© Terry Richardson

et si harmony korine était le dernier des romantiques ?

20 après la sortie sulfureuse de Kids, le Centre Pompidou consacre une rétrospective majeure au cinéaste, artiste, scénariste, mais surtout éternel adolescent.

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10 Octobre 2017, 10:34am

© Terry Richardson

« À 20 ans, je fumais de la drogue sur le parvis du centre Pompidou. Aujourd'hui, j'y suis et on m'expose. » Harmony Korine a l'air en forme. Le cinéaste américain scénariste de Kids, auteur de Gummo et Spring Breakers fait l'objet d'une grande rétrospective jusqu'au 6 novembre, et d'une exposition de la collection d'agnès b. à la Galerie du Jour, jusqu'au 28 octobre. De passage à Paris le soir du vernissage de Pompidou, il accueille sa consécration avec le cool qu'on lui connaît : il serre des pinces en rafale aux pontes de l'art contemporain et aux producteurs hollywoodiens, fait des blagues et pose avec ses fans adolescents énamourés. Il a l'air à sa place, dans ce sous-sol du plus colossal des musées parisiens qui le met à l'honneur. Etrangement à sa place, si l'on s'en tient à l'aura sulfureuse et trash qui parcourt son oeuvre et sa carrière, syncopée de quelques black-out notoires (après Julien Donkey- Boy, son portrait psyché d'un jeune homme schizophrène sorti en 1999, Korine bascule dans la drogue, ses deux maisons brulent consécutivement et le cinéaste disparait des écrans pendant dix ans). C'est un drôle de hasard que le centre Pompidou ait choisi de l'exposer dans son sous-sol. Dans ce lieu de passage, en libre-accès et à l'abri des regards, où les visiteurs perdus, les adolescents et les clochards du coin s'entrechoquent et squattent librement.

Julian Donkey Boy, Collection Christophel, Fine Line Features.

Ce n'est pas seulement au cinéaste que le musée rend hommage, mais à un artiste pluridisciplinaire et prolifique qui peint et crée depuis l'adolescence : des centaines de toiles, dessins, installations, rushes extrêmes tirés de ses films, photographies photocopiées et scénarios saturés de ratures se répondent dans cette exposition. Pour la plupart inédites, ces oeuvres (laissées en l'état, inachevées), mettent en lumière le talent de Korine à déconstruire l'image – parfois jusqu'à l'abstraction. Ces amas de matières, de formats et de médiums divergents que la curatrice Alicia Knock s'est proposée de rassembler, sont à l'image du parcours elliptique de l'artiste : fait de ratés, de chutes et de fulgurances que lui-même ne peut pas expliquer : « Korine a l'âme d'un véritable artiste romantique, explique Alicia Knock. Du genre à répondre, lorsqu'on lui demande comment lui est venue l'idée de telle ou telle oeuvre : 'Oh je ne sais pas, je l'ai faite au feeling, je serais incapable de la refaire aujourd'hui. »

Harmony Korine improvise en permanence quitte à tout rater. Il a d'ailleurs trouvé un néologisme pour sa pratique : le Mistakism ou erreurisme. Une pratique à contre-courant de notre époque, si l'on réfléchit un peu à notre manie de tout contrôler, tout prévoir, tout agencer sur les réseaux sociaux : « Les jeunes d'aujourd'hui ne savent plus se perdre, » déplorait-il lors de sa masterclass organisée dimanche dernier par le musée parisien et animée par Philippe Azoury. Pour i-D qui le rencontrait le mois dernier, le réalisateur allait encore plus loin : « Les jeunes aujourd'hui sont des poules mouillées ! Ils apprennent et font l'expérience du monde à travers leur écran.» Korine lui, apprend vite à se perdre et y trouve une certaine extase. Sur son skate d'abord, à la recherche des chemins de traverse. Dans les rues de New York et les skateparks, où il déambule et croise au hasard la route de Larry Clark qui lui confie l'écriture du cultissime Kids en 1995. Entre deux trips d'acide et une crise de paranoïa, qui le conduisent à réaliser Julien Donkey-Boy sous l'égide du mouvement Dogme95. En descendant de chez lui avec l'idée de se faire bastonner par des anonymes, il fait naitre son projet le plus secret et aussi le plus choc, Fight Harm. L'oeuvre tout entière d'Harmony Korine est dominée par cette idée que l'imprévu, le hasard et l'instinct sont des vecteurs de création.

Gummo, Collection Christophel, Fine Line Features.

De Nashville qui l'a vu grandir à Paris qui le sanctifie aujourd'hui, Harmony Korine n'a cessé de repousser les barrières entre art, performance et cinéma. Rien n'est hiérarchisé. Tout prend sens. Ses clips pour Gucci Mane ou Rihanna sont construits comme des longs-métrages, Spring Breakers comme un clip qui, pour reprendre les termes de James Franco, le rappeur white-trash qu'il interprète : « serait comme un monde qui n'en finirait pas » . Devant ses scripts gribouillés et ses pages arrachées, exposées comme de véritables oeuvres d'art, on comprend que c'est la forme courte qui guide sa création, l'intuition qui prime. Montage saccadé à la Carax, sublimation de la banalité, refus de la narration linéaire : Korine s'inscrit dans une lignée d'artistes guidée par l'intensité de l'instant présent : « J'ai jamais compris pourquoi il fallait attendre 45 minutes pour parvenir à la seule scène cool d'un film, lance le réalisateur au public de sa masterclass. Généralement, les réalisateurs vont d'un point A à un point C. Moi dans mes films, c'est comme s'il n'y avait que des BBBBBBBBB....» Pas de morale et pas de fin, dans le cinéma de Korine. Mais une batterie de scènes cultes juxtaposées les unes aux autres, qui nous restent en tête, à vie – des spaghettis dans la baignoire de Gummo au baiser en slow-mo du clip de Sunday, réalisé pour Sonic Youth.

Pour son prochain film co-produit par Vice et aux côtés de Mathew McConaughey The Beach Bum, le cinéaste assure avoir passé un accord avec certains états américains qui ont légalisé le cannabis : « Dans les salles de cinéma, il y a aura des tuyaux au plafond qui laisseront s'échapper des nuages de weed. Parce que c'est un film qu'il faut voir quand on est high. » La France n'a toujours pas statué sur la légalisation du cannabis. Mais je parie qu'on sera nombreux à faire le voyage jusque dans le Colorado pour assister à l'avant-première du film.

Retrouvez le programme complet des projections ici.

Harmony Korine, The Milk Chicken Review, 1997, © collection agnès b.
Harmony Korine, The Milk Chicken Review, 1997, © collection agnès b.
Harmony Korine, The Milk Chicken Review, 1997, © collection agnès b.
Harmony Korine, The Milk Chicken Review, 1997, © collection agnès b.
Harmony Korine, The Milk Chicken Review, 1997, © collection agnès b.