grave, entre cannibalisme et féminisme eschatologique

Le premier long métrage de Julia Ducournau sort cette semaine en salle et le monde se demande pour quand est prévue sa fin. L'homme se fera-t-il avaler par les trous noirs de l'univers ou par les femmes ?

Il suffit de taper le mot « cannibalisme » d'un doigt dans la barre de recherche Google pour s'assurer du fantasme qu'il suscite aujourd'hui. L'anthropophagie traverse The Lure, dernière fiction délirante autour de deux sirènes en mal de chair fraiche (Agnieszka Smoczyńska) et s'infiltre dans la nouvelle sensation Netflix, Santa Clarita Diet. Elle est aussi à l'origine du succès de Grave, l'ovni cinématographique auquel Julia Ducournau vient de donner naissance. Jamais le cannibalisme ne s'est autant exposé à nous. Il apparaît comme le dernier tabou de notre temps, l'ultime transgression et le seul thème capable de générer de nouvelles tragédies modernes. Tout comme l'inceste, l'anthropophagie fascine autant qu'elle dégoûte. Elle révèle la partie sombre de notre humanité, celle qui en sonnera le glas - lorsque les femmes cannibales auront renoncé à leur pouvoir de reproduction et entameront leur marche vers la fin du monde.

Si le film Grave sorti cette semaine au cinéma suscite autant d'intérêt qu'il choque, c'est aussi et surtout parce qu'il n'évoque pas seulement le cannibalisme mais la fin du monde, perpétrée par les femmes. Son personnage principal, Justine, végétarienne et apprentie vétérinaire, ne tarde pas à s'adonner à des plaisirs interdits et inavouables à savoir, le plaisir de la chair dans son sens le plus littéral - et le moins romantique aussi.

Tout au long du film, elle grignote le corps de ceux qu'elle aime (le doigt de sa sœur ou la nuque de son coloc homo dont elle est amoureuse y passent) après s'être attaquée au sien. En manque et affamée, elle passe ses nuits à se gratter jusqu'au sang et à s'arracher la peau. Du coup, Justine n'est pas uniquement un prédateur pour ceux qui la croisent, elle entame la fin de l'humanité tout entière en commençant par son propre corps. À ce titre, la réalisatrice du film confiait à Vice : « Être un monstre te permet d'échapper à un système endémique qui nous dicte ce à quoi on devrait ressembler, ou ce qu'on devrait penser. Se construire en dehors, c'est mieux. Tu quittes la peau dans laquelle on veut t'enfermer et tu essaies de faire avec ce que t'as. » En fait, Justine refuse la peau de femme qu'on lui a donnée et amorce sa propre mue. Elle s'extirpe alors de sa mission (essentialiste) de femme qui est celle de préserver l'éternité de l'humanité en assurant sa reproduction.

À travers ce film hybride c'est donc une autre féminité qui s'impose et s'incarne à l'écran, tellement rare qu'on a presque envie de crier « ouais grave ! » Car, que vous le vouliez ou non, Julia Ducournau réinvente le pouvoir de la femme : elle n'est plus la mère nourricière, celle qui enfante et protège. Justine détruit ce rôle des et par là même, rejette l'idée d'un après. C'est en ça qu'on peut considérer que Ducournau dénoue les ficelles de l'humanité en faisant de la femme, non plus l'origine mais sa fin : Marie devient Médée. Ce « nouveau féminisme » tout puissant se trouve également dans le film réalisé par la polonaise Agnieszka Smoczyńska, The Lure. Deux sœurs sirènes fans de synthés eighties se vengent des hommes qui les ont capturées et fait d'elles des bêtes de foire en les mangeant. Leur sexualité est un piège tendu au sexe opposé et une façon de détruire le monde en le consommant - sexuellement et littéralement.

À la différence de The Lure, Grave, même s'il ne peut se cantonner à un genre, se veut réaliste. Et c'est probablement la raison pour laquelle le film impose un double sentiment d'attraction et de révulsion chez ses spectateurs. En quittant le champ du fantastique, il arrache le cannibalisme du mythe pour l'imposer à notre réalité. Julia Ducournau, en optant pour une caméra et une lumière hyper organiques nous force à envisager le cannibalisme dans ce qu'il a du plus réel. Pas besoin de zombies, de catastrophe, de Tsunami ou d'invasion extraterrestre : la femme, en mangeant ses semblables, mettra fin à la condition de l'homme. Et si le sacrifice qu'induit le cannibalisme semble fasciner de plus en plus de monde en 2017, c'est qu'il apparait comme un dernier recourt. L'être humain n'a flanché devant rien, il faudra bien qu'il soit la cause de sa propre fin. Et c'est la femme qui s'en chargera.

Finalement, le nouvel engouement du cinéma pour l'anthropophagie surgit dans un contexte presque millénariste. En 2017 le monde, les économistes et politiciens réfléchissent et tentent d'anticiper la fin du système capitaliste (système d'ailleurs souvent décrit comme cannibale). Il intervient également au moment où les anthropologues découvrent et affirment que nos ancêtres étaient eux-mêmes cannibales. Les scientifiques quant à eux, regardent le ciel et craignent qu'il ne s'auto-mange. Parce que oui, les trous noirs finiront par littéralement manger les étoiles - et, last but not least, l'univers. Au cinéma, ce trou noir est incarné par la femme - toute puissante. Et bizarrement, à croire les critiques dithyrambiques qui ont suivi la sortie de Grave, une part non négligeable d'entre nous adhère.

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg et Micha Barban-Dangerfield

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