la sorcière, le meilleur totem féministe

"The Love Witch", le dernier film de la réalisatrice Anna Biller explore la sexualité féminine, fustige le patriarcat et le machisme grâce à une Sabrina 2.0 : Elaine, sorcière et féministe.

|
déc. 13 2016, 9:45am

Le dernier film d'Anna Biller a fait une entrée remarquée dans les cinémas américains le mois dernier, remettant sur le tapis l'épineuse problématique de l'égalité des sexes. Son personnage principal, une sorcière moderne rognée par son irrépressible désir d'être aimée, est plus féministe que mystique et fustige pêle-mêle la binarité des genres, le sexisme, le patriarcat et ose parler ouvertement de sexe. « Le plaisir sexuel des femmes est encore et toujours un sujet tabou, aussi étrange que cela puisse paraître, assure la réalisatrice. Le film raconte l'histoire d'une femme qui fait tout son possible pour que les hommes tombent amoureux d'elle. » À travers ce personnage, la réalisatrice dépeint une société où les femmes demeurent le produit des fantasmes du sexe masculin. Anna Biller a grandi à Los Angeles et s'est inspirée, très jeune, de ses parents - son père est artiste, sa mère, créatrice - et de ses maîtres à penser. « J'ai toujours été un rat de bibliothèque et une grande fan de Shakespeare, confie-t-elle. J'ai toujours été branchée classiques cinématographiques et littéraires. Je puise mon inspiration dans les vieux pots ! » Une touche vintage parcourt The Witch Craft mais aussi ses films précédents (elle a réalisé plusieurs court-métrages et un long, Viva, sur la marchandisation et la commercialisation du corps de la femme) qui ressemblent à ceux qu'on faisait de mieux dans les sixties. i-D s'est donc entretenu avec la réalisatrice pour discuter de tous les aspects de The Love Witch - du scénario à la création des costumes et de la sorcellerie comme prétexte à la dénonciation d'un système patriarcal et misogyne. 

Vous avez tout créé pour The Love Witch : des costumes au set-design, du scénario à la bande-son. D'où vous viennent ces multiples talents ?Je ne me suis pas brûlée les ailes dès le départ. J'ai vu tout petit. Lorsqu'on réalise un film de 3 minutes au Super 8, on fait tout soi-même, naturellement. Je n'ai jamais été très bonne à ça mais j'avais très envie de progresser et de voir mes films devenir de plus en plus beaux. J'ai beaucoup appris pendant le tournage. 

Parlez-moi de votre rapport à la sorcellerie et au symbolisme des cartes.
Je me suis plongée dans la lecture du tarot Thoth dont les couleurs m'ont inspiré le décor du film, à la manière des décors technicolor. J'ai réalisé une pièce dans la maison de mon personnage, Elaine, dans les tons jaunes-orangés. Ces couleurs sont une métaphore du soleil et du sexe masculin. D'autres pièces, exclusivement violettes, reflètent la lune et le sexe féminin. Le jaune revient souvent dans le film, du salon d'Elaine au rituel du solstice d'été lors de la fête médiévale, en passant par la chambre de son amant, recouverte de draps d'or. Le côté féminin se déploie à la nuit tombée, grâce à l'utilisation de lumières bleutées en extérieur. 

Vous avez l'air d'avoir des opinions très tranchées sur le comportement des hommes à l'égard des femmes. Vous pouvez nous en parler un peu plus ?
D'un point de vue purement personnel, je peux dire sans crainte que les hommes sont obnubilés par le sexe. Je ne considère pas que ce soit un besoin. C'est plutôt un symbole sociétal pour assouvir un certain pouvoir. Les hommes prêtent une attention particulière à ce que pensent d'eux les autres hommes. S'ils ont une belle copine, une belle femme à leurs bras, ils ont l'impression d'avoir accompli quelque chose. C'est une histoire d'ego, rien d'autre. Et puis les hommes ont un mal fou à parler aux femmes. Ils s'expriment mieux physiquement, à travers leur corps. Ils manquent souvent d'empathie et ont peur du pouvoir des femmes. Les femmes acceptent leurs défauts parce qu'elles pas d'autre choix : les hommes ont choisi de ne pas changer. Parce qu'ils savent qu'ils ont le dessus sur les femmes. 

Vous pensez que la sexualité des femmes est un des derniers tabous de notre société ?
Il y a cet adage qui dit qu'une femme s'habillant de manière sexy est forcément frivole et là pour satisfaire les fantasmes du sexe masculin. On en est restés au système victorien, misogyne et rétrograde des « filles bien » et des « filles légères » que les hommes désirent tout en les dénigrant, évidemment. L'industrie du sexe et du porno est banalisée, les femmes qui en sont les actrices sont diabolisées, alors que les hommes qui en détiennent les ficelles ne le sont jamais. Je ne pense pas qu'on puisse parvenir à trouver l'égalité des sexes quand on voit à quel point de nombreuses femmes vivent dans la pauvreté et sous la tutelle des hommes. 

Quelle place et quelle symbolique ont les désirs féminins dans votre cinéma ?
Chaque femme est unique, a ses propres fantasmes, ses rêves. Et je pense que la société les étrique, les restreint. Il n'y a qu'à voir l'obsession de nombreuses femmes pour la romance littéraire. D'où vient ce désir ? Dans ces romans à l'eau de rose, les héroïnes sont toujours sublimes, font tourner la tête des hommes qui ne pouvant plus céder, réalisent tous leurs désirs et fantasmes. Cette thématique récurrente pousse la gent féminine à penser qu'il faut être belle, la plus belle pour que tous les hommes soient séduits. C'est si triste de voir que les petites filles ont pour but dans la vie d'être belles ! The Love Witch emprunte à cet univers tous les stéréotypes : mon héroïne fait tout pour être belle, elle rend les hommes fous de désir. Mais elle est plus badass que ces héroïnes puisqu'au lieu de se complaire dans les bras d'un homme, elle finit par se réapproprier le sexisme de son partenaire pour le détruire. Ça, c'est un fantasme féminin ! Ainsi que les objets qui parcourent le film - de belles robes, des chapeaux, chaussures accessoires assortis d'un maquillage très audacieux. Quand j'écris, je ne pense pas tellement à la symbolique de mes idées. Elles viennent de mon inconscient et se concrétisent au fur et à mesure de la réalisation. Je réalise mes fantasmes sans vraiment savoir ce qu'ils représentent. Et je suis heureuse de voir que d'autres femmes que moi s'identifient à mes personnages ! 

Pour tout savoir sur The Love Witch et les projections en cours rendez-vous sur thelovewitch.oscilloscope.net.

Credits


Texte : Paige Silveria
Images courtesy Anna Biller