Dimitrios Kambouris vía Getty Images.

les téléphones à clapet sont de retour, et ce n'est pas (que) de la nostalgie

Lâcher nos smartphones pendant un moment, c'est peut-être le premier pas vers le bien-être.

par Hannah Ongley
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18 Septembre 2017, 11:12am

Dimitrios Kambouris vía Getty Images.

Cette semaine a été ponctuée par deux évènements très attendus : le récit de l'élection présidentielle par Hilary Clinton et la sortie du dernier iPhone. Vous devinez ce qui a eu le plus de succès. Indice : ce n'est pas le journal de l'événement le plus lourd en conséquences de l'histoire américaine contemporaine. Dès que le nouvel iPhone a été annoncé mercredi, bon nombre de journaux se sont attardés sur son prix exorbitant, sa révolutionnaire mise à mort du bouton « accueil » jusqu'à son effrayante fonction de reconnaissance faciale visant à déverrouiller l'appareil. Des papiers qui vous ont peut-être fait regretter l'époque où vous aviez un mobile que vous pouviez refermer violemment en montrant toute l'exaspération dont vous étiez capable.

Il semblerait qu'il n'y ait pas besoin de passer eBay au peigne fin pour en trouver un : les téléphones à clapet sont partout. Anna Wintour, l'une de ses plus historiques défenseures, fait voyager sa version à 15 dollars de Wimbledon jusqu'à la Fashion Week new-yorkaise. Même la reine de l'avant-garde Rihanna a été aperçue en train de discuter sur un mobile noir à clapet. Le mois dernier, Amandla Stenberg annonçait qu'elle avait troqué son smartphone contre un vieux téléphone pour préserver sa santé mentale.

« Je me suis débarrassée de mon iPhone, et c'était essentiel pour préserver ma santé mentale, expliquait Amandla. Maintenant que j'ai un téléphone à clapet, je ne l'utilise que pour parler aux gens et pour entendre leur véritable voix… Je vois beaucoup de gens autour de mon âge qui sont très malheureux ou se déconnectent de la réalité parce qu'ils basent leur existence sur Internet et sur leurs interactions avec des gens qu'ils ne connaissent même pas. Cela génère des attentes irréelles sur les vies que nous imaginons devoir mener. »

S'il y a une certaine ironie dans le fait d'utiliser un iPhone pour scroller les comptes Instagram des stars de Simple Life accros à leurs Motorolas, il ne s'agit pas seulement de nostalgie - Amandla n'avait que six ans lorsque le Motorola Razr était encore la star des portables. La lassitude face aux smartphones est bien réelle, et nous amène à repenser notre consommation quotidienne des réseaux sociaux. L'an passé, Lena Dunham et Jaden Smith ont mené un exode massif de l'expérience virtuelle qui a poussé de nombreux utilisateurs à se questionner : sommes-nous trop connectés ? Jaden est aujourd'hui de retour sur Twitter, informant le monde entier de son expérience traumatique liée au pancake citron-ricotta, mais toujours en phase avec l'instant présent. « En train de siroter du thé en écoutant Starry Room », a t-il tweeté le 11 septembre.

Ce n'est pas qu'un mauvais pressentiment : l'addiction aux smartphones est réellement nocive pour la santé mentale. Dans une récente étude intitulée #StatusOfMind,la britannique Royal Society for Public Health a distingué Instagram comme l'application la plus nocive pour la santé mentale, ne choquant aucune des personnes ayant déjà vu un bol d'acai avec filtre Valencia coincé dans un thigh gap. La moitié des 1500 jeunes entre 14 et 24 ans interrogés ont affirmé qu'Instagram et Facebook augmentaient leurs sentiments d'anxiété. 70% ont dit qu'Instagram dépréciait leur vision du corps. Mais 91% d'entre nous utilisent aujourd'hui des smartphones d'abord pour ces applications.

« Voir ses amis constamment en vacances ou en soirée peut donner aux jeunes le sentiment qu'ils ratent quelque chose tandis que les autres profitent de la vie, concluent les chercheurs à l'origine de cette étude. Ces sentiments peuvent encourager une attitude de 'comparaison et de désespoir' chez les jeunes gens. Ces personnes peuvent voir des photos et des vidéos très photoshoppées, largement recadrées ou mises en scènes sans pouvoir s'empêcher de les comparer à leurs vies apparemment dénuées de tout intérêt. » Selena Gomez, la personne la plus suivie sur Instagram, s'est publiquement exprimée sur les effets nocifs qu'avaient pu avoir les réseaux sociaux sur sa santé mentale.

Les téléphones à clapet ne vous empêchent pourtant pas d'utiliser Facebook. Mais ils vous épargnent les notifications incessantes qui vous font plonger la main dans votre poche toute la journée. Et dans la plupart des cas, sous votre oreiller, selon la Millenial Generation Research Review, qui affirme que 80% d'entre nous dorment avec leurs téléphones.
Pour la romancière newyorkaise Georgia Clark, qui écrit depuis son ordinateur et utilise toujours Twitter, porter un téléphone à clapet est une façon de poser des limites à cette dépendance sans se couper totalement des réseaux.

« Il y a des aspects négatifs, affirme Georgia. Je ne peux pas envoyer de messages de groupe, prendre des photos et si l'on m'adresse un MMS, alors je recevrai un symbole pivotant qui restera plusieurs jours en ayant l'air de dire 'Aidez-moi, j'ai reçu un message du futur et je ne sais pas quoi en faire.' Si j'attends quelqu'un qui est en retard, je suis obligée de rester assise seule avec mes pensées. Et ça me plaît bien. »

« En plus, quand je vais en soirée, tout le monde veut le toucher.» Alors que la veste North Face et le pantalon kaki perdent progressivement tout pouvoir d'attraction, le téléphone à clapet a encore le pouvoir de lancer des conversations. Et c'est certainement là leur plus grand intérêt.

Alors oui, la nostalgie des années 2000 joue clairement un rôle dans ce revival inattendu. L'année dernière, à l'époque où Apple annonçait que le prochain iPhone ne serait pas équipé de prise jack, l'internet s'énamourait du (soit-disant) retour en vente de l'iconique Razr V3 de Motorola. Et soudain, tout le monde voulait recommencer à envoyer des textos comme en 2004. Sur YouTube, Calibrary Cuff Paula Deen commentait : « rien à foutre, les gars, je jette mon iPhone à la poubelle pour devenir la fille que je rêvais d'être en 2004, et Toxic de Britney Spears est ma nouvelle sonnerie de téléphone. » Certains fans du clapet applaudissaient le retour du bruit des boutons d'un clavier T9 ; son apport sensoriel se rapprochant des vertus de l'ASMR. D'autres se demandaient : 555337777 6337777777724337777 6666684445557777 727777 7555887777 333 777733667777 77882663 4445557777 7777666668 5556666647777 2 3322277744477733 ? Ou, en français : « Les messages n'ont-ils pas plus de sens quand ils sont longs à écrire ? »

Plus de 3 millions de personnes ont regardé la vidéo virale qui a lancé la rumeur sur le Razr. Finalement, elle n'était qu'une pub légèrement déguisée qui nous rappelait comment Motorola avait changé l'histoire du téléphone portable. Mais Samsung s'est engouffré dans la brèche, nourrissant les rêveurs du retour du clapet avec l'annonce du Galaxy Folder 2 l'été dernier. « On va se foutre de ta gueule si t'achètes ce téléphone, » écrivait un commentateur. C'est vrai qu'outre-atlantique, certains hommes politiques comme Chuck Schumer ou Bill de Blasio aiment arborer leurs téléphones archaïques pour consolider leur image populiste. Mais à l'heure des bootlegs, de l'analogue, du DIY, est-ce que les gens de moins de 40 ans en ont vraiment quelque chose à faire ? L'époque n'appartient plus aux iPhone ou Android, mais aux amis qui se souviennent de ton anniversaire et te le souhaitent IRL ; qui t'envoient au moins un texto quand tu ne cliques pas « accepter » sur Facebook. Ceux qui restent en contact, quel que soit le support.

Pour Amandla, rétrograder est essentiel : « Avec le chaos qui règne dans le monde en ce moment, il est important de préserver notre santé mentale, qu'on puisse se faire du bien les uns les autres et générer du changement. » Et puis, ce n'est peut-être pas un adieu, juste un 2 8833 (« À tte »).

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