le texte qui accompagne la pièce est un mash-up de références : Schwarzenegger, Walter Benjamin, un kamikaze, JG Ballard et une BMW. Tes inspirations, tu les puises où ?
Comme le sample ou le bootleg, le mash-up est une pratique de pillage dont on se sent proche lorsqu'on a été bercé par le hip-hop, les pubs, la consommation sérielle… Un blockbuster hollywoodien techno-apocalyptique y trouve sa place au même titre qu'une thèse sur le concept d'histoire, qu'une froide nouvelle de science-fiction ou qu'un rap au beat marécageux. Ce sont des couches qui viennent à se superposer jusqu'à faire violence à celles qui suivront.

Tu dirais que tu fais un art critique, ou est-ce au contraire une manière d'aller plus vite et plus fort que le réel ?
De prime abord, l'idée d'aller plus vite et plus fort que le réel me parait évidemment la plus séduisante. Mais il me paraît difficile de battre le réel et son inertie. Et d'ailleurs, exacerber le réel pourrait aussi être une forme critique. On est tous un peu touchés par une paranoïa du réel, alors la force et la vitesse peuvent faire très bien office d'armes critiques, au même titre que la lenteur et la douceur.
www.quentineuverte.com

YANN VANDERME, 36 ans

Tu as recours à des marionnettes pour mettre en scène des saynettes dont la tonalité absurde déplace le regard sur nos habitudes quotidiennes. Comment as-tu eu l'idée de ces marionnettes ?
C'est une manière facile de représenter des interactions entre personnages et environnement. J'étais aussi intéressé par l'aspect faux ou mensonger des marionnettes. Elles sont faites de tissu et de poils synthétiques, et provoquent pourtant chez beaucoup d'entre nous un attachement affectif.

Elles permettent aussi de basculer totalement dans la fiction. Tu penses qu'on a tendance à trop prendre les images pour argent comptant ?
Sans doute. En tout cas, en faisant ces films j'étais attaché à ce que tout soit faux à l'image. Un mur est représenté par un bout de carton, un cartel par un post-it etc... Il n'y a que sur la fin du tournage que j'ai fait un écart à cette règle.

On pense à pas mal de références de l'histoire de l'art, dont le duo suisse Fischli & Weiss, mais c'est avant tout très drôle. A ton avis, ça manque, l'humour en art ?
Oui, il manque cette énergie libératrice de vie.
yan.vanderme.free.fr

JULIETTE GOIFFON & CHARLES BEAUTE, 29 ans et 31 ans


Goiffon & Beauté - vue d'exposition Jeune Création, 66e édition. Photo © C. Gonzalez

Votre installation, un bureau fictionnel, mêle esthétiques corporate et ésotériques. Quelle était votre intention ?
Nous avons imaginé un espace de création du futur, qui puise à la fois dans le technologique et dans des formes d'archaïsme et de primitivisme. Des textes et des images de brevets proposant de nouveaux systèmes de networking, de travail collaboratif ou de prises de décisions sont mélangés, remachés, et gravés dans la matière plastique. Si l'intelligence artificielle est bien présente dans notre installation, notamment sous la forme de masques inquiétants, nous ne voulions pas d'un futur totalement déshumanisé. C'est pourquoi la trace de la main et du geste est aussi gravée dans la matière.

- A la base de votre travail, il y a le questionnement des limites de la technologie. L'étiquette branchée "post-internet', ça vous inspire quoi ?

Comme beaucoup d'étiquettes, nous la trouvons à la fois assez fourre-tout et restrictive. Bien sûr, nous faisons partie de cette génération qui usons et abusons d'internet et qui en questionnent les usages, mais comme nous n'utilisons ni sacs de sport, ni boissons énergétiques dans nos installations, nous ne sommes pas sûrs de pouvoir vraiment rentrer dans la case du «post-internet».

Le futur est omniprésent dans vos ?"uvres. Dans 100 ans, que feront les artistes ?
Dans le futur que nous envisageons, les artistes continuerons à modeler et à graver la matière, qu'il s'agisse d'argile, de virtuel ou de nano-matériaux intelligents. Même si les technologies amènent leur lot de transformations dans nos quotidiens, nous imaginons dans l'acte de création du futur beaucoup de points commun avec celui d'il y a 100, 1000 ou 2000 ans. Peut-être que la seule chose qui pourrait complètement révolutionner l'art serait qu'il ne soit plus fait par l'homme?
www.juliettegoiffon-charlesbeaute.com

JULIE CHAFFORT, 34 ans

"La barque silencieuse", le film que tu présentes, a été tourné uniquement avec des acteurs amateurs. Comment as-tu travaillé avec eux ?
J'ai fait une résidence à Pollen à Monflanquin dans le Lot-et-dont le point de départ était de réaliser un film avec les habitants du village et des alentours. Pour les rencontrer, je suis allée aux réunions de chaque association. J'ai donc travaillé avec la chorale de Monflanquin, un épicier, des boxeurs, un groupe de musique médiévale, une danseuse de flamenco, une éthologue, un dresseur de chiens de traineau, des musiciens,…

C'est un film composé de saynètes, où il n'y a pas de scénario ni de narration proprement dite. Quelle était ton idée de départ ?
Chaque scène est autonome, et résulte des personnages que j'ai rencontré. Je mets en scène ce que je vois en eux : je n'essaie pas de leur faire jouer quelque chose d'autre que ce qu'ils sont. Ce que je change, ce sont les décors, les costumes, les conditions dans lesquels ils font ce qu'ils ont l'habitude de faire.

Tu intègres également des éléments provenant de la performance, de la danse et de l'installation. Pourquoi avoir choisi de travailler en vidéo ?
Le cinéma est un art multiple qui me permet une totale liberté de création et une grande autonomie. Cependant, le paysage est la matière première de mon travail. L'idée de ne pas savoir où cela se passe est primordiale : c'est quelque-part dans une forêt, sur un lac… Seulement, même si je prépare toute mes scènes, tourner dehors implique toujours une part d'inattendu qui va amener une tension ou parfois de l'absurde. Les éléments naturels comme le froid, une tempête de neige ou la pluie obligent les personnages à réagir directement à ce qui les entoure, d'où l'idée de performance. Par exemple : une danseuse de flamenco danse sur une barque au milieu d'un fleuve. Comment va-t-elle adapter sa danse à l'instabilité de la barque? Est-ce que quelque chose va surgir du hors-champ ?
www.julie-chaffort.com

Jeune Création - Exposition d'art contemporain, 66e édition.
Du 17 au 24 janvier de 10h à 19h, nocturne le samedi 23 janvier.
Galerie Thaddaeus Ropac, 69 avenue du général Leclerc, 93500 Pantin.

Credits


Texte : Ingrid Luquet-Gad

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