émeutes de stonewall : mais qui a jeté la première pierre ?

Cette année, le mois des fiertés concorde avec le 50ème anniversaire de Stonewall. Une raison supplémentaire d'honorer les personnes trans de couleur qui se sont battues pour les droits dont nous jouissons aujourd’hui.

par Mahoro Seward
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24 Juin 2019, 8:34am

« Qui a lancé la première pierre à Stonewall ? » est une question à laquelle tout le monde semble trouver réponse, même ceux qui n'ont que de maigres connaissances de l’histoire queer. Comme l’explique Shane O’Neil dans un article du New York Times, la question est devenue un acte d’« idolâtrie teinté de sarcasme », et aussi une « satire des stars hétéros qui tentent de s’affirmer comme alliées queer » (parfois la réponse qui se fait entendre est « Madonna ! » ou « Scarlett Johansson ! »).

En se confrontant réellement à la question, le nom de Madonna s'effacera derrière celui de pionnières activistes et trans comme Marsha P. Johnson ou Sylvia Rivera, célébrées comme celles qui ont réellement mis le feu aux poudres le 28 juin 1969. À l’évidence, il existe peu de preuves pour soutenir ces thèses ; Marsha P. Johnson a elle-même déclaré qu’elle n’était arrivée au Stonewall qu’après le début de l’émeute, et Sylvia Rivera affirme qu’elle était la deuxième à avoir lancé un cocktail molotov.

On peut légitimement douter de n'importe quelle affirmation trop précise sur la façon dont ont démarré les émeutes. « Mais en attribuant ces rôles à Marsha et Sylvia, nous reconnaissons et célébrons les femmes trans de couleur, une tranche de la population oppressée et marginalisée, ce qui permet de faire avancer les revendications queers, cette nuit-là et toujours aujourd’hui. »

C’est pourquoi, 50 ans plus tard, il est toujours troublant de constater que le récit de Stonewall se concentre sur des témoignages d’hommes cisgenres, blancs et gays. La majorité des participants aux émeutes était des hommes gays et blancs – mais l'histoire oublie les personnes de couleur et favorise l'invisibilisation totale de leur lutte.

« Quand on relègue toute une partie des militants au second plan, on affirme implicitement que les personnes trans de couleur qui se sont battues, et continuent de se battre aujourd’hui, ne sont pas dignes d'être célébrées, acceptées et aimées. »

Dans son film, Stonewall (2015), Roland Emerich fait du personnage de fiction Danny Winters, un twink en blue jean et chemise blanche du Midwest - presque aussi insignifiant que son nom, à l'origine de l'émeute. Nombreux sont ceux qui se diront « C’est juste un film », « une fiction taillée pour Broadway et le grand public. » Mais c’est précisément le problème. Quand on relègue toute une partie des militants au second plan, on affirme implicitement que les personnes trans de couleur qui se sont battues, et continuent de se battre aujourd’hui, ne sont pas dignes d'être célébrées, acceptées et aimées. Et c’est ce climat culturel d’invisibilité qui permet aux personnes comme Roland Emmerich de justifier leur action par des phrases comme « Stonewall était un événement blanc, soyons honnêtes. »

On ne peut pas feindre d'ignorer les progrès réalisés par la communauté queer. Et pourtant, les espaces dans lesquels les libertés sont les plus manifestes demeurent socialement très privilégiés. En choisissant de ne considérer Stonewall que par le prisme de ce privilège, nous occultons non seulement les personnes trans de couleurs qui étaient en première ligne cette nuit là, mais nous approuvons aussi tacitement la violence structurelle et physique dont ils faisaient et font encore l’objet aujourd’hui. Nous devrions pouvoir faire de la pride un moyen de célébrer les avancées de droits difficilement conquis. Mais nous ne bénéficierons pas de ces combats si nous sommes dans l'incapacité de reconnaître les violences subies par les personnes trans - et les combats qu'il reste encore à mener.

Si vous pensez que la pride ne doit être qu'un pur moment de célébration, tant mieux ! Les communautés de personnes trans et de couleur méritent amplement d’être célébrées tant elles ont contribué à l’élaboration de la culture queer contemporaine. Il y a évidemment Pose, RuPaul’s Drag Race, Tangerine… mais au-delà de ces représentations populaires (qui sont aussi problématiques à leur manière, coucou RuPaul), nos communautés ont profondément imprégné la musique que vous écoutez, le langage que vous parlez. Et pourtant je suis prêt à parier toutes mes économies (bon, pas grand chose c'est vrai) que ni Tati, James Charles ni Jeffree Star ne connaissent l’origine de l’expression « spilling the tea ».

Au-delà du soutien d’une émission de télé, il serait urgent de reconnaître solennellement les sacrifices involontaires faits – jusqu’à aujourd’hui - par les personnes trans de couleur, pour le bien de nombreux d’entre-nous, au prix de violences et de meurtres dont elles sont toujours victimes aujourd’hui. Il serait important de ne pas oublier que ces personnes ont aussi grandement participé à l’établissement de la culture telle que nous la connaissons aujourd’hui. La libération des personnes trans est donc une composante essentielle de la société dont nous devrions rêver.

Stonewall fête son cinquantième anniversaire, l'occasion de faire en sorte que l'avenir reflète avec plus de justesse ces années de soulèvement. Il est temps que l’histoire cesse d'être écrite par les vainqueurs : oeuvrons pour que le triomphe des trans de couleur soit proprement retranscrit dans les livres.

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