serious klein n'est pas un rappeur, c'est un artiste

De passage au Macki festival, i-D a rencontré le jeune allemand adoubé par Alicia Keys pour savoir comment il en était arrivé à devenir le représentant de l'« art-rap », un terme qu'il utilise pour rendre au rap toute sa dimension artistique.

par Sylvain di Cristo
|
29 Juillet 2019, 4:37pm

Il y a pile un mois, sous le soleil du Macki Festival, le public entre en ébullition. Sur scène, celui qu’Alicia Keys présente comme faisant partie des meilleurs artistes émergents d’Allemagne livre une performance aussi impeccable que généreuse. Son flow est ciselé, sa présence instinctive et son nom prometteur : il s'appelle Serious Klein. Quelques minutes après son show, i-D l'a rencontré pour discuter de son parcours et de son processus créatif, de ses racines ghanéennes, de la scène rap allemande et du courant dans lequel il s’inscrit lui-même, l’« art-rap ».

Ton public avait l’air déchaîné tout à l’heure, c’est toujours comme ça à tes concerts ?

Non pas toujours, ça dépend surtout de l’âge qu’ils ont mais là il y avait une énergie particulièrement puissante.

Tu viens d'Allemagne. Comment décrirais-tu l'atmosphère dans laquelle tu as grandi ?

Pleine d’amour. Il y avait beaucoup d’amour chez moi. J’étais le gamin heureux de la bande et ma mère a toujours fait en sorte que je le sois. Et avec mes potes, j’étais le mec marrant, le clown, celui qui faisait les blagues.

C'est quelque chose que tu as gardé dans ta musique ?

J’essaie d’y mettre de l’humour et de l’ironie oui, et je continue de jouer le rôle du mec un peu foufou mais seulement auprès de mes proches.

Quel regard portes-tu sur la scène rap allemande ?

Il faut comprendre un truc : en France, par exemple, vous avez de la musique française et les gens ont l'habitude d'entendre chanter en français. C'est donc difficile pour un artiste anglophone d’arriver sur le marché français : vous n’avez pas besoin d’une musique équivalente dans un langage que vous ne comprenez pas. En Allemagne aujourd’hui, on arrive au même point. On trouve tout ce dont on a besoin. Si on veut un artiste allemand du même style que Future ou Drake, on le trouve. Si certains ne comprenaient pas Kendrick Lamar ou même Travis Scott, maintenant ils le peuvent. Et tout ça grandit vite.

« Je sais que quelque part, quelqu’un est en train de vivre un truc similaire à ce que j’ai vécu. Mon but, c'est d'entrer en contact avec cette personne pour lui faire comprendre qu’elle n’est pas seule et qu’il existe toujours une solution. »

Tu as aussi des racines ghanéennes. Comment perçois-tu la scène rap qui se développe là-bas ?

Il y a des artistes ghanéens qui chantent et rappent dans notre langue, le Twi. Il y en a d’autres qui le font en anglais, la langue officielle du Ghana. Et il n’y a pas qu’une scène musicale, il y a aussi une scène créative très vive avec des artistes, photographes, poètes… Il y a de tout ! Quand je rentre au Ghana, je vois que les gens se débrouillent avec ce qu’ils ont. Ils ont moins que moi mais sont reconnaissants de ce qu’ils possèdent déjà. Ils sont humbles et mettent du cœur dans tout ce qu’ils entreprennent. C’est cette mentalité, ce respect et cet amour que je garde du Ghana.

L’anglais a toujours était ta langue de prédilection pour ton rap…

Oui, toujours. Je n’ai jamais voulu rapper en allemand et je ne l’ai jamais fait parce que j’ai grandi avec l’anglais donc c’était facile pour moi. Et l’anglais me permet de tout faire, de toucher tout le monde parce que c'est une langue qui permet d'être compris dans le monde entier. Quand j’écris mes histoires, j’ai envie de les partager avec la Terre entière, pas juste avec les Allemands. Bien sûr, il y a des artistes qui parlent allemand qui produisent des choses super et que tout le monde écoute pour leur vibe. Mais moi je ne suis pas dans la vibe, je suis plus dans le fond, dans les paroles. L'anglais était un choix évident.

Donc plutôt que d'écrire pour toi-même, tu le fais en pensant à tous ceux qui t’écouteront.

J'écris aussi pour moi mais plutôt à travers des poèmes. Eux, je les garde pour moi. Mes histoires, elles, sont pour les gens. Quand je raconte une épreuve que j’ai traversée, je pense au mec qui la traverse aussi.

Tu dirais que la musique t’a aidé par le passé ?

Bien sûr ! Elle m’a aidé à surmonter énormément de choses dans ma vie et j’espère – non, je sais - que beaucoup de gens peuvent s’identifier aux histoires que je raconte à travers ma musique. Ma mère m’a toujours dit qu’il n’y avait jamais rien de nouveau sous le soleil : ça s’applique aussi aux situations de vie. Je sais que quelque part, quelqu’un est en train de vivre un truc similaire à ce que j’ai vécu. Mon but, c'est d'entrer en contact avec cette personne pour lui faire comprendre qu’elle n’est pas seule et qu’il existe toujours une solution.

« Je pense que la musique est un art à partir du moment où tu te considères comme un artiste. Et je me considère plus comme un artiste que comme un rappeur. »

J’ai souvent pu voir le terme « art rap » revenir sur ton SoundCloud ou dans ta bio, c’est comme ça que tu qualifies ta musique.

Moi j’essaie de donner une forme artistique à ma musique et j’emploie le terme « art-rap » dans ce sens-là. C’est comme peindre un tableau. Tu racontes toujours une histoire de la même manière que tu peins un tableau : tu la comprends pas forcément aux premiers traits mais une fois que tu as la vision d’ensemble, t'hallucines. C’est ce que j’essaie de faire avec ma musique. À chaque fois que j’écoute 2Pac, Outkast, ce genre d’artistes, je vérifie toujours ce qu’ils racontent, je vais chercher à comprendre ce degré de lecture que je ne saisis pas toujours immédiatement. Vivre ce choc de clairvoyance, cette sensation de révélation quand la vie te permet de comprendre ce qu’un artiste a vraiment voulu dire : c’est ça l’art pour moi.

Tu dirais donc que l’une des plus grandes fonctions de l’art consiste à faire réfléchir les gens sur eux-mêmes ?

Exactement. De bousculer les gens et de les faire réfléchir. C’est ce que je fais avec mes lyrics. Mais qui peut réellement dire ce qui est de l’art ou ce qui ne l’est pas ? Si je peignais cette bouteille en rouge et en bleu, quelqu’un pourrait y voir de l’art. Je pense que la musique en soi est de l’art à partir du moment où tu te considères comme un artiste. Et je me considère davantage artiste que rappeur.

Mais est-ce toujours suffisant ?

Bien sûr, quand il manque quelque chose, il manque quelque chose. Mais ça aussi ça peut être subjectif, certains vont dire que ce n’est pas assez, d’autres diront que c’est du génie. Même Picasso avait ce souci-là. Au final, c’est juste une question d’appréciation.

En coulisses, comment t'y prends-tu pour composer ?

Je suis très inspiré par les personnes qui m’entourent. Mes amis, nos conversations, ma vie quotidienne, ce qu’il m’arrive sur le moment… Je pourrais écrire sur notre interview en ce moment-même, je pourrais écrire sur mon pote à côté de toi, super concentré sur son téléphone - téléphone que je n’avais pas quand j’étais gosse, quand j’attendais avec mes potes que Dragon Ball Z commence à la télé, quand on jouait dehors ensemble, gosses que nous ne sommes plus aujourd’hui. Voilà, je viens de te raconter l’histoire de mon pote qui regarde son portable. C’est comme ça que j’écris mes lyrics.

Après des années à y travailler, la reconnaissance semble arriver. As-tu le sentiment que ton rêve est en train de devenir réalité ?

Je ne sais pas. Parce que là je suis focus. Je sais ce que je veux et je continue à croire en mon objectif. Quand on a commencé avec mon frère, on était des petits garçons et on rêvait de cette vie. Aujourd’hui, on rencontre les gens et on va dans les endroits dont on parlait, à Los Angeles, à Paris, en Afrique pour jouer notre musique. On n’y est pas encore arrivés mais on est en train de le vivre. On est sur le bon chemin.

Si tu devais donner un conseil à quelqu'un qui veut se lancer dans le rap, tu lui dirais quoi ?

Ne te déconcentre pas, sois patient, fais les choses avec amour, garde la foi. En fin de compte, si tu crois vraiment en quelque chose, tu feras tout pour l’obtenir. Et quand on veut autant obtenir quelque chose, souvent, on y parvient. Et même si tu n’y parviens pas, tu pourras dire que tu as fait tout ce qu’il fallait pour et tu n’auras pas de regret.

Retrouvez i-D sur Facebook, Instagram et Twitter.

Tagged:
Art
Rap
Macki festival
Serious Klein