paris la blanche ou comment parler d'amour et d'immigration

Pour son premier long métrage, la réalisatrice Lidia Terki a choisi de rendre hommage à ses racines algériennes et de réconcilier politique et sentiments.

par Patrick Thévenin
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29 Mars 2017, 10:35am

Pour son premier long métrage, après plusieurs courts primés et un docu-fiction sur Sex Toy (DJ et icône lesbienne des grandes années du Pulp), la réalisatrice Lidia Terki a choisi de rendre hommage à ses racines algériennes en abordant la question de l'immigration. Un douloureux problème passé au prisme d'une histoire d'amour universelle. Celle de Rekia, soixante-dix ans, à la recherche de son mari Nour, parti travailler comme beaucoup de maghrébins dans les années 70 et 80 dans le bâtiment à Paris, et dont elle n'a plus de nouvelles depuis qu'il est à la retraite. A travers le cheminement de cette femme admirable de dignité (et de beauté) qui quitte sa Kabylie natale pour la première fois dans sa vie pour rejoindre Paris, essayer de retrouver son mari et le ramener au pays, Lidia Terki entremêle avec justesse, subtilité, beaucoup d'amour et de respect, différents personnages que Rekia va croiser sur son chemin. Des migrants qui pourraient être ses enfants, des inconnus qui vont l'aider comme ils/elles le peuvent, sans jamais asséner de jugements hâtifs et moralisateurs à l'heure où chacun se débrouille comme il peut avec son humanisme. Car toute la force de « Paris la Blanche », à l'image de ce plan de fin sublime filmé dans un bus qui tourne autour d'un rond point comme un parfait résumé de l'intrigue, est de suggérer plutôt que d'asséner, de faire ressentir plutôt que d'accuser, et de parler enfin d'amour, ce mot étrangement tabou quand on aborde la question de l'immigration.

L'idée du film est venue comment ?

Un peu par hasard. A un diner j'ai rencontré Colo Tavernier qui m'a fait lire le synopsis d'un film qu'elle avait écrit, et qui tournait autour des foyers Sonacotra qui, dans les années 70 et 80, ont accueilli beaucoup de travailleurs immigrés maghrébins et sur cette femme algérienne qui partait à Paris à la recherche de son mari qui ne donnait plus signe de vie. C'était un scénario qu'elle avait écrit dans les années 80, mais qui résonnait de manière très actuelle. Je venais de perdre mon père qui est d'origine kabyle et j'ai réalisé que j'avais toujours eu envie de faire quelque chose sur mes racines, même si cette histoire n'a rien à voir avec celle de ma famille.

Justement le film parle de quoi ?

Sur le sens que tu donnes à ta propre vie, sur le sacrifice de vie, même si ça traite d'immigration au sens large, pour moi c'est la clé et j'avais envie de parler d'un sujet aussi sensible tout en parlant d'amour. En fait, ma première intention était de pouvoir faire dire à un des personnages du film "je t'aime" en kabyle parce que c'est quelque chose qui se dit peu en Algérie où la pudeur est de mise. Plutôt que de montrer des cités en perdition ou des voitures qui brûlent, je voulais aborder un autre point de vue, parler d'une histoire d'amour autour de l'immigration, ce qui est rarement le cas au cinéma. Cette histoire me permettait aussi de raconter la vie de cet homme qui a quitté sa femme et ses enfants pour aller travailler en France, qui a passé toute sa vie dans 10 mètres carrés et sacrifié sa vie à construire la France. Mais surtout de parler de cette femme qui, cinquante ans plus tard, fait le trajet pour retrouver son mari dont elle n'a plus de nouvelles depuis qu'il est à la retraite et le ramener avec elle. Il était important qu'elle prenne le bateau, qu'elle traverse la Méditerranée comme beaucoup de migrants aujourd'hui.

Le titre Paris la Blanche s'est imposé rapidement ?

Je tenais à faire référence à l'histoire entre la France et l'Algérie avec un grand H puisque le film parle des invisibles, ceux qu'on appelle les chibanis, tous ces algériens qui sont venus travailler en France pendant la colonisation et après l'indépendance et que je voulais rendre visibles à travers ce projet. Et qui, alors que la logique aurait voulu qu'ils construisent leur propre pays, sont venus bâtir Paris, Marseille ou Lyon et leurs banlieues. C'est pour ça que je parle de sacrifice de vie, dans le sens où ce sont des gens qui n'ont connu leurs enfants que les étés, qui ont envoyé de l'argent pour faire vivre leur famille toute leur vie et qui tirent une certaine fierté d'avoir accompli leur rôle de père, même si, comme je le montre au début du film, leurs enfants ne comprennent souvent pas que leur père les ait abandonné comme ça. Sauf que lorsqu'ils se retrouvent à la retraite, après avoir vécu plus de 40 ans en France en foyer, il est très difficile à ces travailleurs immigrés de retourner chez eux, ils ont d'une certaine manière perdu leur identité.

Tu t'es renseigné justement sur ces fameux foyers Sonacotra pour les besoins du film ?

J'ai consulté pas mal de docus, mais surtout j'ai pu visionner les rushes d'un ami qui est en train de réaliser un documentaire sur le sujet. Ce n'est plus la Sonacotra mais des sociétés privées qui désormais s'occupent de ces travailleurs immigrés. J'ai vu des gens arrivés à l'âge de la retraite qui ne savent plus où ni qui ils sont. Ils sont à la fin de leur vie, ils ont vécu en foyer dans des pièces minuscules toute leur vie, ils ont tout donné, leur corps, leur cœur et leur âme, pour la France, et ils ne savent plus comment faire pour retourner chez eux. Pour différentes raisons d'ailleurs, la dépression, la dignité, l'amour propre…

On trouve qui aujourd'hui dans ces foyers à part ces maghrébins sacrifiés ?

Au fur et à mesure une nouvelle génération de travailleurs qui viennent de plus bas en Afrique, des immigrés sub-sahariens du Mali ou du Sénégal, leur a succédé. Qui eux-mêmes ces dernières années, comme je le montre dans le film, ont été remplacés par la vague de migrants actuelle, sauf que ces derniers n'ont même pas le droit à une place en foyer et sont à la rue et sans papiers. Mon envie n'était pas de réaliser un film sur l'immigration maghrébine, mais un film sur les immigrations, montrer comment ce drame recommence en se dégradant de plus en plus.

La force de ton film, c'est de ne pas matraquer un discours militant justement, mais de tout suggérer en finesse, comme cette scène dans le RER où le personnage principal montre à sa femme les immeubles qu'il a construit en banlieue et qui vont être détruits.

J'ai envie de dire que chaque scène a été soigneusement pesée, d'abord parce que mon envie de cinéma tourne plus autour des impressions. J'aime faire participer les images, la musique et les silences, en tout cas pour permettre au téléspectateur de rentrer dans le film et d'en être partie prenante. Ce scénario le permettait, aussi bien sur ce que tu fais de ta propre vie, sur l'histoire complexe, ce mélange d'amour et de haine, entre la France et l'Algérie, mais surtout sur l'histoire d'amour entre deux personnes qui sont au crépuscule de leur vie. C'est pour ça que j'ai beaucoup travaillé sur le hors-champs, par exemple les enfants sont toujours présents d'une manière ou d'une autre, elle lui montre des photos, car c'est surtout pour eux qu'elle veut faire revenir ce père qu'ils n'ont pas bien connu et qui s'est sacrifié toute sa vie pour eux.

Et puis il y a cette scène magnifique d'Alger la blanche vue du bateau qui s'éloigne…

Ce plan était très important pour moi, car c'est très symbolique sur les rapports entre la France et l'Algérie. Et puis c'est une séquence rare au cinéma, le plan est volé vu qu'il est interdit de filmer la baie d'Alger pour des raisons de sécurité. Lors des projections du film un peu partout en France les plus beaux compliment concernent souvent cette fameuse scène sur le bateau, c'est une séquence qui parle à beaucoup de gens. Des français comme des algériens qui viennent me voir avec beaucoup d'émotion, certains avec les larmes aux yeux, et qui me remercient pour la vue de la baie d'Alger et pour ce que dit cette femme sur le pont : « La France n'a pas été très propre mais personne n'est propre dans une guerre. »

Paris La Blanche de Lidia Terki avec Tassadit Mandi, Zahir Bouzerar, Karole Rocher. 1h26. En salles. 

Credits


Texte: Patrick Thévenin
Photo : Copyright ARP Sélection

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