Your Reservation is Confirmed, de Yushi Li

tinder, grinder ou bumble : peut-on vraiment être intimes lorsqu'un écran nous sépare ?

À l'heure où le digital s'immisce dans tous les recoins de nos vies, des artistes s'interrogent sur la façon dont le monde numérique peut cohabiter avec l'idée d'intimité.

par Charlotte Irwin
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23 Avril 2019, 9:55am

Your Reservation is Confirmed, de Yushi Li

Yushi Li a le regard fixé sur la poitrine d’un homme nu avec lequel elle est en train de sauter. Son pénis flotte dans les airs, tout comme sa queue de cheval à elle, mais Li, tout habillée, semble préoccupée, et sa main, crispée sur le déclencheur, nous révèle la réalité de la situation : elle est la photographe, il est un parfait étranger, et cette scène intime est la création de la jeune femme.

Cette image est tirée de la série photo Your Reservation Is Confirmed, la suite de My Tinder Boys, dans laquelle la photographe chinoise a demandé sur Tinder à plus de 300 hommes si elle pouvait prendre leur photo. Quinze d’entre eux ont accepté. Yushi, qui cherche à « questionner l’accessibilité de l’intimité à l’ère d’internet », a utilisé la technologie moderne pour trouver ses sujets, avant de les photographier en argentique dans des mises en scène domestiques. Le résultat produit à la fois une impression d’intimité et d’étrangeté.

À l'heure où il existe une application pour à peu près tout et n’importe quoi - commander un repas, réserver un endroit où dormir, trouver un rencard - la technologie est devenue tellement omniprésente qu’on a parfois l'impression qu'elle n'existe plus. En septembre 2018, la Global Industry Classification Standard – employée par le secteur de la finance pour définir les domaines d’activités – a supprimé la catégorie « technologie » de ses classifications, préférant ranger les entreprises technologiques dans différentes industries. Pourtant, loin d'avoir disparu, le digital s'est immiscé jusque dans nos relations humaines, de manière toujours un peu plus insidieuse.

My Tinder Boys by Yushi Li
My Tinder Boys by Yushi Li

C'est le sujet abordé frontalement par Yushi : en invitant ses iconnus à poser nus dans My Tinder Boys, elle réduit la distance créée par l’écran, et examine de près ces corps inconnus. La culture du date est aussi au centre de « Your Reservation Is Confirmed », un travail établissant une proximité inconfortable entre la photographe et ses modèles.

Si les photos de Yushi ont un point commun, c'est de nous pousser à remettre en question les rôles de genre traditionnels. En montrant ses sujets perchés au-dessus de l'évier ou en train de manger des pâtes, elle attribue à ces hommes des rôles traditionnellement réservés aux femmes, constamment rattachées au foyer. « Inspirée par des photos érotiques de femmes avec de la nourriture », Yushi se met en scène entièrement vêtue tandis qu'ils apparaissent nus, vulnérables, et scrutés, comme les femmes le sont. Et pourtant, deux éléments brillent par leur absence dans cette exploration de l’intimité digitale : le sexe et les écrans.

Yushi ne cherche pas à sexualiser ces hommes : le sexe est remplacé par un confort domestique tranquille, la photographie argentique gomme l’origine digitale des rencontres. Les accessoires ne contiennent aucune référence technologique ; les hommes jouent du piano, prennent une douche et arrosent les plantes - une approche rappelant l'humanité d'hommes rencontrés via l'interface d'un écran. Il a beau être possible de trouver quelqu'un avec qui coucher en un swipe, l’intimité, la vraie, nécessite du temps. Ces images rappellent la série de 2017 de l’artiste chinoise Pixy LiaoExperimental Relationship autour de sa relation avec Moro, son petit ami japonais. Les deux artistes ont en commun leur technique : elles utilisent un retardateur afin de pouvoir apparaître à l’image, et ont recours à l’argentique pour rendre hommage au passé.

Pixy Liao
Experimental Relationship by Pixy Liao

Dans une démarche comparable à celle de Yushi, Pixy explore les limites de l’intimité, prend le contrôle de la relation en tant que femme et photographe et renverse la traditionnelle assignation des rôles de genre. L’une des images les plus frappantes - Pixy mange une papaye sur le corps nu de son petit ami – est une mise en scène provocante, contrastant avec ce que l’on pourrait attendre de l'intimité d'un couple. Dans la photographie, l'exploration de l'intimité va souvent de pair avec l'idée de sincérité, laissant présager d'un monde caché, ouvrant une fenêtre sur nos propres vies - des draps tâchés, un regard complice, un geste auquel il est possible de nous raccrocher. En déplaçant nos attentes, les photos de Yushi nous obligent questionner le rôle du monde digital dans l’altération de ces moments, et donc dans la réalité elle-même.

Artiste queer aussi connu comme artiste digital sous l’alias Ped. Moreira, Pedro Moreira ne cherche pas à reproduire la dynamique relationnelle dans Significant Other, mais plutôt à montrer combien la technologie affecte les interactions humaines. Sur un lit, un écran posé sur un oreiller sert de tête au personnage de l'oeuvre, interprété par Pedro. Cette connexion - rendue possible par Skype - réfléchit aux mutations de l'intimité dans un monde régi par la technologie.

Le personnage est bien présent : le spectateur peut le regarder dans les yeux et entendre sa voix – en revanche, il est impossible de le toucher. Un rappel aux sms envoyés lorsque l’on souhaiterait avoir quelqu'un près de soi via l'écran d'où l'on regarde aussi du streaming et du porno. À travers son travail, Pedro souligne la façon dont nos vraies vies imitent, plus que jamais, des trames narratives fictives, proches de l'expérience interactive.

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Significant Other by Pedro Moreira

La virtualisation de notre quotidien pose une question essentielle : la technologie peut-elle vraiment nous rapprocher les uns des autres ? S'il est possible de parler à un crush, à un partenaire de longue date ou à sa famille par vidéos ou messages interposés, peut-on encore parler d'intimité quand il est impossible de se toucher ?

Pour Pedro, ce flou entre réalité et fiction est un territoire familier : dans son travail, l’intimité virtuelle prend la forme d'un récit positif autour d'une relation longue. Chez lui, l’intimité et la possibilité d’avoir un partenaire - quelle que soit sa forme - parviennent à coexister dans un univers digital... il s’agit juste d’aborder la réalité par une interface différente.

Une perspective loin de celle avec laquelle Yushi envisage les relations humaines : « notre désir incessant du "toujours plus, toujours mieux" a gommé nos aspérités sur internet, et nous a ôté toute personnalité. » Néanmoins, Yushi admet que la notion d’effort reste au centre de tout échange : « Tout semble plus accessible sur Internet, mais ça ne diminue en rien l’effort que vous devez fournir pour entretenir une relation sincère avec quelqu’un. » La vie a beau être digitale, le lien ne se passe pas de l'humain.

Cet article a initialement été publié sur i-D UK.

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