qui est todd edwards, l'américain qui a conquis le uk garage (et les daft punk) ?

Producteur de légende, proche collaborateur de Daft Punk, Todd Edwards est de retour avec deux nouveaux singles. L'occasion de revenir en détail sur la carrière de celui qui a (presque) toujours oeuvré dans l'ombre.

par Maxime Delcourt
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05 Juillet 2019, 8:43am

S’il publiait son premier album aujourd’hui, Todd Edwards bénéficierait sans doute d’une hype un peu folle, comme seul Internet sait en créer. Sauf que le producteur, né dans le New Jersey, est apparu au début des années 1990 à travers un genre musical que personne ne connaissait encore (le UK Garage) et tout un tas de préceptes religieux – ce n’est finalement pas pour rien, que l’Américain a livré ses premières productions sous le pseudonyme The Messenger. Loin d’être un DJ bankable, Todd Edwards a donc toujours été l’un de ces artistes sous-cotés, qui mènent leur carrière loin des spotlights malgré des coups d’éclats permanents : des collaborations mythiques avec les Daft Punk (« Face To Face » et « Fragments Of Time », pour lequel il a remporté un Grammy Awards), des remixes pour Justice, Klaxons et St Germain des collaborations avec la crème de ce qu’on a fini par nommer la French Touch 2.0 (Para One, Surkin), une influence perceptible chez tout un tas de DJ’s (dont DJ Q et l’immense DJ EZ) et une aura mythique en Angleterre, où on le surnomme « The God ».

Le succès de ses deux derniers singles (« Deeper » et « You’re Sorry ») n’a donc rien d’un accident de parcours. Il est l’œuvre d’un artiste qui a su traverser les époques, qui, malgré des creux, continue de susciter l’admiration en 2019 et a su se réinventer loin de sa ville d’origine. C’est donc depuis Los Angeles, où il vit depuis plusieurs années, que Todd Edwards prend le temps de revenir sur sa nouvelle vie, sa relation à la religion, ses problèmes personnels et sur cet album qu’il aurait pu enregistrer il y a quelques années avec le célèbre duo casqué. I-D l’a rencontré.

Tu es né dans le New Jersey, tu es même l’un des pères de la Jersey House. Pourquoi avoir déménagé à Los Angeles ?

En réalité, tout à commencé à prendre lorsque les Daft Punk m’ont invité à bosser sur leur dernier album, Random Access Memories, en février 2012. C’était une expérience incroyable, je me sentais heureux, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps. Par la suite, j’ai rencontré mon nouveau manager, qui vit à Los Angeles et m’a invité à venir jouer plusieurs fois dans son club. J’ai adoré la vie là-bas, tout paraît cool, même si on passe finalement beaucoup de temps en voiture. Étant très proche de ma famille, j’ai tout de même hésité pendant un certain temps … C’est finalement ma mère qui m’a encouragé à déménager, ce qui est sorte de bénédiction au sein d’une famille italienne où l’on est censé prendre soin de ses proches. Depuis sept ans, je vis donc à Echo Park, à 3000 miles de ma famille. Et je dois dire que c’était la bonne chose à faire, je n’avais plus rien à accomplir dans le New Jersey.

À quoi ressemble ta vie désormais ?

Tu sais, j’ai une vie un peu ennuyeuse. Étant donné que je n’ai jamais aimé le matin, je me lève souvent très tard, je vais à la gym, parce que j’en ai vraiment besoin, puis je file en studio. J’essaye d’être assez discipliné, d’y rester au moins 8 heures avant de rentrer chez moi et de me détendre devant un film. J’ai 46 ans désormais, j’aime toujours être DJ, mais je n’ai plus envie de trainer en clubs.

Tu n’es pas non plus du genre à trainer avec tous ces artistes qui emménagent à L.A. ?

Quand j’ai déménagé ici, je ne m’en rendais pas compte. Mais c’est vrai qu’un tas de musiciens débarquent ici, probablement pour des raisons qui leurs sont propres. Pour moi, l’avantage de Los Angeles, c’est clairement la météo. Je viens du New Jersey, où le temps est similaire à celui de Londres : il pleut souvent et il ne fait pas très chaud. Désormais, j’arrive à me dire que même la pire des journées n’est pas si insupportable que ça. Il y a toujours du soleil, et c’est un sacré remède pour positiver face aux problèmes du quotidien.

« Je continue de chercher des astuces pour rendre les DJ sets les plus humains possibles, que ce soit à travers mes chants ou certains sons mal produits. Je veux que les spectateurs réalisent qu’il y a une vraie personne derrière les platines. »

J’ai lu que tu avais vendu à ta collection de disques au moment de déménager à Los Angeles…

Disons que j’avais beaucoup trop de vinyles, des milliers et des milliers, et que j’étais frustré de devoir me contenter de les entreposer dans un bâtiment. Alors, quand j’ai appris que le bâtiment en question allait être vendu, j’ai décidé de me débarrasser d’un certain nombre d’entre eux. De toute façon, je n’ai jamais eu l’âme d’un collectionneur. Pour moi, ils ont toujours été des outils à disposition pour sampler et trouver l’inspiration. La beauté des pochettes me manque parfois, mais je devais m’adapter à l’ère digitale, me familiariser avec de nouveaux outils.

Ça veut dire que tu ne mixes plus avec les vinyles ?

À vrai dire, ça m’est arrivé de le faire il n’y a pas si longtemps, et j’ai été frappé par la complexité du travail. J’avais complètement oublié : tout est plus long, il faut anticiper, etc. Maintenant, j’ai l’impression d’être un tricheur lorsque je mixe uniquement à partir de fichiers (rires). Mais bon, je continue de chercher des astuces pour rendre les DJ sets les plus humains possibles, que ce soit à travers mes chants ou certains sons mal produits. Je veux que les spectateurs réalisent qu’il y a une vraie personne derrière les platines.

Tu parlais du New Jersey. À quoi ressemblait ton enfance là-bas ?

Je n’étais vraiment pas le genre de gars populaire… J’avais quelques amis, mais le collège et le lycée ont été des périodes assez difficiles, je manquais de confiance en moi. J’étais dans une classe très sage, je n’avais aucun problème, mais j’avais du mal à m’intégrer. C’est comme ça que j’ai commencé à composer de la musique et à rêver d’être une pop-star. C’était une vraie échappatoire, parce qu’en dehors de la musique, j’avais vraiment la vie typique d’un gamin américain ayant grandi en banlieue dans les années 1980, qui plus est au sein d’une famille assez conservatrice et protectrice.

D’ailleurs, tes premiers morceaux étaient enregistrés en tant que The Messenger. C’était en référence à ton éducation religieuse ?

Oui, j’ai grandi dans une famille très chrétienne, et ça me semblait important d’entamer ce dialogue avec Dieu dans mes morceaux. Déjà, à l’école, j’essayais de transmettre des valeurs positives dans mes devoirs. Surtout, c’était important pour moi de prouver aux gens que la notion de plaisir n’était pas nécessairement quelque chose de diabolique, que c’était Dieu qui provoquait tout ça. À travers mes morceaux, je tentais d’orienter les auditeurs vers le seigneur, je pensais que ma musique venait de là.

Et aujourd’hui, quelle est ta relation à la religion ?

Depuis que j’ai déménagé à Los Angeles, ça a quelque peu évolué. Quand tu as le temps de te retrouver avec toi-même, tu n’as plus systématiquement besoin de la religion. Pour plaisanter, je dis donc que Dieu et moi faisons une pause et voyons d’autres personnes actuellement (rires). Plus sérieusement, j’essaye toujours de pratiquer et d’avancer dans la vie avec les valeurs du christianisme, mais je me concentre davantage sur moi que sur Dieu. Je m’apprécie davantage qu’il y a quelques années.

Tu penses que l’univers des musiques électroniques et des boites de nuit peut être compatible avec les valeurs de la religion ?

Je sais que beaucoup s’en méfient, mais c’est un job comme un autre. Ce n’est pas parce qu’on est DJ que l’on doit débarquer en club pour prendre de la drogue ou faire l’amour dans les toilettes. Pour te donner un exemple, j'ai joué au moins cinq fois au Berghain à Berlin, qui est pour moi le club le plus libre sexuellement, mais c'est aussi là où je me suis le plus éclaté. Tu peux participer à ça ou non, c’est toi que ça regarde. Le club n'oblige à rien. D’ailleurs, dans la religion, Dieu ne s’entourait pas uniquement de gens respectables sous tous les points. Ses proches étaient souvent des parias, des gens que l’on jugeait pour leur comportement en marge.

Adolescent, tu étais un adepte de la culture club ?

Pas vraiment, mais j'aimais bien me rendre au Sound Factory, du côté de Manhattan. Tous les mercredis soirs, Lil Louis Vega venait y mixer, et c'était pour moi l'endroit le plus inspirant de la Terre. On y voyait aussi parfois Kerri Chandler, Roger S ou Todd Terry. Ça m’a servi de base. Par la suite, j’ai tenté vainement de les imiter (rires).

Tu es nostalgique de cette période ?

Pas vraiment, dans le sens où j’avais aussi de gros problèmes dans ma vingtaine, des choses que je vivais assez mal et qui empêchent aujourd’hui tout sentiment nostalgique. Heureusement, j’arrive désormais à prendre du recul sur tout ça. J’ai vieilli, quoi (rires).

Tu es l’un des pères du UK Garage. Tu penses que ce style fait toujours sens en 2019 ?

Les temps changent, et il faut l’accepter. Le UK Garage était extrêmement populaire dans les années 1990, il l’est resté dans les années 2000 et l’est beaucoup moins aujourd’hui. Certains disent même qu’il a disparu, ce qui est tout de même marrant à entendre puisque je continue de travailler dans cette veine et de remixer des groupes qui viennent aussi de cette mouvance. Mais bon, c’est le propre de tous les genres musicaux : être un temps populaire, puis retomber dans l’underground. Ce qui ne veut pas dire qu’il périclite. Regarde Disclosure : avec leur premier album, publié il y a quelques années, ils ont véhiculé une certaine idée de la UK Garage avec succès.

C’est quand même marrant que tu sois à l’origine d’un genre musical nommé UK Garage en étant américain…

Il faut remercier DJ EZ. C’est grâce à lui que je suis devenu aussi populaire là-bas, il passait constamment mes productions, et c’est probablement pour ça que je suis encore là en 2019. Moi, j’étais loin de m’imaginer que mon son puisse avoir un tel impact à Londres. J’essayais juste d’avoir un son différent, reconnaissable dès la première écoute.

On sait que ton style est caractérisé par l’utilisation de tout un tas de samples. Tu en utilises combien par morceau ?

Ça varie. Parfois, il y en a vingt ou trente, parfois plus de cent… Parfois, ce sont des micro-samples, d’autres fois des parties nettement plus longues et identifiables. Mais ce n’est jamais calculé : ce n’est vraiment qu’au moment de rééditer mon album Odyssey que j’ai réalisé qu’il y avait parfois plus de cent samples par morceau… Je me suis même dit que j’allais parfois un peu trop loin, que mon son était trop complexe, trop riche, et pas assez efficace.

Là, pourquoi être revenu avec deux nouveaux singles, « You’re Sorry » et « Deeper » ?

Dernièrement, j’ai changé de management, et j’ai été amené à rencontrer Jay Robinson, un producteur de garage très talentueux. Je suis allé le voir à New York, on a eu une longue conversation, on a passé quelques jours en studio et on a fait « Deeper » en deux jours à peine. Puis il y a eu « You’re Sorry », un morceau pour lequel je souhaitais remonter à mes racines musicales, à la UK Garage dont on parlait. J’avais expérimenté tout un tas de sons house et de mélodies plus accessibles, et j’avais envie de renouer avec mes origines. Au début, je voulais le publier sur mon label, Imperatrice Music, mais mon manager m’a fait comprendre que ce serait mieux pour ma musique de le sortir via Defected Records, comme « Deeper ». Et il a eu raison : ce son n’aurait jamais été numéro 1 du Billboard Dance, une première pour moi, si je l’avais sorti de mon côté.

J’ai lu que tu étais à deux doigts de réaliser un album vocal avec les Daft Punk. Pourquoi ce disque n’est-il jamais sorti ?

Le truc, c’est qu’après Random Access Memories, je n’allais pas très bien. Je venais de gagner un Grammy, Guy-Man et Thomas me proposaient de travailler ensemble, mais j’avais besoin de m’isoler à L.A, de me recentrer sur moi-même, de vaincre ma dépression et de bosser tranquillement sur mes remixes. Je n’avais pas l’inspiration pour composer de nouveaux morceaux, voilà tout. J’avais besoin d’un break, ce qui semble assez fou au sein de cette industrie où tout va très vite… Une fois cette période terminée, tout le monde a avancé de son côté. Et comme les Daft sont des mecs ultra sollicités, je ne voulais pas qu’ils croient que je les utilisais à mon tour. Je veux que tout se fasse naturellement entre nous.

Tu as déjà pensé à produire un album entier pour un artiste pop ?

Honnêtement je ne me suis jamais réellement posé la question, mais j’adorerais. Malheureusement, je sais aussi que mes productions, à part « Face To Face » ou « Fragments Of Time », réalisées avec Daft Punk, ne sont pas réellement pop…

Tu ne te dis jamais que tu n’es pas assez (re)connu par rapport à tout ce que tu as accompli dans ta carrière ?

Tu sais, il y a deux choses primordiales dans l’industrie musicale : le timing et le management. Quand tu n’es pas connecté avec les bonnes personnes, de celles qui peuvent justement te permettre de te connecter à d’autres personnes et faire émerger quelque chose ensemble, c’est très compliqué. Tu as vite fait de stagner. Pendant presque quinze ans, j’ai travaillé avec un manager, quelqu’un qui n’avait pas de compétences particulières pour ce boulot à la base et qui a appris sur le tas, et je pense que ça m’a quelque peu desservi. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, j’aurais dû maximiser l’attente autour de moi. Mais je ne me plains pas : j’ai remixé tout un tas d’artistes qui étaient plus populaires que moi et qui ont malheureusement disparu aujourd’hui. Alors que moi je suis toujours là, et que j’ai encore suffisamment d’envie pour continuer et espérer être un jour reconnu pour ce que j’ai fait.

Cette année, on fête le vingtième anniversaire Prima Edizione

J’aimerais en raconter une histoire formidable, mais c’était juste le premier album d’un jeune gars fragile et pas très sûr de lui. À l’époque, je tentais d’expérimenter des sons qui pouvaient me rendre populaire ou me permettre de remixer d’autres artistes. Je n’étais pas heureux, j’étais assez déprimé et je pense que, quelque part, je cherchais dans la création un moyen de m’en sortir. J’apprenais à composer, à manipuler des synthés, des samplers et tout un tas d’instruments, mais ça me faisait mal aussi de devoir me contenter, faute de moyens, d’outils assez rudimentaires pour créer. Mais bon, au final, je m’en suis pas mal sorti (rires).

Et là, quelle est la suite ?

Je discute actuellement avec mon label pour mettre en place un album collaboratif, avec divers artistes. Ça me permettrait d’avancer sans stress. Aussi, j’ai fait écouter dernièrement quelques productions à Peter Franco, un ami qui est également l’ingénieur du son de Daft Punk, il m’a dit que ça sentait bon l’album. Donc on verra.

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