la france et les études de genre : sous douée ou en progrès ?

La notion de genre a mis plusieurs décennies à traverser l'Atlantique pour intégrer les universités et la pensée françaises. À quoi correspond ce décalage ? Nous avons posé la question à la chercheuse et historienne américaine Laura Lee Downs.

par Micha Barban Dangerfield
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22 Mars 2017, 9:50am

Le genre a rarement suscité autant de débats que ces dernières années. Il est devenu le terme d'un combat multiple contre le patriarcat, le sexisme et la binarité. Apparue pour la première fois aux États-Unis dans les années 1950, la notion de genre a mis du temps à traverser l'Atlantique et intégrer la langue et les schémas de pensée français - militants, universitaires ou vernaculaires. De quoi cet écart est-il le symptôme ? C'est à cette question que tente de répondre la chercheuse et historienne américaine Laura Lee Downs, aujourd'hui professeure en Études du Genre à l'université de Florence.

Née dans une famille ouvrière, Laura Lee Downs a suivi ses études à Harvard puis Columbine avant de consacrer sa carrière à l'histoire des femmes et du genre. Elle s'installe en France dans les années 1980 et 1990 et fait elle-même le constat d'un « décalage ». Dans plusieurs ouvrages comme Writting Gender History et articles universitaires, elle explique que le grand récit national français peine à intégrer en son sein d'autres récits historiques, plus particularistes. Celles des communautés qui ne répondent pas nécessairement au schéma assimilationniste et au fantasme universel de la France. L'histoire des femmes, des queer, des communautés gay, arabes ou noires sont du coup autant de récits qui rentrent en conflit avec l'Histoire française. Mais tandis que les nouvelles générations envoient valser les limites identitaires et sexuelles imposées par leurs aînés, ne serait-il pas le moment de la réécrire en partie, cette histoire ? i-D a rencontré Laura Lee Downs pour parler de féminisme, de genre et d'histoires.

Y avait-il une conscience différente du genre et du féminisme en France par rapport aux pays anglo-saxons ?
Lors de la première période que j'ai passée en France dans les années 1980, j'étais doctorante mais je n'avais pas vraiment de contact avec les milieux universitaires. J'ai longtemps eu l'impression que les étudiants français ne s'intéressaient pas beaucoup au sujet à l'époque. En 1996, j'ai participé à un échange et j'ai commencé à me rendre compte du retard considérable de la France sur ces questions. Je pense que, concernant la réticence voire le blocage des étudiants sur le sujet, la personne la plus apte à vous répondre est Françoise Thébaud. Selon elle, l'histoire est le soubassement culturel de la République et l'histoire en tant que discipline constitue le soubassement de tout nationalisme. En France, le nationalisme prend la forme de République. Je pense que ce n'est pas un hasard si l'une des promesses de la Ière République, qui était que la république doive à ses enfants instruction et savoir, se réalise seulement au début de la IIIème République. Quand la république prend racine durablement et que l'école Ferry est fondée en 1881 ou 1882 selon les principes de l'éducation primaire universelle gratuite et laïque, l'histoire et la morale civique sont alors au cœur du programme pour renforcer le sentiment national et républicain. Pour faire simple, l'histoire est une discipline conservatrice parce qu'elle est essentielle à l'esprit nationaliste d'un pays. Dans le cas de la France, avec le nationalisme républicain, il faut éviter toute forme de communautarisme.

Effectivement il semblerait qu'en France le récit national unique entre en collision avec des histoires « particularistes » …
Oui, il existe une neutralité qui veut que la République soit universelle et que chaque citoyen et citoyenne n'ait ni sexe, ni religion, ni couleur. Cette obsession pour la neutralité est, selon moi, enracinée dans les guerres de religion de la fin du 19ème siècle, la lutte anti cléricale contre l'église. La solution à ce conflit pour la république a été d'éliminer le rôle public de l'Église catholique. De manière à ce qu'il n'y ait plus de concurrence pour l'état. Le but était de rendre aux institutions leur aspect républicain. Selon moi, la matrice de cette obsession pour la neutralité est la lutte anti cléricale et républicaine contre le pouvoir public de l'Église.

Cela a ensuite donné lieu à un refus plus général de n'importe quelle forme de compétition narrative ou communautariste. Est-ce que vous pensez que lorsqu'une relecture féministe de l'histoire a émergé, celle-ci a été considérée comme une sous-catégorie historique par rapport au grand récit national ?
Oui, tout à fait. Dans les années 1970 et 1980, les hommes étaient très contents de dire : « C'est très bien pour vous les femmes de vous faire votre propre histoire ». Mais quand il a été question que cette « version » de l'histoire entre au programme de l'agrégation par exemple, c'est devenu un problème. Il a fallu soudainement fallu protéger cette neutralité de la République (qui ne reconnaissait aucun sexe, contrairement à l'Église qui en son sein accueille distinctement des hommes et des femmes). Mais la neutralité de la République n'en est pas une, en ce qu'elle sert finalement une domination masculine. On l'a très bien vu dans les discussions farfelues liées à la parité. Comment les citoyennes peuvent-elles participer à l'universel républicain alors que la citoyenneté a été réfléchie à travers l'idée quasi mythologique du citoyen neutre ? Les républicains, avec leur obsession pour la neutralité, étaient beaucoup plus hostiles que les catholiques au rôle féminin dans le dessin de la nation.

Vous disiez que l'histoire française avait fait le choix d'oublier, est-ce que l'histoire française a fait le choix d'oublier les femmes ?
Concernant l'oubli des femmes, cette question s'enracine dans un conflit différent parce que les femmes habitent normalement avec les hommes dans quelque chose qu'on appelle le foyer. Au sein duquel le pouvoir patriarcal n'a commencé à être légalement déconstruit qu'à la fin des années 1960 : les femmes ont eu le droit de vote bien avant d'avoir le droit d'ouvrir un compte bancaire à leur propre nom. Aujourd'hui les batailles sont différentes, elles ne concernent plus les lois, elles sont beaucoup plus difficiles car il s'agit de changer les cultures. On a vu avec les changements de politique sociale de certaines entreprises, qui favorisent désormais le travail féminin, que tout cela avance. Par contre dans le partage des tâches domestiques, dans les violences faites aux femmes, verbales et sexuelles, voire la relation entre directeur de thèse et étudiante, tout cela réintroduit cette relation patriarcale entre l'homme et la femme. Le problème est que le domaine public influence le domaine privé, et ce dernier reproduit le schéma du public. Et dans le privé il n'y a pas vraiment de témoins, sauf les enfants, qui sont aussi des victimes.

Dans Gender Studies et études de genre : le gap, vous évoquez les réticences des étudiants de l'époque face à l'émergence d'une filière sur l'histoire des femmes. Certains y voyaient un militantisme caché...
Oui, et ça a toujours eu un intérêt militant. C'est la spécificité de l'histoire des femmes et du genre, de la sexualité ou de l'homosexualité. La spécificité de ces disciplines est leur proximité qu'elles entretiennent avec des mouvements politiques et militants. Les chercheurs, dans ces disciplines, font des allers-retours entre militantisme politique et recherche universitaire. Cette spécificité est à la fois un défi et la source d'une très grande recherche.

Vous mentionniez des revues et des colloques qui sont les signes des débuts d'une pensée de l'histoire des femmes et du genre en France. Sauriez-vous m'expliquer pourquoi tout cela a émergé dans les années 1980, pourquoi à ce moment-là ?
La France n'a pas eu un retard aussi important que ça, les années 1980 ont marqué les débuts de l'émergence de ces pensées dans les pays anglophones. Aux États-Unis ces pensées, et les premiers cours autour du sujet, ont commencé au début des années 1970, suite à une forte demande des étudiants. Il faut savoir qu'aux États-Unis les universités ne sont pas liées à l'État, elles sont privées, elles récoltent des fonds auprès des anciens élèves, etc. Ce qui fait que lorsque qu'il y a une forte demande des étudiants, les universités répondent à leurs demandes. Il ne faut pas oublier que les femmes sont arrivées en masse à l'université à la fin des années 1960, début des années 1970. En France, l'université est une institution de l'État. Ce dernier détermine aussi les sujets qui y sont enseignés. C'est là où il y a un blocage, cela ne veut pas dire que les femmes n'ont pas fait de thèses sur l'histoire des femmes, mais le sujet se développe différemment en France et aux États-Unis, parce que les structures d'enseignement sont différentes.

Au-delà des universités, il semblerait qu'il existe un nouveau mouvement, plus populaire, de la pensée du genre et de la femme en France…
Lorsque j'ai commencé à travailler en France à la fin des années 1990, ces études sur le genre avaient un impact assez limité. Le groupe MAGE par exemple, à travers le projet « Les Amphis de MAGE », remplissait des amphithéâtres entiers à la Sorbonne, la population y était principalement estudiantine et militante. Aujourd'hui les choses sont différentes, il y a l'idée d'un renouvellement du militantisme à travers une pensée féministe et les acquis de ces dernières années. La réflexion sur la parité a beaucoup évolué. La vie politique, au niveau local, a beaucoup changé. Et je me demande si les manifestations les plus récentes, comme celles de Groupe 52 ou Paye ta Fac, ne sont pas aussi le fruit de la Manif Pour Tous…

Est-ce que l'émergence de la manif pour tous a, en réaction, permis de renforcer une pensée genrée et féministe ?
Je pense qu'il ne faut pas oublier que la Manif Pour Tous n'est pas arrivée du peuple, elle a été organisée par les pays catholiques comme l'Italie et la Pologne, mais avec des résultats inégaux. Ces manifestations disaient non à la théorie du genre. La Manif Pour Tous était d'abord contre le mariage gay avant l'adoption. Cela pointe l'importance de l'offuscation patriarcale envers la ligne matriarcale. L'homme veut continuer sa lignée au prix de la lignée matriarcale, c'est une sorte de réappropriation du pouvoir procréateur de la femme. Mais les systèmes patriarcaux dépendent de la ligne matriarcale. Les théories marxistes parlent de la réappropriation du pouvoir des travailleurs. Ici, c'est le même processus mais dans le couple. Les contrats de mariage sont organisés depuis toujours sur la base de cette appropriation. La femme mariée n'existe plus, elle est couverte par la personnalité de l'homme et chaque tradition juridique a pour but d'éliminer le pouvoir de la femme à partir du moment où elle épouse un homme.

« Beaucoup de privilégiés ressentent encore l'arrivée de l'égalité comme une oppression plutôt qu'une libération. »

En tant que chercheuse mais aussi en tant que femme, avez-vous pu observer une évolution de la façon dont on approche le genre ?
Je pense que les jeunes aujourd'hui ont été élevés par des mères qui en ont bavé. Que ce soit au travail ou à la maison, elles étaient bénéficiaires de la seconde vague et leurs filles ont été élevées dans l'attente d'un monde égalitaire. Elles ont vu leurs mères obligées de subir certaines choses au travail ou à la maison. Donc lorsque ces derniers arrivent à l'université devant des professeurs qui utilisent des mots très désagréables ou sexistes c'est un choc, et c'est à cause de cela que ces jeunes chercheuses et étudiantes commencent à militer.

Aujourd'hui on peut voir que certains jeunes refusent d'être assignés à un genre et tentent de le dépasser. Est-ce que le sexe en tant qu'objet socialement construit va disparaître ?
En effet, l'idée de pouvoir choisir son genre se démocratise, mais il me semble que nous sommes encore très loin de cela. Mais on peut se donner cela comme horizon. Nous avons vécu pendant si longtemps avec des rôles sexués tellement rigides et hiérarchisés, l'homme peut faire ce qu'il veut alors que la femme est presque traitée comme une esclave. La bataille pour l'égalité des sexes nécessite une plus grande liberté dans les rôles et dans la relation avec son corps et sa sexualité. Ce serait une grande libération pour les hommes aussi. Même si je reste convaincue que les hommes sont privilégiés par leur statut social, par les structures parentales et par le fait que beaucoup de personnes pensent encore aujourd'hui qu'il est mieux d'avoir un garçon plutôt qu'une fille. Beaucoup de privilégiés ressentent encore l'arrivée de l'égalité comme une oppression plutôt qu'une libération.

À qui pensez-vous en disant cela ?
Les gens privilégiés de manière générale, par le statut social, les hommes blancs, riches. Ils imaginent qu'ils méritent ces privilèges et pour eux l'égalité est ressentie comme la perte d'un privilège. Les hommes qui voient dans cela une libération plutôt qu'une oppression sont encore assez rares.

Crédits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photo : Capture du film Les sous-doués