Zac Efron joue Ted Bundy dans Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile

ted bundy : comment un tueur en série est-il devenu une icône pop ?

Objet d'une nouvelle série Netflix, le tueur superstar vient relancer le débat entourant notre obsession pour les tueurs en série.

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30 Janvier 2019, 11:32am

Zac Efron joue Ted Bundy dans Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile

Est-ce normal d’avoir un crush pour un tueur en série ? Même s’il est mort depuis longtemps ? Non, bien entendu. Même s’il est joué par le très sexy Zac Efron ? Aujourd’hui, la question semble diviser internet – pour le meilleur et pour le pire. Ted Bundy, tueur en série notoire des années 1970, fait cette année l’objet d’une mini-série documentaire sur Netflix ainsi que d’un film. À la tête des deux projets, on retrouve le réalisateur Joe Berlinger, qui consacrait son dernier docu à Whitey Bulger et ne s'est jamais caché de son intérêt pour le « true crime », un genre qui se nourrit d'histoires criminelles réelles.

Le nouveau film de Berlinger – intitulé Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile, dans lequel Zac Efron interprète Bundy – était présenté pour la première fois au festival de Sundance la semaine dernière. Au même moment sur Netflix, The Ted Bundy Tapes, un documentaire en quatre actes a fait irruption sur la plateforme de streaming Netflix.

L'occasion parfaite de réactualiser un débat existentiel et éternel : pourquoi les tueurs en série suscitent-ils autant de fascination amoureuse, sexuelle et morbide ? Sur Twitter, des internautes ont jugé le moment opportun pour publier leurs clichés préférés du vrai Bundy, le qualifiant de « sexy » - ce qui n'a évidemment pas manqué de soulever des vagues de condamnations indignées, certaines personnes allant jusqu’à affirmer que le rôle de Bundy n’aurait jamais dû être confié à quelqu’un d’aussi populaire que Zac Efron. Réflexion vaine, puisque le culte romantique autour de personnalités telles que Bundy n’a rien de nouveau : le tueur a même reçu une tonne de missives de fans et autres lettres d'amour alors qu'il se trouvait en prison. Zac Efron ou pas, le tueur continue de faire l'objet d'un véritable culte dans certains recoins sombres d'internet.

Sur Twitter, plusieurs internautes ont attiré l’attention sur la bande-annonce dans laquelle on découvre très vite la puissance envoutante et malaisante du fourbe Ted. Mais le film s'inscrit dans un mouvement cinématographique plus large : depuis la sortie du Loup de Wall Street, nous avons pu assister à une vague de films édulcorés et ultra stylisés dont les principaux personnages sont tous des hommes aussi charmants que détestables. Mais soyons honnêtes, peu d'entre eux sont parvenus à proposer un personnage aussi fin et gracieux que celui de Jordan Bellfort, incarné par Leonardo DiCaprio dans le film de Scorsese. Pour le moment, impossible d'affirmer qu’Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile sortira, lui, du lot. Quand au documentaire de Berlinger, il fait, dès les premières minutes, preuve d'un manque de subtilité essentiel : insinuer le charme d'un affreux personnage, sans jamais prendre la peine de l'expliciter vraiment. En moins de dix minutes, il consigne la beauté de Bundy et son affable personnalité - une observation pertinente, certes, mais qui perd de son intensité au bout de la neuvième redite.

Des réseaux sociaux comme Tumblr ont permis à ces « fans de tueurs en série » et à une communauté d'aficionados de Ted Bundy de s’épanouir, dans l’anonymat tout relatif des internets. Sur leur pages dédiées, ils comparent les mérites des coupes de cheveux de différents violeurs en série, dessinent des BD où le cannibale Jeffrey Dahmer présente de grands yeux mignons, et photoshoppent des photos de criminels comme Bundy, en leur ajoutant force d’emojis « cœurs » ou « couronnes ». Certains mettent cette fascination sur le compte de « l’hybristophilie » - une inclination psychologique qui pousse les femmes à être excitées par les hommes qui ont commis des actes extrêmement violents tels que le meurtre ou le viol. En réalité, il s'agit d'une version exacerbée de comportements que nous avons tous déjà croisés – une attirance pour les « mauvais » garçons ou un imaginaire enfoui mais bel et bien assimilé dans lequel les mâles dominants jouissent d'un certain charisme. Tous ces éléments constituent une puissante et dangereuse addiction pour l’hybristophile.

Cela dit, en réalité, la majorité des jeunes gens qui exposent leur obsession pour Bundy en ligne ne tombent probablement même pas dans cette catégorie. Ces ados voient dans les tueurs en série comme Bundy des figures de fantasme absolu, au même titre que Justin Timberlake ou Ariana Grande. Mais dans la mesure où ces tueurs stars sont en général morts ou emprisonnés, une certaine distance s'instaure de fait entre leur persona et leur fan base. Il faut dire que les tueurs en série sont franchement plus subversifs que le crush adolescent de base : en comparaison, n'importe quel homme se révèle d'un terrible ennui. La différence-clé, c'est que contrairement à des hybristophiles, la plupart des fans girls de Bundy s’enfuiraient en courant si elles se retrouvaient face à un type aussi dangereux dans la vraie vie.

The Ted Bundy Tapes n’en reste pas moins indéniablement convaincant. Le documentaire contient une série de conversations avec Bundy enregistrées en 1980 dans la prison d’Etat de Floride, menées par le journaliste et co-producteur du documentaire Stephen Michaud. En l’espace de quatre épisodes, la série retrace l’incroyable transformation de Bundy, passant de l’étudiant en droit bien élevé à l'assassin violeur brutal. On y découvre aussi le récit de son évasion de prison et le cirque médiatique déployé autour de son procès. D'une structure plutôt conventionnelle pour ce type de sujet, le documentaire combine la voix-off de Bundy, ainsi que les interventions de divers membres des forces de l’ordre, psychologues, avocats, et consort.

Berlinger et son équipe ont ostensiblement expurgé une partie des impressions des survivantes ou des familles des victimes. Ce vide hermétique créé autour du point de vue de Ted Bundy est, faute d’un meilleur terme, à vomir. Le film n’excuse pas, et ne se dédouane pas des crimes commis, il adopte cependant un angle qui dépeint Bundy comme une personnalité abîmée, troublée, et au charisme manipulateur. Ce type de récit, qui nous est familier, détourne les projecteurs des victimes pour les braquer sur le bourreau, avec ce sensationnalisme qu’il entend pourtant critiquer. Je finis par me demander si ce que souhaite Berlinger, c’est que je ressente quelque chose pour cet homme, or, même avec toute l’empathie dont je suis capable, je ne crois pas que ce soit possible. Se pose aussi la question de la façon dont les intervenants sont présentés, comme s’ils ne pouvaient être que des sources directes et objectives. Vers le début de l’épisode deux, une inspectrice sous-entend que les libertés acquises par la deuxième vague féministe ont permis à des hommes comme Bundy d’exister. Quant aux victimes elles-mêmes, leur cas est vite expédié – tout ce qu’on apprend de ces jeunes femmes, qui avaient, pour la plupart, à peine la vingtaine, est qu’elles étaient attirantes, se ressemblaient toutes, et sont mortes dans des circonstances abominables. La seule femme à laquelle The Ted Bundy Tapes accorde un semblant de contexte est Carol DaRonch, qui avait 18 ans lorsqu’elle a réussi à échapper à l’une des tentatives d’enlèvement de Bundy. Quant à toutes celles qui n’ont pas survécu, le documentaire les réduit à de simples portraits flottants en noir et blanc.

Pour les jeunes femmes fans de true crime – je suis l’une d’entre elles – ce type de documentaires constitue un véritable casse-tête. Aussi fascinante l’histoire soit-elle, il est question de quatre heures de film non-fictionnel portant sur un homme qui coinçait des femmes dans des parcs ensoleillés ou dans des ascenseurs d’hôtels. Impossible de faire autrement que de s'identifier à la femme qui marche en pleine nuit dans un parking isolé, à celle qui va tranquillement aux toilettes, ou encore à celle qui pense être en sécurité dans le dortoir de son université. Nous ne nous identifions pas au type perturbé s'abritant derrière son amour pour le porno violent, nous nous identifions à la paranoïa de ces femmes pourchassées, à leur terrible vulnérabilité, à leur pire cauchemar devenu réalité.

Qu’est-ce qui peut bien pousser une ado, pas si éloignée de l’âge des victimes de Bundy (bien que la majorité de ses victimes aient eu entre 18 et 22 ans, il a dépassé cette fourchette d’âge dans un sens comme dans l’autre, la fille la plus jeune n’ayant que 12 ans), à publier des posts sur Tumblr affirmant que Bundy était « incompris » ? Où se loge l'empathie, la bienveillance pour des jeunes femmes innocentes brutalement assassinées ? Berlinger et sa série Netflix ne sont pas les seuls responsables de ces réactions déplorables, elles s’inscrivent dans un plus large débat sur l’art et la moralité qui remonte à la nuit des temps. The Ted Bundy Tapes ne calmera pas les ardeurs des communautés de fans autour des tueurs stars, mais aucune œuvre d’art ne peut être tenue pour responsable des réponses qu’elle suscite.

Ce phénomène de « fans » de tueurs en série ne se limite pas à Ted Bundy, aux millenials ou à internet : moins léger qu'il n'en a l'air, il soulève des questions importantes. Comment se fait-il que de jeunes femmes se sentent plus à l’aise avec l’idée d’idolâtrer un tueur masculin plutôt qu'avec celle de compatir pour une victime féminine ? Et souligne, au passage, un point indubitable : des hommes sont, dans l'immense majorité des cas, à l’origine de la création et de la médiatisation des « méchants superstars ».

Je ne crois pas au contrôle de la représentation dans les arts, et je ne pense pas que le fait d'aborder un sujet perturbant en fasse automatiquement la publicité. Ce dont je suis certaine, c’est qu’en 2019, les œuvres qui musèlent les points de vue divergents pour glorifier un tueur en série – ou qui encouragent leur public à s’identifier davantage à sa vie qu'à celles de ses nombreuses victimes – semblent datées et, au final, peu dignes d’intérêt.

Cet article a été initialement publié sur i-D UK.

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