Patrick Eudeline ©Raphaël Rinaldi, extrait du livre "Paris New Moon Paris"

pourquoi pigalle restera pigalle, le berceau des contre-cultures

Il y doit y avoir quelque chose dans l'air de Pigalle. Du Grand Duc au Sans Souci de la Locomotive au New Moon, du Bus au Folie's Pigalle : le quartier reste le point névralgique d'une certaine idée de la nuit, de la fête et des marges.

par Marie-Lou Morin
|
22 Septembre 2016, 2:40pm

Patrick Eudeline ©Raphaël Rinaldi, extrait du livre "Paris New Moon Paris"

« Pigalle, c'est la poésie de la nuit noire crevée par le battement d'enseigne des cœurs électriques. C'est un peu de pluie mêlée aux roulis de pianos », écrivait le scénariste René Fallet, en 1949. Les néons sont aujourd'hui fatigués : les lettres du Folie's Pigalle grillent à mesure que la clientèle délaisse le club. Les rideaux de velours des cinémas porno ont la couleur des étoffes trop exposées au soleil. Les prostitués ne sont quasiment plus. Pourtant, bien au-delà de l'aura touristique qui amène encore des cars massifs devant le Moulin-Rouge, Pigalle vit toujours la nuit. « Pigalle c'est un quartier où tu peux encore cloper dans certains clubs, où tu croises des artistes, des dealers, des djihadistes en devenir, de vieilles prostituées. Un endroit carte postale un peu cheap mais qui reste authentique, un endroit où le smoothie sans gluten ne règne pas encore totalement en maître, décrit Guillaume Sorge, le directeur artistique du Festival Red Bull Music Academy, qui a imaginé une déambulation nocturne dans le quartier.

D'aussi loin que remonte l'histoire de Pigalle, le quartier n'a cessé de mêler les paumés, les artistes, les bien-nés en manque de frisson, les déchus, les hors-normes...« Il y a des endroits telluriques. Pigalle est certainement une zone comme ça. Je ne sais quelles racines il y a dans le sol et qui engendre ce phénomène fait d'amours et de rencontres », explique Claude Dubois, historien de Paris. Pigalle est ce quartier fait de fantasmes qui tient entre deux stations, Pigalle et Blanche, le boulevard Rochechouart et de Clichy et les rues perpendiculaires à la place Pigalle. « Historiquement, le quartier se situe aux marges géographiques, culturelle et sociale de Paris, c'est aussi un lieu où l'ordre et la loi avaient moins de prise. Un lieu de confrontation entre la norme et la dissidence : c'est la conjoncture parfaite pour faire croître une micro-société correspondant au profit de la contre-culture », analyse Steven Jezo-Vannier, historien et essayiste. Alors Pigalle en a vu passer des artistes, ceux qui refusaient de s'accommoder d'une certaine réalité, donnant naissance à des cultures en marge, tombées ensuite dans le mainstream ou tuées dans l'œuf par refus de la concession.

La fondatrice du Bricktop's, Ada Bricktop dans son club de jazz dans les années 1920

Investi par la mafia corse, qui s'ennuyait ferme sur l'île de Beauté et qui avait appris les rudiments du commerce du sexe dans les villes portuaires de Toulon et de Marseille, le quartier Pigalle se fait vider de ses petites frappes, toutes tuées par règlement de compte, dans la deuxième décennie du XXe siècle. C'est l'époque du jazz et de l'épopée d'Eugene Ballard. Enfant d'esclave, cet Américain n'a qu'un rêve : vivre en France. Pendant sa traversée de l'Atlantique, il débarque malgré lui àLiverpool où il devient docker, puis boxeur. Après un combat victorieux à l'Elysée-Montmatre, en 1913, il décide de s'installer à Pigalle. Seulement, c'est la veille de la Grande Guerre, et il est enrôlé dans l'armée. À son retour, il se marie avec une fille de comtesse et se paie Le Grand-Duc, au 52, rue Pigalle. Charlie Chaplin, Francis Scott Fitzgerald, Ernest Hemingway, Man Ray, Louis Amstrong fréquentent ce club ouvert jusqu'à l'aube en pleines Années Folles. Tout à côté, il y a chez Bricktop's, fondée par la chanteuse afro-américaine Ada Smith, où l'on échauffe ses pieds sur du charleston, qu'elle a importé. Django Reinhardt, lui, fréquente le sulfureux New Monico, temple du tango. La Deuxième Guerre mondiale met fin aux bars à bulles.

Il y a des endroits telluriques. Pigalle est certainement une zone comme ça. Je ne sais quelles racines il y a dans le sol et qui engendre ce phénomène fait d'amours et de rencontres

Les bandits corses continuent de faire leurs petites affaires : proxénétisme, trafic de drogue...Joseph Marini est le chef de la pègre. Régulièrement, il fait exécuter des adversaires par fusillade. Il ne fait pas bon de se promener au pied de la Butte. Mais Pigalle continue de fasciner, notamment les garçons de bonne famille qui rêvent d'être gangster. Comme Monsieur Bill, de son vrai nom Georges Rapin, gérant du Sans-Souci né dans le 16e bourgeois qui s'invente une vie de crapule jusqu'à tuer sa maîtresse prostituée en 1959. Il sera décapité par la justice. Pigalle a le goût du drame.

Dans les années 60, la police tente de nettoyer le quartier, et c'est la période des yéyés, fils à papa bien mis qui vont danser le jerk au Bus Palladium ou à la Locomotive. La légende les compare aux Mods londoniens. Chacun rivalise de bon goût : Johnny Halliday se prend pour Elvis, François Hardy scintille en Paco Rabanne au concert des Who.

Françoise Hardy et Johnny Hallyday à La Locomotive, dans les années 1960

Mais chasse la nature, elle revient au galop. Pigalle s'assombrit à nouveau avec le trafic d'héroïne et l'arrivée de la scène rock alternatif. «Puisqu'elles cherchent à établir un contre-modèle, les contre-cultures s'implantent en des lieux où elles peuvent fédérer les énergies favorables à leurs idéaux - c'est ce qui différencie la contre-culture des mouvements révolutionnaires. Elle ne s'impose pas aux autres, préférant s'implanter dans le présent avec les forces volontaires. Donc, la contre-culture s'établit nécessairement dans des espaces marginaux propices à la croissance de sa communauté et de son idéal », analyse Steven Jezo-Vannier.

Né sur les cendres du punk, au milieu des années 1980, le rock alternatif trouve son QG au New Moon, au premier étage d'un ancien club lesbien devenu club à strip-tease. La Mano Negra, Brigitte Fontaine, les Négresses vertes s'entassent dans cette pièce pleine à craquer où le sol manque de s'effondrer régulièrement sous les pogos endiablés d'une foule qui n'a plus rien à perdre. Les New-Yorkais viennent pour voir ce qu'il s'y passe. Beaucoup se souviennent encore du duo formé par Johnny Thunders (des New York Dolls) et Stiv Bators (The Dead Boys), le temps d'une éclipse lunaire. Mais la mauvaise héroïne terrasse cette jeunesse, Helno, le chanteur des Négresses vertes, meurt d'une overdose. Raphaël Rinaldi a photographié toute cette scène. Ses clichés carrés en noir et blanc (rassemblés dans le livre Paris New Moon Paris, publié chez Castor Astral et aux éditions Granada) constituent un témoignage radical d'une période on ne peut plus intense de la vie du quartier. « Plus libertaire que le New Moon, ça n'existe pas. J'ai jamais retrouvé un truc pareil. La fête ne s'arrêtait jamais, les concerts commençaient à minuit, un Dj enchainait et ça partait en after ensuite. Et puis les backstages ! C'était fort. Très fort. On était sur la Lune. » explique Raphael Rinaldi au téléphone. Et à littéralement trois pas de là résonnent déjà les beats sourds de la house, débarquée tout droit de Chicago

Jean-Louis Aubert, Daniel Roux et Richard Kolinka © Raphaël Rinaldi, extrait du livre "Paris New Moon Paris"

Les Folie's Pigalle deviennnent le temple de la musique électronique au milieu des années 90. La Shampouineuse y crée les meilleurs flyers de l'histoire de la musique française, et annonce les soirées organisées par David Guetta, puis Pedro Winter. Dimitri From Paris, les Daft Punk, DJ Gregory font s'extasier une foule cosmopolite composée de travestis, gamins de banlieue, houselovers, modeux...C'est la naissance de la French Touch. Crystal anime les soirées Escualita où, telle une Madonne, elle provoque dévotion et transe. Ses amies et elle, péruviennes et brésiliennes, sont les reines de Pigalle. Quelques années auparavant, d'autres reines s'étaient déchirées à coups de grenades et de fusils. Elisa, transsexuel proxénète, meurt d'une balle dans le cœur, assassinée par sa rivale Claudia Tavares, sur fond de trafic de silicone. Ça ne s'invente pas. Pigalle a toujours eu le don d'exacerber les sentiments.

Il n'y a pas de nostalgie à avoir avec ce quartier. Tu verras qu'il n'y a rien à faire revivre, tout se joue maintenant mais pas toujours là où on le croit.

Le groupe de rap La Rumeur y naît à la même époque. « On y a usé nos guêtres, écumé tous ses recoins. On sent encore quelque chose d'irréductible, d'authentique et profond qui tient, je crois, à la proximité de Barbès, son immigration, ses pauvres et son urgence sociale. Sans Barbès, Pigalle ressemblerait déjà à Bastille », raconte Hamé, l'un des membres du crew. Avec Ekoué, ils ont tourné leur premier long-métrage, dont la sortie est prévue en février prochain, dans le quartier : Les Derniers Parisiens est l'histoire de deux frères rivaux qui se disputent tragiquement un club. « Ce qui nous a toujours aimanté à Pigalle, c'est son caractère transgressif, électrique, tragique, son vice, sa pollution sonore, sa façon de marier les contraires, et la promesse surtout d'y trouver encore le vrai Paris. D'où le titre de notre film. » De quoi rendre vaines les menaces de gentrification, qui pèsent comme partout dans la capitale.

Il y a trois ans, le New York Times accusait les hipsters d'avoir détruit l'âme de Pigalle, fantasmant un quartier qui n'avait pas bougé depuis Toulouse Lautrec et les maisons closes et soudainement ravagé par les bars à jus bio. « Le quartier a été rebaptisé SoPi dans une façon démoralisante de singer New York, conduisant le Paris authentique à être anéanti », écrivait Thomas Chatterton Williams. Un discours passéiste, un peu à côté le plaque, pensé à des milliers de kilomètres de la réalité : quoi que l'on fasse, Pigalle reste toujours cet immense bordel. « Il n'y a pas de nostalgie à avoir avec ce quartier, assure Guillaume Sorge. Essaie d'aller au Titan [énorme club emblématique de la scène africaine, ndlr], tu verras qu'il n'y a rien à faire revivre, tout se joue maintenant mais pas toujours là où on le croit. »

Crédits


Texte : Marie-Lou Morin

Tagged:
RBMA
Musique
histoire
Pigalle
new moon
société
contre-cultures
folie's pigalle