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5 documentaires réalisés par des femmes qui ont marqué 2017

Encore trop peu nombreuses au cinéma, les femmes imposent un nouveau regard dans le genre documentaire.

par Alexandra Pollard
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09 Août 2017, 11:55am

Après avoir visionné 20 films en dix jours lors du dernier Festival de Cannes, l'actrice et productrice Jessica Chastain en est venue à un constat déprimant : « Ce que j'ai tiré de cette expérience, c'est la façon dont le monde perçoit les femmes, à partir des personnages féminins qui sont représentés, a-t-elle lancé durant la conférence de presse de clôture. Et ce constat m'a pas mal perturbée pour être honnête. » La fiction n'est pas le seul domaine dans lequel la voix des femmes peine à être entendue. Les documentaires tendent aussi à privilégier les expériences d'hommes ou à observer leurs sujets à travers un regard masculin. Mais ce n'est pas là toute l'histoire. Il y a depuis un bon moment et pour longtemps encore, des artistes femmes qui enrichissent le monde du documentaire de leur point de vue. Pour preuve, voici quelques un des documentaires qu'il ne fallait pas rater cette année.

Queerama

Pour ce documentaire, Daisy Asquith a puisé dans les archives du British Film Institute en remontant jusqu'en 1919 et compilé des séquences autour des relations, des désirs, des peurs et des moyens d'expression de nombreux gays et lesbiennes, relatant « un siècle de droits et de désirs homosexuels sur pellicule ». Créé pour célébrer les 50 ans de l'adoption du « Sexual Offences Act » par le parlement qui a décriminalisé les rapports sexuels entre hommes, ce film explore la complexité de tous les genres et toutes les sexualités considérées comme déviantes. Il comprend une séquence sortie d'un documentaire de 1964 diffusé sur ITV, dans lequel la description déshumanisante des personnes LGBTQ fut comparée par le Guardian au ton d'un documentaire animalier. « Contrairement à ce que l'on pourrait croire, leur apparence ne les différencie pas des autres » affirme le présentateur. En faisant le film, Asquith confie combien elle a été « déconcertée par le courage de ces gays, bisexuels, lesbiennes et personnes transgenres ou non-binaires qui ont eu le courage de s'assumer dans cette première partie du 20ème siècle. »

Risk

Lorsqu'en 2010, Laura Poitras commence à filmer Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, elle suppose que son documentaire chroniquera l'infini combat pour la liberté d'expression auquel participe l'un des esprits les plus brillants au monde. Mais en chemin, le scénario prend une toute nouvelle direction. Assange est rappelé en Suède pour répondre à des accusations d'agressions sexuelles sur deux femmes, le contraignant à un asile d'une durée indéterminée auprès de l'ambassade d'Equateur à Londres. Sans jamais questionner l'importance du travail mené par Assange avec Wikileaks, le film de Poitras saisit son attitude problématique à l'égard des femmes, un paradoxe qu'un autre réalisateur aurait pu choisir d'éluder. Alors qu'il parle à son avocat, Assange décrit les accusations d'agressions sexuelles comme « complètement sordides, fruits d'un positionnement féministe radical », avant de dire de l'une des femmes concernées « elle a ouvert le club lesbien de Gothenberg. » Quand son avocat lui demande en quoi cela concerne l'affaire, il répond « Elle est dans ce cercle. Ce cercle de… » avant de baisser la voix. À un autre moment, il s'interroge : ne pourrait-il pas simplement s'excuser pour « quelque chose que j'ai fait ou que je n'ai pas fait pour les blesser», une expression facétieuse qu'il livre avec un cruel sourire suffisant. Sans jamais forcer le trait, le film de Laura Poitras met en lumière l'ironie d'un homme dont le combat fondé sur la recherche de responsabilité ne l'empêche pas de tout mettre en œuvre pour éviter de prendre les siennes.

Casting JonBenét

Si vous regardez le documentaire de Kitty Green dans l'espoir d'en apprendre plus sur le meurtre infâme de la petite reine de beauté JonBenét Ramsey, vous risquez d'être déçus. Car le film n'est pas un documentaire ordinaire : pas de vidéos d'archive, pas de voix off ni d'interviews avec les personnes directement concernées. Au lieu de ça, Kitty Green auditionne des acteurs locaux à Boulder, la ville natale de JonBenét, dans le Colorado. Elle leur propose de jouer son rôle, celui de ses parents, ou des policiers impliqués et permet donc de revivre les événements de 1996. L'aspect le plus saisissant du film ne réside pas dans cette histoire horrible, mais dans les spéculations des acteurs durant leurs entretiens et les traumas personnels qu'ils essaient d'exploiter dans l'espoir d'obtenir le rôle. Abus sexuels, cancer, meurtre familial, et maquillage de scène de crime : ils y évoquent de nombreuses histoires tout en jugeant la famille de JonBenét, en se basant sur de fumeuses théories conspirationnistes. Si le film contient des moments d'empathie sincère et de compassion, c'est aussi un aperçu du voyeurisme collectif et du vicieux plaisir procuré par la souffrance des autres.

A Suitable Girl

Fruit de quatre ans de tournage, le documentaire de Sarita Khurana et Smriti Mundhra partiellement financé par une campagne de crowdfunding dissèque la culture du mariage arrangé en Inde. En suivant trois femmes célibataires, le film révèle leurs histoires à travers les pressions sociales et personnelles exercées sur elles pour qu'elles trouvent un mari. Les cinéastes ont compilé plus de 750 heures de prises de vues dans un film de 90 minutes, c'est donc un aperçu 'une plus grande histoire, qui parvient toutefois à éviter raccourcis et préjugés. Chacune de ces trois femmes a son propre parcours : l'une est fiancée à un homme qu'elle n'aime pas qui veut lui imposer de déménager dans son petit village, l'autre est la fille de 24 ans d'un entremetteur professionnel, et la troisième est une trentenaire à qui l'employé d'un service de rencontre confie que ses difficultés à trouver un mari sont certainement dues à son poids. Avec une équipe créative entièrement composée de femmes racisées, A Suitable Girl a rencontré un accueil exceptionnel lors de sa première au Tribeca Film Festival il y a quelques mois.

All This Panic

« Je m'imaginais être plus à l'aise avec mon corps arrivée à cet âge-là, raconte Dusty, 17 ans, dans All This Panic. Je ne pense pas avoir suffisamment grandi. » Un sentiment partagé par à peu près toutes les adolescentes du monde. Tourné sur trois ans et demi, le documentaire de Jenny Gage suit sept jeunes femmes de New York qui explorent tout ce que l'adolescence a de turbulent, déroutant et joyeux. Encore au stade de futur aux millions de possibles, leurs vies d'adultes les excitent autant qu'elles les paralysent. Malgré une réalisation très intime et confinée, les filles se livrent avec une telle candeur qu'on se demande si elles n'en ont pas oublié les caméras. Elles se teignent les cheveux, parlent de leurs amourettes, de sexe, d'autodestruction, du divorce de leurs parents, le tout sur un ton toujours chaleureux, souvent drôle et parfois magnifiquement maladroit. Une énergie qu'un script n'aurait su retranscrire, avec un film où les éclats de conscience se font parfois provocateurs. « Le corps féminin adolescent est sexualisé à outrance, assure Sage, l'une des seules afro-américaines de son école privée. Les gens veulent nous voir, mais ne veulent pas entendre ce qu'on a à dire. » Heureusement que Jenny Gage est là pour les entendre et pour livrer ce beau film qu'elle considère comme sa « lettre d'amour aux adolescentes. »

Credits


Texte Alexandra Pollard

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