une expo rend leur place (et leurs identités) aux modèles noirs dans l'art

Au musée d’Orsay à Paris, une exposition redonne une visibilité et identifie les modèles noirs des grandes oeuvres de l'art occidental.

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27 Mars 2019, 9:54am

Si les visiteurs du musée d’Orsay, à Paris, s’attendent à pouvoir contempler le célèbre tableau Olympia, peint par Manet en 1863, ils seront sans doute étonnés de voir qu’il a provisoirement été renommé Laure pour l'exposition. Car il y a bien deux femmes représentées sur cette toile, et il était grand temps que l’une d’entre elles, depuis toujours réduite au rôle de « servante noire », sorte de l’anonymat dans lequel l’histoire de l’art occidentale l’avait plongée.

L’exposition Le modèle noir de Géricault à Matisse, qui s’ouvre le 26 mars au Musée d’Orsay, vise à remédier à l’invisibilisation des modèles noirs, pourtant présents en nombre, dans les arts visuels des 19ème et 20ème siècles. Peintures, photos, sculptures, mais aussi affiches de cabaret, extraits de films… Au total, ce sont quelque 300 œuvres produites entre 1794 – date de la 1ère abolition de l’esclavage en France – et aujourd’hui qui ont été rassemblées par les quatre commissaires de l’exposition. Une exposition née des travaux de l’Américaine Denise Murrell, docteure en histoire de l’art dont une première version a d’ailleurs été présentée à la Wallach Art Gallery, à New York.

Renommer les tableaux d’après les modèles noirs qui y figurent est l’un des moyens de leur rendre la place qui leur est due, mais également de les humaniser aux yeux d’une histoire de l’art qui s’est, au mieux, rendue coupable d’un manque de curiosité, et au pire, de racisme, en se contentant aussi longtemps des titres de « servante » ou encore de « nègre » – quand elle daignait seulement tenir compte de leur présence. D’autant que les identités des modèles n’étaient pas ce que l’on pourrait appeler des secrets bien gardés : Joseph, dépeint sur le Radeau de la Méduse, était le modèle favori de Géricault. L'exposition contient également deux ré-interprétations d’Olympia où Laure est allongée lascivement et bordée par une servante blanche. Soulignons d'ailleurs que Manet et Géricault, tout comme Matisse, ont, chacun à leur époque, été des opposants farouches aux discriminations raciales.

« Nous affirmons, du cœur de la machine, que l’histoire de l’art n’est pas figée. »

Le lieu, hautement symbolique, participe également au caractère exceptionnel de cette grande exposition. En accueillant cette nouvelle expo, le musée d’Orsay, lieu institutionnel par excellence, semble vouloir endosser les manquements de l’histoire de l’art et de son histoire. Laurence des Cars, présidente du musée s’en fait écho : « Nous affirmons, du cœur de la machine, que l’histoire de l’art n’est pas figée. » Cette histoire de l’art semble justement avoir atteint la croisée des chemins. Un nombre croissant d’institutions renommées amorce un mouvement de décolonisation de leurs collections afin d’accompagner les changements réclamés par toute une nouvelle génération de visiteurs. Ainsi le MoMa a récemment annoncé sa fermeture provisoire et la refonte totale de ses galeries. Le but affiché ? Une décolonisation et une féminisation des galeries pour, à terme, envisager une toute nouvelle façon d’aborder la discipline. À cet égard, le musée parisien entame à son tour une réelle auto-critique quant à la façon dont il a participé à l’invisibilisation de certaines populations. Pour l’historien Pap Ndiaye, auteur de La Condition Noire, c’est l’émergence, depuis les années 2000, « de nouvelles voix collectives noires, [d’une] nouvelle subjectivité noire » qui a rendu cette exposition possible dans ce lieu, à ce moment précis.

Loin d'occulter le regard racialiste ou la dimension colonialiste de l'art, l'exposition tend à montrer autre chose que des caricatures des personnes de couleurs qui étaient légion dans la peinture occidentale à l'époque et invite les institutions de l'art à entamer un travail commun de déconstruction. Pour Laurence des Cars, nous ne sommes qu’au début de ce travail de redéfinition : « Un travail de fond commence, d’autres prendront le flambeau avec sans doute d’autres sensibilités, d’autres regards. »

L’exposition Le modèle noir de Géricault à Matisse se tient à Paris au musée d’Orsay du 26 mars au 21 juillet, puis à Point-à-Pitre au Mémorial ACTe du 13 septembre au 29 décembre 2019.