« act up a imposé un style sida : dur, propre et rapide »

Ignorée et réduite au silence, la communauté militante gay et lesbienne rassemblée autour d'Act Up a fait des affiches et des slogans ses armes de combat principales. Retour sur une évolution graphique et politique.

par Patrick Thévenin
|
27 Septembre 2017, 11:22am

Je me souviens avoir découvert Act Up totalement par hasard lors de mon premier voyage à New York, nous étions en septembre 1989, je finissais mes études et j'avais travaillé tout l'été pour pouvoir me payer un stage d'anglais qui était surtout le prétexte à me perdre dans la nuit des clubs new yorkais et la house qui explosait. Au détour d'une rue, alors que j'explorais la ville côté jour, du côté du New York Stock Exchange, je suis tombé nez à nez avec une manifestation publique de l'association de lutte contre le sida créée deux ans plus tôt. Ce jour-là, la puissance visuelle d'Act Up, cette foule organisée en une armée de garçons et de filles déterminés et en colère brandissant des pancartes noires où le slogan « SILENCE = DEATH » était surmonté d'un triangle rose se sont incrustés dans ma rétine pour toujours résumant parfaitement les mots de l'artiste Félix Gonzales-Torres : « In the time of AIDS we all live and die « in AIDS » whether or not we die « of AIDS » (« Aux temps du sida, nous vivions et mourons tout-es « en sida », peu importe que nous mourions ou non « du sida », NDR)

Comme le rappelle justement Didier Lestrade (un des co-fondateurs d'Act Up-Paris), dans son livre Act Up, une histoire, contrairement à la croyance populaire, le logo « SILENCE = DEATH » n'est pas issu originellement d'Act Up mais d'un groupe de six New-Yorkais (Avram Finkelstein, Brian Howard, Oliver Johnston - décédé du sida en 1990 -, Charles Kreloff, Chris Lione et Jorge Socarrás) bouleversés dans leur vie intime par l'épidémie, désemparés par leurs amants et amis qui meurent, et qui décident lors d'un diner en 1985 de s'associer afin de créer un message fort qu'ils pourront placarder à la sauvage dans New York, histoire d'interpeller le public et les médias sur la réalité et la tragédie de l'épidémie. Choqués par les propos du politique conservateur William F. Buckley qui dans le New York Times a déclaré vouloir tatouer les séropositifs (les toxicos sur l'avant-bras et les homos sur les fesses), ils songent à utiliser différentes images de corps histoire de communiquer leur colère. « Tout d'un coup la question de savoir comment représenter une communauté de personnes différentes s'est posée, racontait Chris Lione au Village Voice, les femmes commençaient à être touchées par le sida, les blacks, les gays, les usagers de drogues aussi, le virus s'était infiltré dans différentes communautés. D'accord pour utiliser l'image d'un fessier ? Mais quel genre de fesses ? Des fesses d'hommes ou de femmes ? Devrions-nous le photographier en noir et blanc pour faire comprendre que le VIH n'était pas une question de couleur de peau ? On en a discuté jusqu'à réaliser que c'était une mauvaise idée, qu'une seule photo ne pouvait résumer l'éventail de gens touchés par cette maladie. » À force de discussions le symbole du triangle rose – inventé par les nazis pour marquer (et déporter) les homosexuel(le)s – s'impose. En l'inversant (la pointe est désormais vers le haut) le groupe transforme un symbole d'oppression en affirmation, la honte en fierté, la résignation en colère. Placardée à la sauvage dans les rues de New York, l'affiche devenue aujourd'hui symbolique du combat LGBT pose les bases de l'identité graphique d'Act Up tout autour du monde.

Poster Silence = Death, 1986, Silence = Death Project.

C'est Act Up, avec l'accord de ses auteurs, qui, en se l'appropriant, va en faire une des images iconiques de la lutte contre le sida. Mais surtout encourager à partir du noyau de base la création de Gran Fury (un collectif de designers, graphistes et artistes) qui va mettre en image l'activisme à la sauce Act Up en utilisant dans un joli DIY tous les véhicules médiatiques à sa portée : du t-shirt au badge, de l'affiche à la pancarte, de la vidéo aux autocollants, des bannières aux écrans pubs, de la photocopieuse aux graffitis, de la carte postale aux faux billets de banque. Face à l'urgence et la colère, le groupe ne s'embarrasse pas du copyright et emprunte à tout va, encourageant le monde de l'art à s'engager. « Nous avons juste utilisé les moyens qui étaient à notre portée, et bien sûr les méthodes de la publicité et de l'appropriation ont été les deux premières choses qui nous sont venues à l'esprit, même si nous nous sommes quelque part accaparé ces techniques en y insérant des messages inattendus, déclarait à The Atlantic Loring McAlpin qui fut membre de Gran Fury, nous n'avions pas vraiment de stratégie. Les médias, le gouvernement et les instances médicales ne donnaient aucune information sur l'épidémie, ne cherchaient pas à lutter contre la stigmatisation, notre voix devait remplir ce vide. Nous avons donc décidé d'insérer nos messages dans des espaces qui étaient gérés par des systèmes autoritaires. L'essentiel était d'attirer l'attention sur nous. Peu nous importait de savoir si nous copions ou pas. »

À force de discussions le symbole du triangle rose – inventé par les nazis pour marquer (et déporter) les homosexuel(le)s – s'impose. En l'inversant (la pointe est désormais vers le haut) le groupe transforme un symbole d'oppression en affirmation, la honte en fierté, la résignation en colère.

Dès ses débuts le collectif Gran Fury - qui non sans humour tire son nom des voitures de police des années 70 – donne le signal de départ d'une guérilla graphiste qui sample tous azimuts. Du constructivisme russe aux publicités détournées de Barbara Kruger, de l'art du lettrage de Jenny Holzer aux Guerrilla Girls (un groupe d'artistes féministes qui lutte pour promouvoir la place des femmes et des personnes de couleur dans les arts), d'Andy Warhol et son art du détournement à la culture des fanzines punks, du design des premières revues branchées et jeunes que sont i-D et The Face nées aux débuts des années 80 aux pochettes de disques dessinées pour le label Factory par le génial Peter Saville ou celles de ZTT qui signa Frankie Goes To Hollywood. Une propagande graphique immédiatement compréhensible par le grand public, affichée dans la rue, et qui attaque de front les politiques (Reagan en tête), les institutions symboliques comme Wall Street, les labos pharmaceutiques, les médias (le New York Times est sévèrement critiqué pour sa façon de traiter l'épidémie) ou le pape qui s'oppose à l'usage du préservatif… Le tout ponctué d'un sens de l'humour qui va devenir la marque de fabrique d'Act Up comme l'affirme Douglas Crimp dans l'ouvrage essentiel Aids Demographics : « L'humour d'Act Up n'est pas une blague. Il nous a donné le courage de garder notre conception exubérante de la vie tout en subissant chaque jour la menace de la maladie et de la mort, il nous a protégés face aux mouvements traditionnels de gauche qui nous ont abandonnés dans cette lutte. Et parce qu'être queer était une identité dont beaucoup de militants se réclamaient, le graphisme de l'association se devait de le refléter. »

Poster He Kills Me, 1987, Donald Moffett.

« L'image d'Act Up est une des questions qui m'ont le plus intéressé. Mon obsession à ce sujet remonte au tout début de l'association, peut-être parce que le souci de l'apparence est un des premiers signes distinctifs, raconte Didier Lestrade dans Act Up, une histoire, dès la création, j'ai ressenti l'envie d'être fidèle à la charte graphique d'Act Up-Etats-Unis. Ce besoin de refléter une image collective qui fonctionnait aussi bien aux USA qu'en France était à l'origine de ce désir : Act Up était un groupe international, ce que beaucoup de gens nous reprochaient par ailleurs. Pour eux, nous étions trop américains, trop anglo-saxons. C'était précisément ce que j'aimais : appartenir à quelque chose qui dépassait les frontières. C'est pourquoi nous avons utilisé la même police, la Gill Sans Bold Extra Condensed, pour les affiches « SILENCE = MORT». Une police de caractère si puissante, si collée à notre image, qu'elle est devenue une police de caractère sida. Elle imposait à elle seule un style sida dur, propre et rapide. » Fondée en 1989 par trois journalistes (Pascal Loubet, Luc Coulavin et Didier Lestrade), Act Up Paris se contente au départ de reprendre les codes graphiques de la branche new yorkaise à la virgule près. « On n'a rien demandé, on a simplement recopié, explique Lestrade, en y ajoutant au fur et à mesure des années notre touche, la french touch en quelque sorte. Ils ne nous ont jamais rien demandé en retour, jamais rien reproché, tout en nous envoyant régulièrement leurs documents. »

« L'humour d'Act Up n'est pas une blague. Il nous a donné le courage de garder notre conception exubérante de la vie tout en subissant chaque jour la menace de la maladie et de la mort. » - Douglas Crimp.

Gérés au début par Pascal Loubet qui monopolise aussi le seul Macintosh (surnommé Reine Mère) de l'association, les premiers essais graphiques d'Act Up souffrent d'une certaine rigidité, l'humour camp de certains slogans américains résistant difficilement à la traduction, et le monde de l'art contrairement à celui de New York ne se mobilisant pas ou peu. Pourtant l'apport de Loubet est considérable, par la rigueur martiale qu'il impose il établit durablement les bases organisationnelles et graphiques d'Act Up-Paris qui vont faire la force médiatique de l'association. « Il a apporté, confirme Lestrade, cette gestion quasi-militaire, cette rigidité, cette façon d'être intransigeant avec la typo, le corps et le bold utilisés. Mais aussi la manière d'écrire le compte rendu des réunions et des actions, des communiqués de presse jusqu'à la manière de numéroter et classer les documents internes à l'association. Le plus drôle c'est qu'on fusionnait le côté formel et ultra-libéral de McKinsey avec les bases de la désobéissance civile, c'était du jamais vu cette fusion entre le libéralisme de la haute-finance et l'activisme et c'est quelque chose de particulièrement propre à Act Up-Paris. Il était fondamental que ça ne parte pas dans tous les sens, d'être dans la cohésion, de donner l'image d'un groupe unitaire même si c'était loin d'être vrai. » Mais la faiblesse d'Act Up-Paris est de ne pas bénéficier d'un groupe d'artistes rompus à l'exercice de la guérilla graphique comme Gran Fury à New York mais de militants qui maîtrisent à des degrés divers le graphisme, dont ce n'est pas toujours forcément le métier et qui ne sont pas forcément disponibles pour répondre aux besoins continuels de visuels qui accompagnent les différentes actions. Et si Lestrade écrit que le « travail visuel d'Act Up-Paris, malgré son importance, n'est malheureusement jamais arrivé à la cheville du legs artistique d'Act Up-New York » faisant mentir la célèbre déclaration de l'activiste Douglas Crimp : « Il existe des graphistes activistes du sida partout où il y a des activistes du sida », Act Up-Paris est certainement la seule branche de l'association qui va s'accaparer des visuels d'Act Up-New York et leur donner une identité propre.

Déploiement d'une banderole rue de Rennes pendant la Lesbian and Gay Pride, Paris, 1995. Carte postale d'après une photographie d'Orion Delain.

Des affiches comme « J'ai envie que tu vives », la banderole « FIÈRES » en pleine Gay Pride de 1995, le 38 tonnes digne du « Duel » de Spielberg peint tout en rouge, sono hurlant de la techno, recouvert de slogans géants comme « Act Up Forever» et « Sida is disco, indeed » affrété pour la Gay Pride de 2003, les affiches sur lesquelles est juste inscrit le nom des infections opportunistes (kaposi ou pneumocystose) qui tuent les porteurs du VIH témoignent de la manière dont les militants français revisitent le graphisme d'Act Up et le font leur. Même si parfois les visuels poussent le bouchon de l'abstraction un peu trop loin, comme les affiches sublimes créées par le tandem Geneviève Gauckler & Loïc Prigent qui surfent sur le graphisme de la french touch musicale en utilisant des photos de virus au microscope électronique posées sur un fond rose pale et qui, en s'éloignant de l'ADN graphique d'Act Up (provoquant et immédiatement lisible), déroutent les militants de base qui ne comprennent plus rien. Même si pour Lestrade : « la complexité de ces visuels forçaient les membres d'Act Up à remettre en question leur réflexion. Au début, beaucoup de gens ne comprenaient pas le slogan « SILENCE = MORT » qui aujourd'hui semble évident. »

Pour Lestrade : « la complexité de ces visuels forçaient les membres d'Act Up à remettre en question leur réflexion. Au début, beaucoup de gens ne comprenaient pas le slogan SILENCE = MORT qui aujourd'hui semble évident. »

Si on peut reprocher à Act Up d'avoir d'une certaine manière monopolisé les représentations artistiques du Sida à son profit, ou du moins au bénéfice de l'urgence, on peut aussi penser qu'aujourd'hui la force de la charte graphique d'Act Up - sa manière d'interpeller violemment et avec un humour certain, sa façon de transformer la colère en fierté, sa façon de donner à voir ce et ceux qui étaient invisibilisés - a été récupérée, histoire de boucler la boucle, par tous ceux qu'Act Up a samplé et détourné : la publicité, les marques, le monde de l'art institutionnel, etc. Si Lestrade constate non sans regret que cette énergie graphique n'a pas essaimé comme elle aurait du en France dans le militantisme et l'activisme actuels, la critique d'art Elisabeth Lebovici, qui fut militante d'Act Up, prouve à travers son magnifique livre Ce que le Sida m'a fait, et avec le recul actuel, que de nombreux artistes français se sont emparés du sujet, de Lionel Soukaz à Fabrice Hyber, que le triangle art-graphisme-activisme est plus prégnant que jamais, qu'il s'est répliqué en nous comme un virus et a modifié notre conception et notre rapport à l'art, comme il a profondément affecté (et infecté) l'art contemporain, remettant en cause l'esthétique de l'art, brisant les conventions et les institutions, offrant de nouvelles configurations, d'autres voies à la représentation, ouvrant des espaces aux luttes féministes, contre la décolonisation, pour les droits des transexuel.le.s, ou à l'invisibilisation des minorités. Et qu'il appartient à chacun de s'en emparer, et de le faire muter, sans en perdre l'essence et l'urgence, pour le rendre sien.

Poster Know Your Scumbags, 1989, Richard Deagle et Victor Mendolia.
Poster Read My Lips (boys), 1988, Gran Fury.
The Government Has Blood on Its Hands, 1988, Gran Fury.

Didier Lestrade : Act Up, une histoire (Denoël)

Elisabeth Lebovici : Ce que le sida m'a fait ( Jrp/Ringier)

Douglas Crimp : Aids Demographics (Bay Press)

Tagged:
sida
graphisme
ACT UP
militantisme
Affiches