tantôt diva, tantôt SM : à milan, la mode assume ses désirs

La preuve en 6 défilés.

par Micha Barban Dangerfield et Antoine Mbemba
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28 Février 2019, 12:26pm

Photo : Mitchell Sams


Gucci avance masqué

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Photo : Mitchell Sams

Depuis son arrivée à la direction créative de la maison italienne en 2015, Alessandro Michele a su jouer habilement sur le fil, entre le vêtement et le costume, mais surtout entre le fantastique et le réel. Une fois de plus pour son défilé automne/hiver 2019 qui se tenait au sein du QG de Gucci à Milan, le designer a su trouver la pièce (les pièces) qui ferait de sa collection un mini-événement. Entre les costumes à épaules larges tombées sur d’amples pantalons, les chemises à motifs d’une longueur infinie couplées à des jupes/plaid, les écharpes de fourrure, les vestes déstructurées, les bottines fluo et les colliers à pics, ce qui a le plus marqué ce sont les masques. Noirs tendances BDSM, bleu façon Power Rangers, blanc vierge sauce Halloweenn, voiles de perles ou cache œil géant : la fascination de Michele pour les choses cachées – ou protégées – a fait tourner la magie. Une manière de défier la notion actuelle d’identité, un jeu avec le « je » que seul un accessoire aussi millénaire et mystique pouvait résumer.

L'adieu au Kaiser de Fendi

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Photo : Mitchell Sams

L’événement était forcément très attendu. Deux jours après sa mort, les gens venaient voir le fantôme de Karl Lagerfeld traverser le podium Fendi pour une dernière fois. Sur la note du défilé posthume, supervisé par le Kaiser, Sylvia Venturini Fendi écrivait : « Quand nous nous sommes appelés quelques jours seulement avant le défilé, il ne pensait qu’à une chose : la richesse et la beauté de la collection. » Il fallait au moins ça pour clore 45 années à la direction artistique de Fendi. Sur une bande-son assemblée par son ami Michel Gaubert, qui trouvait sa conclusion épique avec « Heroes » de David Bowie, la collection s’est dévoilée à l’image du créateur. Des cols Edwardiens cousins des siens, des coupes ciselées, des blazers carrés, de longues jupes transparentes, de nombreuses références à l'exubérance des années 80 ; le tout traversé par une géométrie toute familière. Après les derniers passages des sœurs Hadid, le salut plein d’émotion de Sylvia Venturini Fendi et la projection d’un extrait d'un docu de Loïc Prigent, une page se tournait.

Byblos pense fort à la planète

Byblos automne/hiver 2019
Photo : Mitchell Sams

Vous avez déjà vu une aurore boréale ? Cet incroyable phénomène lumineux a été le point de départ de Manuel Facchini, directeur créatif de Byblos, pour son automne/hiver 2019. Et comme – on l’a dit – les aurores vont rarement sans froid polaire, le résultat est un ensemble de silhouettes aux couleurs kaléidoscopiques et un streetwear chaudement utilitaire – des doudounes matelassées, des parkas reluisantes, des lunettes de ski ou d’incroyables bottes, cols et capuches en fourrure. Mais attention, l’amour de Manuel Fachini pour la nature n’est pas ébahi, c’est une conscience. Celle de la planète. Le designer a utilisé des bouteilles en plastique recyclé pour créer les perles qui décoraient ses bombers, et du nylon recyclé pour ses vestes. Logiquement, la fourrure était fausse. Pour que les générations futures puissent admirer des aurores boréales sur autre chose que de la glace fondue.

Cuir horizon chez Bottega Veneta

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Photo : Mitchell Sams

Faire du neuf avec du vieux est un exercice plus difficile qu'il n'y paraît, surtout dans certaines maisons de mode où l'inventivité est une obligation et le respect du passé un devoir. Entre ces deux impératifs, les jeunes créateurs se doivent de slalomer avec souplesse sans ne jamais verser complètement d'un côté ou de l'autre. Cette saison chez Bottega Veneta, le jeune Daniel Lee, qui a repris la maison italienne après 6 ans passés chez Céline, a lui aussi joué aux équilibristes mais a également souhaité tendre le fil Bottega Veneta dans une nouvelle direction. Même point A, nouveau point B : le créateur présentait à Milan une mode techno et minimale campée dans des cuirs sculpturaux fétichisés, des intreciatto discrets ou des décolletés étranges et gracieux. On attend désormais qu'il marque l'essai.

Versace habille la maitresse

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Photo : Mitchell Sams

On ne parle jamais de Donatella Versace sans invoquer d'une manière ou d'une autre le spectre de son frère, le génie Gianni – un pli argumentaire dont elle a elle aussi pris l'habitude. Dans les dorures précieuses imprimées un peu partout – ici sur un pantalon-legging, là sur les épaulettes d'une veste –, dans le regard fixe et résolu des mannequins Shalom Harlow et Stephanie Seymour, emblèmes de chaire de l'ère Gianni, ou dans l'éclat des écus posés au sol, frappés d'une tête de Méduse, c’est toute la généalogie mythique des Versace qui nous était donnée de lire. Fière de sa maison, plus que jamais fidèle à son frère, Donatella a empilé les couches d'or et de fushia dans une collection pleine de faste, de rubis, de bijoux qui font « cling » et de monogrammes qui brillent. La collection pique aussi dans le grunge (ses attitudes, son irrévérence et ses (mauvaises) manières) versant ici et là dans un registre BDSM illustré par des harnais assouplis et des tops sanglés. La femme dessinée par Donatella, et inventée par Gianni, ne change pas : elle incarne une cheaperie-chic qui force le respect, c'est comme ça. Il y a quelques années, Anna Wintour observait : « Armani habille la femme, Versace la maitresse... » Un commentaire, toujours aussi pertinent, qui n’a jamais eu l’air de déplaire à Donatella – au contraire.

L’amour (et la guerre) selon Miuccia

Prada automne/hiver 2019
Photo : Mitchell Sams

Encapsuler le monde en un défilé, n’est-ce pas l’ultime objectif de chaque designer ? Le monde entier peut-être pas, mais parler de son époque à son époque est un exercice déjà suffisamment difficile, qu’il faut peut-être l’expérience d’une Miuccia Prada pour relever le défi. Pour son automne/hiver 2019, la créatrice a plongé son textile dans le contexte actuel, celui d’un monde en proie à l’instabilité politique et militaire, mais que le romantisme vient relever d’un sceau d’espoir. L’amour, et la peur. Continuant l’exploration du mythe prométhéen de Frankenstein qu’elle entamait chez l’homme le mois dernier, la collection de Prada mêlait les motifs à fleurs, les fines dentelles, le bleu lavande, les fourrures électriques et les sacs à dos utilitaires, les vestes et pantalons militaires, les énormes bottes, les silhouettes longues, noires, dures. En marge du défilé, Miuccia Prada l’a avoué : la guerre, les conflits l’inquiètent.

Chez Moschino, Jeremy Scott a gagné une Ferrari !

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Photo : Mitchell Sams

Vous vous souvenez du « Juste Prix », cette émission qui résonnait dans le salon de votre grand-mère à l'heure du déjeuner ? Le principe était simple : sur un plateau télé clinquant s’amoncelaient des tonnes de produits en tout genre – des casseroles, des bagnoles et des lave-linges – dont il fallait estimer le prix, au plus juste donc. À milan la semaine dernière, c'était au tour des invités de Moschino d'évaluer des kilos de cristaux Swarovski, des robes imprimées en billets de 1.000.000 de dollars ou de pièces précieuses, des sacs / sèches-cheveux, des fausses fourrures-peluches ou des vestes jackpot. Avec leurs coiffes crêpées en XXL, perchées sur des stilletos et moulées dans des robes fourreaux, les mannequins Moschino avaient des airs de Gafettes. Certaines d’entre elles, en marge du podium, présentaient du bout de leurs faux ongles des tondeuses, un elliptique ou une voiture de sport. Une parodie amère et réussie du glamour et de l’hyperconsumérisme des années 1980... à aujourd'hui.

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