les travailleurs du sexe queer ont-ils (enfin) trouvé leur place au cinéma ?

Après des années de portraits stéréotypés, des films comme « Sauvage » parviennent à nuancer la représentation d’une profession qui souffre encore d’une image sordide.

par Douglas Greenwood
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04 Mars 2019, 11:07am

Dans la scène d’ouverture de Sauvage, Léo, un travailleur du sexe de 22 ans, est étendu sur une table d’examen, pendant qu’un homme – que l’on suppose être son médecin – le palpe et l’examine. « Inspire, ouvre la bouche », lui ordonne-t-il, avant de lui demander de se déshabiller pour un examen plus poussé. Tout semble parfaitement normal, jusqu’à ce que le vernis de professionnalisme du docteur ne s’effrite : des préliminaires s’en suivent, et peu de temps après, Léo accepte une liasse de billets de la part de l’homme dont il vient d’assouvir le fantasme.

Ce n'est pas la honte qui prédomine dans cet échange, mais une beauté charnelle, mutuelle. Alors que Léo se dirige vers la sortie, le « docteur » lui pose une question fréquente dans sa profession : Léo embrasse-t-il ses clients ? « Oui, répond-il. Mais ça doit se faire naturellement. » Même quand le sexe est purement transactionnel, le protagoniste de Sauvage y cherche lui aussi du plaisir et de la satisfaction. Une certaine réalité que les représentations de la prostitution sur petit ou grand écran expriment rarement.

Les travailleurs du sexe – queers ou non – sont bien présent au cinéma et à la télévision mais dans la plupart des cas, leur intervention dans le récit symbolise un comportement sordide, et rien de plus. Pendant des décennies, ils sont restés en arrière-plan, comme pour signaler au spectateur qu’il était sur le point d’accéder à un milieu honteux et oppressant. « Les premières fois où j’ai vu des travailleurs du sexe dans les médias, c’était quand deux prostitués homosexuels ont été invités dans une émission de télé pour amuser la galerie, raconte Fawn, mannequin de cam non-binaire de 18 ans, à i-D. J’ai grandi en les entendant plaisanter sur les arrestations de prostitués gays. »

Bien sûr, les stéréotypes malaisants ne sont pas totalement absents de Sauvage – un film qui suit Léo (interprété par Félix Maritaud) alors qu’il tente d'échapper à ce milieu. Mais le milieu n'en demeure pas moins abordé avec nuance et respect. Et le labeur du sexe y est autant montré comme un piège qu’une échappatoire.

Les représentations des travailleurs du sexe queer s'inscrivent dans une longue tradition de clichés réducteurs. Le cinéma mainstream a pour habitude de dépeindre ces personnes – tout particulièrement les trans – comme des subalternes, dépourvus de pouvoir sur leur propre corps. Un film comme Dallas Buyers Club en est l'illustration : dans ce drame autour du SIDA, la seule femme trans visible est Rayon, une travailleuse du sexe séropositive que son addiction aux drogues ainsi que sa maladie, finissent par tuer. Cette performance qui a valu à Jared Leto un Oscar (non sans controverse) est la preuve tangible que les histoires des travailleurs du sexe queer n’intéressent les cinéphiles que lorsqu’elles s’inscrivent dans un contexte de souffrance ; c’est-à-dire quand le spectateur peut ressentir de la compassion pour les risques, les réalités et les épreuves liées au VIH. L’analyse de Fawn est similaire : « Ils finissent par sombrer dans le cliché de la personne qui a lutté contre l’addiction et l’abus, soit dans celui de la blague pure et simple ». Il est bien moins commun de les voir prospérer ou vivre une vie « normale ». Un stéréotype peu à peu remis en question par le cinéma contemporain et la télévision.

Elin, 20 ans, est travailleuse du sexe en ligne quelques mois, et sa toute première exposition médiatique à la prostitution queer s’est faite grâce à Orphan Black, la série récompensée aux golden Globes. On y découvre un artiste gay nommé Felix qui joue l’acolyte de la protagoniste Sarah, une cyborg rebelle. A tout juste 23 ans, il est sa voix de la raison et s'avère aussi être travailleur du sexe. « J’ai des amis qui ont regardé la série et qui n’ont pas remarqué que [quand il couche avec d’autres hommes], il est payé pour le faire, souligne Elin. Ce n’est qu’un aspect secondaire de son personnage, et il y a des choses bien plus importantes dans son personnage, comme son art et sa relation avec sa famille.»

Mais bien qu’Orphan Black et Felix parviennent à faire la distinction entre le travailleur du sexe et la personne au-delà de son activité professionnelle, il faut reconnaître à un autre film le mérite d'avoir fait progresser la discussion, quoique de manière différente. Présenté à Sundance, fort d'un succès à retardement, Tangerine a su donner de l’épaisseur et de la vivacité aux travailleurs du sexe trans, trop souvent réduits à de simples statistiques. Sorti en 2015, le film suit Sin-Dee et Alexandra, un duo de travailleuses transgenres qui unissent leurs forces lorsque Sin-Dee se fait tromper par son ex-petit ami – et proxénète.

Bien qu’il soit un homme gay, à l’instar des deux protagonistes du film, Bruce, un étudiant en beaux-arts londonien qui finance son diplôme par la prostitution, trouve que « c’est un film important pour [lui], parce qu’il traite des amitiés que l’on créé avec les autres travailleurs du sexe queer, et de la solidarité qui en découle. » Le film est avant tout une comédie, mais il met en avant l’importance des alliances dans l’industrie du sexe rémunéré. « C’est un type d’alliance différent dont on ne parle jamais vraiment, ajoute Bruce, qui insiste sur le fait que son art lui sert de moyen d’expression, voyant un lui « magnifique réseau de solidarité dont nous avons tous besoin. »

Même si, de façon générale, les représentations crédibles d’hommes queer et de transgenres travailleurs du sexe sont en augmentation, une étrange disparité existe avec le nombre de représentations de travailleuses du sexe cisgenres lesbiennes. Tout comme les femmes trans, elles sont probablement les membres de la communauté LGBTQ les plus fétichisées. Pourtant, les cinéastes semblent peu se soucier de la nécessité d’une représentation plus vraisemblable et plus honnête de ces femmes.

Une autre anomalie dans le genre du travail du sexe queer est le film de 2013 Concussion, qui évoque le sort d’une femme au foyer de la classe moyenne qui, après un léger traumatisme crânien (en anglais, « concussion »), décide de devenir une escort lesbienne. Sa clientèle est nombreuse, mais elle est, comme par magie, exclusivement composée de femmes cisgenres plutôt attirantes. Dans une interview pour le site After Ellen à peu près au moment de la sortie du film, la travailleuse du sexe lesbienne Andi a estimé que c’était l’élément le plus improbable de l’intrigue du film. « Il y a des tonnes de prostituées lesbiennes, mais très très peu de clientes elles aussi lesbiennes, dit-elle. Si vous voyez une femme arriver, 99,9% du temps, son partenaire masculin est présent, et probablement impliqué. »

Un exemple qui montre assez bien comment, en dépit, d’une palette de plus en plus complexe de personnages, le chemin à parcourir reste long en ce qui concerne les histoires racontées et les personnages qui les composent. Une partie de l’aura qui entoure Tangerine vient du fait que Sean Baker, un homme cisgenre blanc et hétéro, ait aussi bien réussi à raconter les histoires de deux travailleuses du sexe trans noires. Et dans l’immense prestation des deux actrices principales, Kitana Kiki Rodriguez et Mya Taylor. Pareillement, Sauvage fonctionne parce que ceux qui l’ont fait – le réalisateur Camille Vidal-Naquet, dont c’est le premier film et l’acteur principal Félix Maritaud, déjà vu dans 120 Battements Par Minute – sont davantage des personnes concernées par le propos que de simples voyeurs. Quand des personnes queer réalisent des films sur des personnes queer, le résultat est toujours beaucoup plus authentique, pour la simple et bonne raison que leur présence ne sert pas simplement d’excuse.

L’existence de films tentant de démystifier le travail du sexe LGBTQ signifie-t-elle que que la représentation de la communauté est en progrès ? « Plus ou moins », affirme Elin, qui mesure combien le succès de films sur la communauté queer est important pour permettre une meilleure acceptation de ses membres les moins visibles. Mais tout ça repose sur une idée capitale qu'elle souhaite que nous gardions tous à l'esprit : « Il est important que les gens comprennent que nous sommes des êtres humains qui méritons leur empathie, mais surtout, que ce n’est pas parce qu’on est travailleur du sexe qu’on a touché le fond. Il y a des gens qui prennent cette voie par nécessité, mais aussi d'autres qui en font le choix. » Dès que le cinéma l'aura compris, la bataille sera (presque) gagnée.

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