rendez-vous au paradis

Ce vendredi 23 septembre sort Recto Verso, le premier album très attendu (et très réussi) des musiciens et amis Pierre Rousseau et Simon Mény. Rencontre.

par Antoine Mbemba
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23 Septembre 2016, 9:40am

Il n'y a aucun chauvinisme dans la tendresse qu'affiche i-D pour les artistes pop qui osent encore (ou de nouveau) chanter en français. Voyez-y d'abord la fierté d'une scène française qui réaffirme ses propres codes, se réapproprie la richesse de sa langue et porte sa singularité, le Larousse en poche. Nous parlions de La Femme, d'Aline, et nous reparlons ici du duo Paradis, qui sort aujourd'hui son premier album, Recto Verso, après trois ans d'isolation créative, de confrontation artistique, de symbiose et de combat. De dualité : le concept qui sous-tend à toutes les chansons du premier bébé de Simon Mény et Pierre Rousseau. Jusqu'à la magnifique couverture de l'album.

Demandée simplement, l'identité de Recto Verso est résumée par Simon, qui lui donne la voix, à « un album de chansons ». Alors, du chanté français, oui. Mais comme pour les groupes cités avant, l'ADN de Paradis ne se définit pas dans la langue. Si le mot est gaulois, les influences sont infinies dans le temps, l'espace et les genres. Toutes au service d'une élégance intime, d'une proposition musicale aussi sincère qu'elle est pudique, à l'image des deux garçons.

En trois ans, le duo a eu le temps de se faire un nom, de se parer d'une identité sonore, d'étaler la douceur de ses synthés et le limpide de sa voix. Cet album, dont certaines des pistes ont trois ou même quatre ans, est la confirmation de cette identité. La porte d'entrée pour tout ce qui a été fait et tout ce qui suivra. Les clés du paradis. Une balade éthérée, une sortie onirique ponctuée de touches électro, techno, de variété française et de pop du monde. En cela, les DJ sets enlevés du groupe sont un peu l'outil complémentaire de compréhension du groupe, la notice. Maintenant vient l'heure du live. Souvent le duo a été décrit comme tendu, stressé sur scène quand les platines ne sont pas leur seul instrument. À partir d'aujourd'hui, ils ont le soutien d'un travail accompli, d'un album magnifique et d'une base de fans ébahie. 

Pour fêter le premier avènement de Paradis, on est allé discuter avec Pierre et Simon - de leur processus créatif, de leur amitié, de cette dualité, de leur nouveau(x) plaisir(s) sur scène et de la musique française actuelle. 

Pierre porte une veste Hermès et un t-shirt Sunspel.

Ce shooting, c'est un exercice qui vous plaît, qui participe de l'esthétique de Paradis ?
Simon : Je ne sais pas si on peut dire que c'est un exercice qui nous plaît, mais on a envie de faire quelque chose de spécial et c'est pour ça qu'on avait envie de faire ça avec Andrea, qui a fait toutes les photos qui sont dans l'album ; toute l'image qui tourne autour du projet.

La couverture de l'album aussi, donc.
S : Ouais. On voulait qu'il nous suive pendant tout le process pour sortir l'imagerie la plus naturelle possible, qui colle à ce qu'on a l'impression d'être, ce qu'on aimerait projeter. Il a pris cette photo pendant un voyage au Cap Ferret. On y était invités pour un live, et les personnes qui nous ont accueilli, nous on fait faire un tour en bateau. On s'est baigné, on a joué dans l'eau et cette photo en est sortie.
Pierre : On l'a aussi sélectionnée parce qu'elle contient pas mal de symboles : le recto-verso, avec un qui est de face, l'autre de dos. La symbolique du conflit créatif, de la dualité - qui revient à travers tous les morceaux -, la mise à nu pour un premier disque, le fait de se jeter à l'eau. Et puis on aimait bien l'intemporalité de cette couverture. Il n'y a pas de marqueur de temps.

Cette dualité se traduit comment, musicalement ?
P : La nôtre, c'est celle d'une relation un peu schizophrène, à la fois de travail et d'amitié. Il y a une dualité à l'intérieur de la dualité ! Elle se traduit dans notre processus de travail, assez jusqu'au-boutiste, qui ressemble un peu à cette couverture. Il n'y en a aucun de nous qui lâche l'affaire sur quoi que ce soit, mais ça doit forcément aboutir sur une décision...
S : Il y a une dualité dans le sens où on ne fera ni l'un ni l'autre une concession sur quelque chose que l'on n'aime pas. Du coup, ce qu'on fait tous les deux c'est le résultat de ce qu'on veut tous les deux. Ce n'est pas ce qu'on aurait fait chacun de notre côté.

C'est pour ça que vous avez pris autant le temps ?
P : Oui, c'est la raison première. On a un processus de travail qui n'est pas fluide, pas facile... ça met du temps. Il est simple ce processus, il est naturel, tout ce que tu veux. Mais il n'est pas fluide. Ça ne veut pas dire qu'on ne prend pas de plaisir là-dedans, c'est toute l'ambiguïté. Toute l'ambiguïté de cette couverture aussi : on ne sait pas trop si on se bat ou si on s'embrasse.

Pourquoi si peu de lives cet été ?
P : On a décidé de n'en faire qu'à partir de la sortie du disque. On en a quand même fait un, spécial, au MIDI Festival. On aime bien ce festival, il y avait une belle programmation et puis c'était un cadre assez idéal pour montrer une nouvelle formule. À Hyères, on a présenté pour la première fois un live à quatre. Avec Paul, notre claviériste, et un nouveau batteur, Victor. Et nous qui nous sommes recentrés avec nos machines, un peu comme notre premier set up à l'époque, où on était face à face. Du coup ça crée quelque chose de plus... fluide, pour le coup.

Cet unique live de l'été, vous l'avez vécu comment ?
P : C'était super. Je crois qu'on a tous les deux passé un bon moment.
S : Ouais, c'était cool. Ce qui a été un peu compliqué pour nous, ça a été de trouver une façon vivante d'interpréter notre musique en live. Il y a eu plusieurs étapes. À Hyères, c'était important d'avoir une section rythmique vivante. Ça a beaucoup porté le concert et on est assez impatients de s'y remettre.
P : Comme on le disait, notre processus est spontané mais très cérébral. Il y a des trucs sur lesquels on passe vraiment beaucoup de temps. Du coup, si sur scène ce n'est pas fidèle à ce fantasme-là, on est extrêmement frustrés. Il nous a fallu pas mal de temps pour comprendre qu'il fallait tout casser...
S : Qu'il ne fallait pas essayer de refaire le disque...
P : Qu'il fallait proposer quelque chose d'intéressant qui serait un « moment » plus qu'une proposition de musique. Le truc le plus dur à comprendre c'est que ce moment-là était très dépendant de notre plaisir à nous. Tant qu'on ne prendrait pas de plaisir, les gens n'en prendraient pas. Sur ce live on a commencé à prendre du plaisir et la différence était flagrante. Sur scène, on dit toujours qu'une erreur que tu commets te paraît 100 fois plus importante que pour le public. Mais par contre le stress se voit 100 fois plus. Et ça s'est senti très longtemps pour nous sur scène. On a l'intention que ça se sente de moins en moins, avec cette nouvelle formule, plus propice à la détente.

Simon porte un trench Bottega Veneta et son propre t-shirt.

Comment vous expliquez l'ambivalence entre la pudeur que vous pouvez transmettre et l'intimité de vos paroles ?
S : Je pense que c'est une démarche vraiment honnête de notre part. On essaye de faire ce qui colle le plus à nous, donc forcément c'est intime. Et il y a une ambivalence avec nos caractères, on n'est pas des personnalités naturellement expansives. En tout cas sur une scène.
P : Pour revenir sur la dualité, j'ai l'impression qu'on se tire tous les deux vers quelque chose. On est tous les deux peu expansifs, mais de manière très différente. Moi j'en fais énormément mais pour dissimuler des choses. Je n'arrête jamais de parler, mais je parle jamais vraiment du fond. Et Simon a tendance à être un peu plus discret. Et tous les deux on se tire vers quelque chose. Moi ça me pousse à recentrer mon propos, et Simon à l'exprimer. Ce qu'on arrive à exprimer ensemble c'est quelque chose qu'on arriverait pas à faire seuls. Et ça, je pense que c'est assez beau. Pour ce qui est de l'ambivalence… je ne vois pas forcément ça comme une ambivalence, justement. Je vois plutôt ça comme quelque chose de relativement logique, pour des personnalités peu expansives de privilégier la création pour s'exprimer. C'est assez cohérent. 

On parle souvent des vertus thérapeutiques de l'écoute de la musique. En tant que musiciens, ça vous rend aussi quelque chose ?
S : Ouais, bien sûr. Il y a aussi une dualité là-dedans, ça peut rendre très heureux et parfois très malheureux. Je pense que les plus beaux moments qu'on a vécus ensemble sont des moments de création musicale.
P : Je pense que la raison pour laquelle on s'accroche, c'est que la création musicale dépasse tous les autres clivages qui peuvent exister entre nous. On a des personnalités relativement différentes, et ce qui est assez beau c'est que, quand on fait de la musique, elles ont tendance à s'effacer. Donc oui, c'est relativement thérapeutique. Après ça engendre plein de questionnements. Quand tu écoutes le disque, que ça fait trois ans que tu travailles dessus, ça rend fou d'entendre des choses que tu aurais pu mieux faire. Mais ça va, à titre personnel je suis assez en paix avec ça, je pense qu'on ne pouvait pas faire mieux.

Après trois ans, justement, ça fait quel effet d'écouter le produit fini ?
P : On a tellement été en circuit fermé pendant trois ans - nous deux contre le monde - que ça m'évoque beaucoup d'images et de souvenirs des années qu'on a passées ensemble. Le morceau qui commence le disque a bientôt quatre ans. Donc ça m'évoque des moments très forts, et pas qu'entre nous. On était en circuit fermé mais avec des copines ! J'ai l'impression que c'est très, très fidèle à qui on est. Ce n'est pas ce que Simon ferait ni ce que je ferais : c'est bien la musique qu'on fait nous. Mais je me retrouve dedans.
S : Avec les morceaux qu'on a sortis avant, il y a toujours un moment où tu finis par te détacher un peu de ta musique, et ça devient quelque chose de collectif.
P : C'est le moment le plus beau, ça. Tu as une espèce de bug de cerveau. Tu écoutes une chanson, et d'un coup tu l'écoutes comme si tu l'avais jamais entendue. Et là tu entends des choses qui te touchent cent fois plus, parce que tu les avais oubliées.
S : Ce n'est pas encore arrivé avec l'album...
P : Moi deux trois fois, mais dans des états seconds assez ultimes.

Simon porte un pantalon Lanvin, un manteau Gucci et son propre t-shirt. 

On aime bien trouver des influences et un héritage à tous les artistes. Avec tout ce qui s'est fait avant vous, tout ce qui vous a nourri, est-ce qu'on peut être totalement libre dans la création musicale ?
P : Oui. Mais on ne se détache jamais de ses influences. Et faut accepter qu'on soit tous en train de développer quelque chose qui existe déjà et qui existera toujours. Mais la liberté c'est de le faire soi-même et de l'emmener là où ça n'a jamais été emmené. J'ai l'impression qu'il faut vraiment accepter ses influences, et foncer dedans. C'est vraiment beau de s'approprier des choses qui existent. Si on n'est pas totalement libres ça ne sert pas à grand chose.
S : Mais ça passe forcément par la contrainte... Le plus beau c'est quand tu vas mélanger plein d'influences, plein de choses très différentes. Et c'est là-dedans que tu peux te créer ton espace de liberté, en mélangeant des choses qui ne l'ont jamais été, ou en mélangeant une esthétique avec un type de musique.
P : C'est comme si tu fabriquais un entrepôt vide. Il y a des murs, donc tu ne peux pas aller à 5km te baigner dans la rivière, mais tu peux faire ce que tu veux à l'intérieur de cet entrepôt.
S : Je pense que c'est nécessaire de se créer ces murs-là...
P : Après la question c'est : est-ce que tu abats ces murs à chaque fois que tu fais un nouveau projet ? Il y a des artistes qui vivent très bien le fait que chaque chanson soit une pièce. Nous, on a décidé que notre premier album soit...
S : ...un entrepôt.
P : Et peut-être qu'on va vouloir changer d'entrepôt pour le deuxième. Avec plus de vitres. Il ne faut pas que ce soit le même. Après il y a des gens qui veulent faire toute leur vie dans le même, et c'est cool. Mais tu prends un Bowie, il a changé d'entrepôt à chaque fois. Radicalement. 

Comment vous décririez simplement votre album ?
S : À chaque fois qu'on y réfléchit, on s'aperçoit que l'axe le plus important, c'est la chanson. Et qu'on s'amusait à faire plein de choses différentes à partir de cet axe-là. Je pense que ce premier album est un album de chansons. Avec différentes approches. C'est très difficile pour nous d'être objectifs, mais il y a quand même des couleurs différentes. C'est un premier album de chansons, j'espère qu'on en fera d'autres, avec peut-être d'autres axes. Je le décrirais comme ça.

Est-ce que vous avez l'impression de faire partie d'une nouvelle scène française jeune, innovante, forte ?
S : Quand on a commencé ce n'était pas du tout le cas pour nous, personnellement. On avait un côté assez isolé dans notre démarche, et on ne connaissait pas grand monde à Paris. Plus le temps avance, et plus c'est le cas. Il y a ce retour aux textes en français... Il commence à y avoir pas mal de groupes avec lesquels on se retrouve souvent en festival. J'ai l'impression qu'il y a un début de truc ce qu'il se passe. J'espère et je pense que ça peut aller beaucoup plus loin. Dans l'ensemble je trouve très positif ce qu'il se passe en ce moment, avec des artistes comme Flavien, Syracuse, Moodoïd, Petit Fantôme... Mais pour l'instant c'est difficile de faire une scène avec tout ça, parce que chacun développe son truc, et tout est très différent.
P : J'aimerais penser qu'il y a un truc particulier qui se passe, mais je pense que c'est un truc qui s'est toujours passé. J'ai plutôt l'impression d'appartenir à une génération extrêmement libre dans l'agencement de ses influences. Et ce n'est pas qu'en France. C'est une génération mondiale qui mélange tout ce qu'elle aime. Il y a encore quinze ans, les gens auraient été vachement plus segmentés. Je pense que notre génération s'est approprié ce truc-là, pour faire des choses assez neuves. La crise explique pas mal de choses, la mondialisation aussi, puis la rapidité d'information. Le fait que sur Instagram tu passes du Japon à l'Amérique du Sud en une demie seconde. Du coup tu te dis que tu peux mélanger des instruments brésiliens avec des synthés japonais. Ou faire une rythmique de hip-hop en pompant du Léo Ferré. C'est vraiment cool. Et il y a beaucoup d'artistes en France qui sont dans cette démarche-là - ceux que Simon a cités.

Pierre porte une veste Dior Homme et un t-shirt Sunspel.

S : Le fait qu'il y ait aussi des festivals sur lesquels on se retrouve tous, mélangés, à jouer sur les mêmes scènes, ça crée le début de quelque chose, je trouve. Reste à voir si ça peut se concrétiser en une scène.
P : Ce sera vraiment une scène le jour où tout le monde se mettra à travailler ensemble. Quand l'un produira le disque de l'autre, qui chantera sur le disque d'un autre, etc. Quand tout le monde fera ça pour tous les disques, ça deviendra vraiment une scène. Pour l'instant, c'est surtout des gens approchés par les mêmes promoteurs et les mêmes journalistes. Et il y a aussi une proximité géographique. Tous ces groupes, c'est des gens qui habitent à peu près dans le même coin, qui sont copains, qui on fait les mêmes écoles... Ce qui est beau avec cette scène, c'est qu'elle se construit sur la base de rapports humains assez simples. On se rencontre, on ne fait pas forcément les mêmes choses... Plus ces gens vont être amenés à se fréquenter, plus leur musique risque de se ressembler et de créer une scène. Mais pour l'instant on ne peut pas dire que les disques se ressemblent. 

Hypothétiquement ce serait un truc qui vous plairait, ce dont tu parles : produire quelqu'un d'autre, chanter sur la production de quelqu'un d'autre...?
P : Il y a des choses à faire, oui. Tout est... comment on dit déjà ? "Possible" !

Qu'est-ce qu'on peut vous souhaiter pour les mois, les années, les heures à venir ?
P : D'assez réussir pour faire d'autres disques !
S : Là on est super contents que l'album sorte, et on se demande si ce qu'on a fait nous permettra de faire ça plus longtemps.
P : Il suffit que ça ne marche pas bien pour que ça nous foute le blues, qu'on n'aie plus envie d'en faire, ou d'en faire autrement. Donc tu peux juste nous souhaiter que ça fonctionne. 

Ne ratez pas la Release Party de Recto Verso, ce soir au Cabaret Sauvage à partir de 23h. Avec les Pachanga Boys, Tim Sweeney et (bien évidemment) Paradis en DJ set. 

Credits


Texte : Antoine Mbemba
Photographie : Andrea Montano
Stylisme : Pau Avia
Crédits mode bannière : Pierre porte un manteau Gucci, un t-shirt Sunspel, un pantalon Comme des Garçons Shirt et chaussures personnelles.
Simon porte une veste Carven, un gilet A.P.C, un pantalon Lanvin, et chaussures personnelles. 

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