critiquer le style de l'autre, c'est l'aimer

Avec l'essai "Styles", la théoricienne en littérature Marielle Macé ébauche une grille de lecture de notre époque. Selon elle, le style n'est pas qu'une question de goût ou de suivisme, c'est un être au monde.

par Micha Barban Dangerfield
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06 Février 2017, 8:55am

Du burkini aux militants de Nuit Debout en passant par le « lifestyle » - ce mot « qui pollue le dialogue » - qu'est-ce que le style dit de nous ? C'est à cette question que la théoricienne en littérature Marielle Macé tente de répondre dans son ouvrage Styles. Critique de nos formes de vie. Comme point de départ il faut avec elle sortir le style de sa signification moderne (une façon de s'habiller, une coupe de cheveux, un accessoire) pour l'aborder comme un terme large, inconstant et donc indéterminable. Le style se compose de gestes, de façons de parler, de manières d'interagir, de vocabulaire, de préférences culinaires mêmes. En fait le style n'est pas simplement frivole, il est notre rapport au monde, la façon dont nous voulons l'habiter. Il est le "comment de l'existence". Une idée un peu floue donc, à laquelle Marielle Macé ne tente pas d'apporter une réponse figée mais justement d'en relever le caractère fuyant : il existe autant de styles, de manières d'habiter le monde, qu'ils existent d'individus. Et c'est à ça qu'il faut prêter attention. Parce qu'être attentif à cette pluralité (et préserver l'indétermination du mot style) c'est s'intéresser à l'autre, accepter sa façon de vouloir habiter sa vie et consentir à cohabiter avec lui. À l'heure où le monde érige de nouveaux murs, le style, avec Marielle Macé, s'impose comme un élément de reconnaissance et d'approbation de l'altérité.

Comment expliquez-vous que le style soit source d'autant de fantasmes aujourd'hui ?
Quand on parle de style on ne parle pas simplement de forme, on parle des formes auxquelles on tient, des formes qu'on veut et de celles qu'on ne veut pas. On commence à parler de style quand on a identifié ce qui nous attire ou nous repousse. D'où la propension à utiliser le terme dans l'univers politique. Les styles sont des idées de vies. Le style est une proposition de vie. Le style de Trump est le monde de valeurs qu'il a proposé à ses électeurs. Le corps qu'il se fabrique autant qu'il le reçoit, son visage, sa coiffure, sa façon de vociférer. Tout cela est l'univers qu'il a proposé à ses électeurs. Tout cela est un style de valeurs, un monde de valeurs. Et ce monde peut nous attirer.

J'aurais plutôt pensé que la mode avait le monopole du style…
Dans la mode l'idée de style est là pour nommer des rêves portatifs, des pays qu'on voudrait habiter. J'ai personnellement un rapport très houleux avec la mode, car dans mon domaine le mot style est très vite rabattu sur des questions de luxe et donc rendu antipathique. Mais je cherchais à essayer d'ouvrir plus grandes les portes, et à dire « essayons de réfléchir à un plan de la vie où il est toujours question de manière d'être, de façon de faire, et essayons de montrer que ce plan-là est un plan de dispute. »

Pourtant la mode propose des mondes, non ?
Beaucoup de gens réfléchissent à la question du vêtement en sociologie et même en philosophie. Le vêtement est considéré comme un message, un langage, un discours adressé aux autres en disant « voilà ce que je suis ». Mais j'ai essayé de le décrire autrement que comme un système de codage ou celui qui met un vêtement endosserait un certain rôle social. J'ai trouvé que la plupart du temps le vêtement n'était pas un message que l'on adresse mais plutôt une sorte de petite maison que l'on essaye d'habiter. Quelque chose où se joue plus qu'une affaire de code, un effort pour endosser quelque chose. Parfois on peut même ressentir notre propre désaccord à travers nos vêtements. Par exemple en achetant cette robe (NDLR la robe qu'elle porte) j'étais très fière et lorsque je la vois en photo je me dis « mais quelle austérité ! »

Le vêtement cristallise donc autant de tensions ?
Oui, souvent. Il nous protège en même temps qu'il nous déclare, il expose en même temps qu'il cache, il nous singularise en même temps qu'il nous anonymise. Autant de tensions, mais pas seulement les tensions entre être individuel et être comme tous les autres - c'est souvent ça le discours sur la mode mais je pense qu'il y a beaucoup plus de tensions. Prenez par exemple le burkini, qui est un vêtement qui produit de la tension et qui est ce petit espace privé dans lequel les femmes jouent toute la contradiction des souhaits et des désirs qu'elles ont. Je ne le voyais pas comme un vêtement quelconque, mais pas non plus comme quelque chose sur lequel il y aurait une raison de légiférer. On ne légifère pas sur ce genre de choses. L'irritation autour du burkini faisait état d'un bâclage dans la description du comment on est, comment on vît. Si c'est un objet de tension il faut entrer dans une attention patiente. Qu'on ne dise pas n'importe quoi, qu'on ne pense pas savoir comment vivent les autres.

Considérer le style de l'autre, c'est le meilleur moyen de cohabiter ?
Il existe une espèce d'incrédulité des peuples envers leurs voisins. Il y a un poème de Michaux, « Voilà comment elle est », qui montre l'importance de la patience. À chaque fois qu'il décrit celle qui fait l'objet de son poème, il revient sur ses mots et dit « non, en fait, voilà comment elle est ». Sa description est patiente, de plus en plus précise et juste.

Vous montrez dans votre livre que le style est aussi une affaire de distinction. Comment percevez-vous notre besoin de nous différencier ou bien de nous rattacher à une communauté pour se distinguer d'autres communautés ?
Le style est un mouvement très paradoxal qui consiste à appartenir à tel groupe pour mieux se séparer de tel autre. C'est une partie essentielle, voire fondamentale de ce que veut dire « style » et « style de vie ». La plus douloureuse en tout cas. Et celle qui requiert le plus de patience car elle est l'instrument le plus fort de la critique sociale. Pour Bourdieu le style, la distinction, est ce qu'il faut traquer pour devenir conscient de la façon dont on se laisse occuper par l'inégalité. Mais en même temps le style est le slogan le plus efficace du capitalisme esthétique. C'est ce paradoxe que j'ai voulu mettre en lumière. Par exemple la pub pour le BHV Marais m'avait impressionnée, ça disait : « Moi je vais au BHV Marais pour trois raisons : Le style, le style et le style ». Il n'y a rien de plus féroce que cela : « Viens dépenser ton argent chez moi, parce que c'est ça la vie que tu vas vouloir. » C'est un désir décrété. Bref, le fait que ce soit le slogan et l'instrument critique m'a mis la puce à l'oreille. Tout le monde utilise le vocabulaire du style pour dire ce à quoi il ou elle veut être attentif et ce à quoi il faut être attentif.

Quel regard portez-vous sur les styles des contre-cultures ?
J'ai trouvé très intéressant que certaines des luttes identitaires les plus sérieuses se soient formulées dans des sortes de déclarations de styles. Je ne pourrais pas dire ce que cela révèle. Mais c'est un signe du sérieux de la question. Le style n'est pas support d'une proposition individuelle mais de la proposition d'une communauté.

Les mouvements queer et drag ont participé à politiser le style, non ?
Il y a dans ces mouvements une ironie tragique, une façon de se moquer de sa propre audace, de montrer qu'on en fait trop. Mais faire exister dans l'espace public d'autres modes relationnels passait effectivement par des affirmations de style. Il semble que l'on ne puisse pas faire sans la puissance de ces images-là. Butler, dans son ouvrage Troubles dans le genre démontre l'importance capitale du style. Avec ce vocabulaire elle a initialement posé les choses, aujourd'hui elle a changé de vocabulaire, elle s'intéresse à la question des vies précaires, c'est une évolution très intéressante. J'espère que mon prochain ouvrage qui parlera des vies migrantes aura ce même spectre d'enjeux. En posant ces questions existentielles il faut accepter de parler du moins grave comme du plus grave, et il faut parfois aller vers le plus grave.V

Vous évoquez également la « sapologie » à travers l'oeuvre de Jean Rouch. Il filmait dans Les Chiens Fous, des tribus lors de rituels où chacun endosse le rôle d'une personnalité ou d'une entité colonisatrice pour mieux conjurer leur condition. Il y a quelque chose d'exorcisant dans la sappe selon vous ?
Il y a quelque chose de vengeur dans la sappe. Et il y a aussi l'idée que les sapologues sont les seuls qui savent porter les vêtements des Européens. Il y a une certaine forme de férocité bienvenue. On dirait presque une joute, mais adressée à qui ? J'ai assez peu étudié le thème, mais il serait intéressant d'y réfléchir un petit peu plus. Je n'ose pas trop m'aventurer dans ce domaine pour l'instant car je ne m'y connais pas assez. Mais j'aimerais beaucoup pouvoir aller, avec des moyens anthropologiques, partir étudier certaines choses en Afrique. Donc je lance un appel.

La jaquette de votre livre évoque les mouvements « Nuit Debout » ou « Occupy Wall Street ». Quel est le lien entre ces révoltes et le style ?
Ces nouveaux espaces politiques sont animés par ces questions de mode de vie, et de nouvelles formes de vie, de travail, de famille…etc… La manif pour tous, elle aussi, veut arracher aux autres l'idée de la forme de vie qu'il nous faut. Mon travail, qui est d'essayer d'avancer dans la précision de ce dont on parle, est en fait notre tourment politique à tous. On peut dire qu'il y a des styles de révoltes, des révoltes par amour comme celle de Pasolini. La question était réellement de se demander : « Quelle forme pour nos vies ? » C'est selon moi l'objet de la politique aujourd'hui. Je ne sais pas pour vous mais je me demande vraiment ce qu'on va bien pouvoir faire et pour qui voter. Il y a une sorte de divorce… Mais je ne suis pas vraiment capable de tenir un discours là-dessus. Mais il y a un intérêt profond et constant pour la politique, mais parce qu'on en attend beaucoup.

Selon vous, la démocratie est-elle l'espace le plus libre pour les styles ?
De grands penseurs comme Hannah Arendt ou Claude Lefort ont insisté sur l'indétermination, sur le fait que la démocratie repose sur la pluralité, la nécessité de faire vivre ensemble des hommes différents et pas d'accord. La forme de vie démocratique c'est l'accueil supposément fait à la diversité des modes de vies. Sommes-nous d'accord pour que les autres vivent comme ça ? La question des modes de vie est presque superposable à la démocratie, il n'y a qu'en démocratie que nous prenons acte que nous ne devons pas tous vivre de la même façon.

Je voulais parler du mot « lifestyle » qui suscite beaucoup d'excitation dans la mode et la presse. Qu'est-ce que ce mot vous évoque ?
Je n'aime vraiment pas du tout ce mot. Parce que si ça voulait dire style de vie tout irait bien mais ça n'est pas le cas. Ce mot, dans l'espace anglo-saxon, est chargé d'une signification consumériste à l'exclusivité de toute autre signification. « Lifestyle » ne veut pas dire « way of life », je donne d'ailleurs un exemple de cela au début du livre. Le premier ministre australien, dans un contexte politique, avait justifié le fait de ne pas subvenir financièrement aux besoins d'une communauté indigène en parlant du « lifestyle » choisi par ces gens-là. Un mode de vie qui n'a bien sûr pas été choisi par ces gens, un mode de vie à la fois saccagé, tentant de se maintenir, bricolé à l'intérieur d'un pays libéral et moderne. J'ai trouvé cela très choquant de parler de « lifestyle » quand il s'agissait de nommer les enjeux les plus lourds de l'histoire d'une communauté colonisée. Il y a une violence considérable dans le mot « lifestyle », qui est très individualiste, consumériste et anglo-saxon. À chaque fois que la question de la forme de vie devient « donneuse de leçon », à partir du moment où c'est une communauté de certitude, quelque chose se referme. À la question : « Comment vivre ? » on ne pourra jamais répondre « Comme ça ». Personnellement, j'ai essayé d'élargir le lexique. Il y a eu pleins d'hésitations autour de mon livre, je voulais l'appeler autrement mais au final ça ne semblait pas être une bonne idée, il a donc fini par s'appeler comme bon nombre de magazines de « lifestyle » justement ! Mais le sous-titre déplace d'emblée le propos. Je parle de choses dont beaucoup d'autres parlent mais j'essaie d'en parler à ma façon.

Votre livre est en quelque sorte un appel à la tolérance ?
Je dirais que c'est un appel à l'attention, car la tolérance vire vite à la position d'indifférence. Chacun fait comme il le souhaite. Alors que l'attention est plus forte que la simple tolérance, l'attention ouvre un espace critique et un espace de jugement, qu'il faut accepter. Je pense que le rendez-vous que nous avons avec l'histoire aujourd'hui se passe sur les bords de l'Europe et dans la façon dont nous accueillons ou non. Il ne s'agit pas d'affirmer simplement la pluralité des styles des vies, il faut avoir conscience qu'il s'agit là d'une arène de conflit et que chacun sache quel parti il prend ne serait-ce que dans la façon dont il regarde et il parle des vies des autres. Mon livre est un plaidoyer pour l'attention, qui va jusqu'à la colère contre l'inattention. Je ne sais pas si vous avez lu le livre de Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement. C'est un livre qui est une lutte contre l'« empaysement », qui cherche à aller voir un peu partout comment est la France. Pas ce qu'est la France, ce que c'est d'être français ou ce qu'est l'identité française, mais il ne lâche pas ces questions malgré tout. Il dit qu'il faut poser le problème autrement, il décrit la France comme une peau de bête écartelée. Ce livre est habité par une rage douce d'attention, il ne sait jamais ce qu'il va voir en allant dans les diverses parties de la France. Je pense que la vertu des bons écrivains qu'est l'attention doit aller jusqu'à la colère pour s'élever contre le sort réservé à tous ceux qui viennent et qu'on n'attendait pas, qu'on n'invitait pas. Être attentif doit aller jusqu'à la colère, une colère douce.

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photographie : Défilé Vetements prêt-à-porter automne/hiver 2017 Mitchell Sams

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