des photos inédites de la communauté noire d’okinawa dans les années 1970

La photographe japonaise Mao Ishikawa a documenté l'occupation américaine des territoires japonais dans les années 1970. À l'occasion de la sortie de son nouveau livre "Red Flower, The Women of Okinawa" elle nous parle de la ségrégation raciale qui...

par Paige Silveria
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03 Avril 2017, 8:25am

Mardi dernier, dans la boutique new-yorkaise Dashwood, l'illustre photographe japonaise Mao Ishikawa dédicaçait sa première monographie publiée aux États-Unis : Red Flower, The Women of Okinawa. Un ouvrage contenant de magnifiques photos prises entre 1975 et 1977, en noir et blanc sur lesquelles on découvre Mao et ses amies, aux côtés de leurs compagnons de l'époque - les soldats noirs qui fréquentaient les bars des territoires occupés d'Okinawa. Ces photos de jeunes adultes insouciants, qui rient, ivres et amoureux, contrastent fortement avec l'état politique et militaire de l'île.

Après avoir étudié la photo pendant quelque mois - et suivi les cours de Shômei Tômatsu - Mao abandonne l'école et retourne chez elle à Okinawa pour entamer son premier projet. « À l'époque j'étais jeune et intrépide, avant même d'y réfléchir j'avais déjà commencé mon projet, se rappelle Ishikawa. Je ne parlais pas du tout anglais mais un jour je suis allée voir le patron d'un bar et j'ai commencé à travailler là-bas le soir même. Les clients étaient presque tous des soldats américains dans leur vingtaine. J'étais moi aussi dans ma vingtaine et très populaire auprès des garçons. J'enchaînais les relations amoureuses. Parfois l'un d'eux louait un appartement et nous emménagions ensemble. » 

Comment avez-vous vécu l'occupation américaine à Okinawa ?
Je suis née huit ans après la fin de la guerre. Après la capitulation du Japon en 1945, Okinawa a été séparée du Japon et placée sous l'occupation militaire américaine. Jusqu'à ce qu'Okinawa « redevienne japonaise » en 1972, la police locale n'avait pas le droit d'arrêter les soldats américains impliqués dans des accidents ou des crimes contre les habitants de la ville d'Okinawa. Donc lorsqu'ils étaient pris, les suspects étaient rendus à la police militaire américaine et jugés dans leurs tribunaux. Qu'ils aient écrasé les habitants d'Okinawa avec leurs voitures, violé les femmes, volé ou tué, leurs sentences n'avaient rien à voir avec la justice du pays et il était impossible pour les locaux de vérifier que les sentences étaient réellement appliquées. On dit que la plupart des accusés étaient renvoyés aux États-Unis et ne sont jamais allés en prison. À cette époque, la ville était comme une colonie américaine où les troupes faisaient ce qu'elles voulaient. C'est à ce moment que je me suis dit : est-ce qu'Okinawa appartient vraiment au Japon ? Les Okinawanais sont-ils vraiment japonais ? Je pense que beaucoup d'enfants ont grandi en se posant les mêmes questions.

Parlez-nous de la ségrégation de l'époque.
Le mouvement des droits civiques qui avait commencé aux États-Unis s'est étendu aux troupes américaines. En avril 1975, l'année où j'ai commencé à travailler dans un bar noir, les États-Unis s'étaient complètement retirés du Vietnam. J'avais entendu dire que les soldats noirs étaient placés aux premiers rangs durant la guerre lors d'affrontements et qu'il existait une forte discrimination au sein des troupes. Les soldats noirs et blancs portaient le même uniforme et travaillaient ensemble, mais une fois qu'ils enfilaient leurs vêtements civils et sortaient en ville, ce n'était plus du tout la même chose. Les Américains faisaient preuve de beaucoup de haine. C'est probablement la raison pour laquelle les quartiers de divertissement des troupes américaines étaient séparés en deux, d'un côté le quartier blanc et de l'autre le quartier noir. 

Pourquoi est-ce que vous et vos amis avez choisi de travailler dans des établissements réservés aux noirs ?
Quand j'ai commencé à photographier des soldats américains, je n'avais jamais été confrontée à une ambiance aussi festive et chaotique. J'ai donc demandé à un ami journaliste de m'indiquer quel bar bougeait le plus. Il m'a dit de me rendre dans un bar du quartier noir de Koza city. Je n'ai pas fait exprès de choisir un bar noir.

Les femmes Okinawaises m'ont dit qu'elles avaient commencé à y venir parce que leurs amis travaillaient ici, puis elles sont tombées amoureuses des soldats noirs qu'elles ont rencontrés. Certaines d'entre elles se sont mises à travailler dans ces bars. Les femmes japonaises de bonnes familles s'intéressaient beaucoup à la musique noire à cette époque. Elles se rendaient dans ces bars fréquentés par des soldats noirs et se trouvaient un amant. La plupart d'entre elles finissaient par s'installer à Okinawa et travailler dans des bars.

Qu'est-ce qui vous semblait intéressant à photographier chez vos amies ?
Okinawa est une petite île. Vu que tout le monde se connaît, beaucoup de personnes attachent beaucoup d'importance à la façon dont les autres les voient. À l'époque où je faisais ces photos, beaucoup d'habitants de la ville pensaient que les noirs dansaient bien, faisaient bien l'amour mais étaient irrémédiablement condamnés à une certaine pauvreté. Dans ce milieu, ces femmes tombaient amoureuses de soldats noirs sans jamais se poser de questions sur ce que les gens pourraient en penser. « Qu'est-ce qu'il y a de mal à aimer des personnes noires ? Qu'est-ce qu'il y a de mal à travailler dans un bar ? Qu'est-ce qu'il y a de mal à aimer le sexe ? » voilà ce qu'elles se disaient. Elles vivaient librement et ouvertement. Ces femmes étaient vraiment cool. Plus je les photographiais, plus j'étais impressionnée. Et je me retrouvais en elles. Parce que je travaillais aussi dans un bar et je vivais avec un soldat noir que j'avais rencontré là-bas et que j'aimais.

Qu'as-tu appris des américains ?
Les soldats américains étaient très enjoués et sûrs d'eux, ils pouvaient même être arrogants. Ils ne s'intéressaient pas à la façon dont les gens les voyaient ; ils disaient et faisaient tout ce qu'ils voulaient. Je pense que c'est quelque chose de très bien, par rapport aux Japonais qui essayaient de se conformer à la société.

Okinawa, qui était auparavant le royaume indépendant de Ryukyu, a été annexée de force par le Japon en 1879. Les Japonais ont dit : « Ryukyu est fini. Désormais c'est la préfecture d'Okinawa, » et le royaume de Ryukyu, qui avait perduré pendant 500 ans, a été détruit pour devenir Japonais. Cette histoire, les relations entre Okinawais et Japonais, l'histoire des noirs et leur relation avec les blancs ; je pense qu'elles sont très similaires. Je pense que la compassion m'a poussée à soutenir la cause des communautés noires présentes dans le pays. 

Comment as-tu vécu leur départ ?
Lorsque je vivais en ville, j'avais trois amants, mais chaque relation était différente. Deux d'entre eux m'ont demandé en mariage mais je ne les aimais pas assez pour dire oui. Enfin, j'ai découvert que mon troisième amant avait une femme et un enfant au États-Unis. Je me suis sentie dupée et j'étais énervée, mais après un moment, étant donné que je l'aimais, j'ai continué à vivre avec lui jusqu'à ce qu'il rentre. Lorsqu'il est rentré aux États-Unis, j'ai été très triste et je me suis sentie très seule. Il me parlait encore mais il s'était éloigné physiquement et sentimentalement. J'ai donc décidé d'arrêter notre relation définitivement et les adieux se sont plutôt bien passés.

Tu as publié le livre Hot Days in Camp Hansen, qui comprenait déjà certaines des photos, en 1982. Comment avait-il été reçu ?
À l'époque, le livre était vendu par correspondance donc je n'avais pas la possibilité d'avoir des retours. Par contre, une femme qui vivait à Tokyo a acheté le livre et elle a tellement été touchée qu'elle est venue à Okinawa pour me rencontrer.

Comment ton travail a-t-il été reçu dans cette industrie fortement dominée par les hommes ?
À cette époque je n'avais aucuns liens avec les gens qui travaillaient dans le monde japonais de la photo donc je ne sais pas. Le livre a été publié par un groupe de photographes okinawais qui avaient lancé sa propre maison d'édition. Mais en effet, à part moi, il n'y avait que des hommes. Souvent on me dit que mes photos leur plaisaient parce que, selon eux « ce sont des photos qui ne pourraient pas être prises par nous, les hommes ! »

Parle-moi de Red Flower, The Women of Okinawa et des images qui sont publiées pour la première fois ?
Miwa Susuda, de la maison d'édition Session Pression et de la boutique Dashwood, a fait le voyage des États-Unis pour venir jusqu'à ma maisond'Okinawa. Je lui ai montré mes photos, elle les a regardées une par une et a dit plusieurs fois : « Magnifique ! » Je n'avais jamais connu ce genrede réactions directes, ça m'a beaucoup touchée. Cette femme comprend vraiment bien mes photographies. J'étais très contente. Après coup, je lui ai envoyé toutes les photos et je l'ai laissée gérer, j'avais confiance en la capacité de Miwa à créer un joli livre. Par contre je lui ai juste demandé d'appeler le livre Red Flower. À Okinawa, les fleurs rouges qui fleurissent partout s'appellent les akabana. Elles ressemblent à des femmes : criardes, libres et fortes. J'ai aussi voulu que la couverture soit rouge comme ces fleurs.

Miwa m'a envoyé la toute première version, qui n'était pas complète, donc je n'ai pas encore vu toutes les photos qui seront publiées aux États-Unis. J'aime toutes les photos que j'ai prises, donc peu importe celles qui ont été choisies. Il n'y a que des photos de ces femmes et de leur façon de vivre -fascinantes. Je suis très impatiente de voir le livre ce mois-ci.

Credits


Texte Paige Silveria
Traduction Jun Sato
Images courtesy de Mao Ishikawa et Session Press

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