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comment l'industrie du sexe a conquis la mode (et le monde)

Alors que l'univers trash et non-conventionnel du strip-tease séduit la mode en 2016, doit-on craindre ou se réjouir de cette appropriation culturelle ? i-D a demandé leur avis aux vrais travailleurs du sexe.

par Jane Helpern
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21 Juin 2016, 8:15am

En mars dernier, au beau milieu de l'hystérie de la semaine des Oscars, une nouvelle installation est apparue à l'intersection très peuplée d'Hollywood Boulevard et La Brea à Los Angeles - aussi étincelante que troublante. Parée de cache-tétons affriolants et d'un string remplit de billets verts, la statue des oscars repensée en strip-teaseuse était l'œuvre de l'artiste de rue britannique Plastic Jesus. Son dernier commentaire culturel. Les années précédentes, il avait érigé des statues dorées sniffant de la drogue, tentant de mettre en lumière le côté obscur d'une industrie superficiellement glamour. "Il y a tant de femmes qui viennent à Hollywood pour vivre leur rêve, devenir actrices, danseuses ou chanteuses et qui, malheureusement, à cause du manque d'opportunités et du très élevé coût de la vie, sont obligées de se déshabiller dans des bars et des strip-clubs" expliquait Jesus dans son manifeste. Une perpétuation trop familière du stéréotype de la "strip-teaseuse malheureuse" que beaucoup de danseuses heureuses et épanouies sont obligées de supporter et de surmonter au quotidien. Dans la mode peut-être encore plus qu'ailleurs, et dans la pop culture en général, la fascination pour le strip-tease et l'iconographie qui va avec a toujours été un fait. Essayons de creuser cette obsession et d'en saisir l'impact sur les vraies femmes de l'industrie.

Durant les siècles qui ont suivis l'invention du strip-tease, le divertissement pour adulte n'a cessé de venir se frotter à la culture mainstream. Prenez Dita Von Teese, la fétichiste au cheveux de jais devenue icône de la mode et célèbre après avoir posé pour une couverture de Playboy - reconnue pour avoir ressuscité l'art du strip-tease. Il y a aussi Diablo Cody, chouchou d'Hollywood et (la seule ?) strip-teaseuse féministe, désormais tributaire d'un Oscar pour le meilleur scénario. Avant d'être applaudie par l'industrie pour Juno, elle se confiait à l'écrit et racontait dans tous ses détails son année passée à travailler des peep-shows et strip-clubs miteux. Et comment oublier Brooke Candy ? La cyber-bombe, folle, futuriste et ancienne strip-teaseuse est passée du statut de rappeuse grivoise à celui de muse de la mode sous nos yeux ébahis. Elle prépare son premier album, produit par Sia. Lady Gaga a elle aussi manœuvré la barre de pole dance en quête de billets, et clame avoir gagné bien plus en dansant sur les tables qu'en les servant.

Si aucune des personnalités interrogées n'a semblé honteuse de son passé dénudé, toutes ont transité vers des carrières jugées plus "socialement acceptables". Qu'en est-il alors des femmes pour qui se déshabiller n'est pas qu'un souvenir de - plus ou moins - longue date, mais bien un métier dont elles sont fières ?

Prenons la colère de la fondatrice du slutwalk et activiste en marche contre le slut-shaming, Amber Rose. En tant qu'ex de deux (pas franchement copains) magnats de la musique, elle a été catapultée dans le rôle visible et mouvementé de celle qui met à mal l'attitude vieillotte de la société à l'égard des femmes fortes et émancipées. Son passé de strip-teaseuse est l'argument-roi utilisé par Kanye West quand il s'agit de l'accuser de vulgarité via tweet évocateurs. Dans un récent article d'i-D sur ce que le combat de coqs entre Khalifa et Yeezy révélait de la misogynie de ce dernier, on pouvait lire : "Le plus ironique, c'est qu'en comparant Rose et Kardashian, le contraste sur lequel s'appuie West est loin d'être flagrant. Les deux femmes ont gagné en notoriété - pour le meilleur et pour le pire - grâce à leur sex-appeal (Rose était strip-teaseuse et mannequin, Kardashian a fait une sex tape), et les deux sont aujourd'hui mamans". Contrairement à Von Teese ou Gaga, Amber Rose a décidé de ne pas se distancier de son passé. Elle n'a pas non plus enrobé son identité dans des étoffes de haute-couture. Non, elle a décidé de prouver qu'être maître de son corps et de sa sexualité est un véritable acte de féminisme, et pas une invitation au harcèlement sexuel.

Et voilà qui est encore très ironique. Alors que Kanye se fait son trou dans les rangs de la mode tout en continuant à dénigrer la nudité de son ex, Hedi Slimane recrutait des danseurs de chez Jumbo's Clown Room pour son défilé californien du début d'année, où l'on retrouvait aux premières loges Courtney Love, Justin Bieber, Lady Gaga et Joan Jett (dont deux sont anciennement strip-teaseuses). Pour qui n'a jamais expérimenté Jumbo's, c'est un bikini bar hollywoodien connu pour sa clientèle arty et ses danseurs de rock'n'roll diplômés de Juilliard qui se lâchent aux premiers sons de n'importe quel morceau de Black Sabbath. Et cela nous amène inévitablement à l'électrique et sexuelle collection automne/hiver 2016 d'Alexander Wang - son podium frappé des pas de mannequins punk aux pantalons brodés de silhouettes de danseuses exotiques. On a peut-être atteint une apogée sensuelle avec la fête de la marque de streetwear Richardson lors de la fashion week, une célébration dans la débauche durant laquelle la minette du net/créatrice de mode naissante/danseuse à poil Zoe Kestan aka @weed_slut_420 n'a pas fait regretter aux invités (dont Hari nef et Jemima Kirke) d'être venus. 

L'industrie de la mode n'échappe pas aux accusations d'appropriation culturelle (on vous en parlait déjà dans i-D il y a quelques mois). Encore une fois, la communauté des strip-teaseurs est une des victimes de ce phénomène, devenu banal voire anodin. La valorisation d'une culture est essentielle pour endiguer les préjugés. Mais sachant que la profession de strip-teaser n'est pas ou n'est que peu reconnue par nos sociétés, que ceux qui l'exercent sont plus que jamais discriminés (la plupart n'ont ni vrai contrat ni chômage) et que les femmes sont encore victimes des stigmas qu'on leur colle sans jamais les concerter, il est urgent de réfléchir à cette appropriation de la part de la mode. L'industrie est assez puissante et hégémonique pour transmettre des messages de tolérance à l'égard des acteurs de la profession. Pourtant, la plupart des créateurs se contentent d'emprunter l'esthétique de la strip culture à ses acteurs pour se donner une soi-disant 'street-cred' forcément marginale et désirable en 2016. Doit-on s'alarmer de cette appropriation culturelle ? Est-elle bénéfique à ceux qui exercent le métier ?

Pour répondre à nos questions, on a rencontré Jacqueline Frances, aka Jacq The Stripper. Celle qui s'auto-proclame "entrepreneuse et mega babe" — strip-teaseuse, comédienne et auteure du livre autobiographique The Beaver Show, qui raconte ses aventures — est une femme de poigne qui lutte au quotidien contre les préjugés que subissent les strip-teaseurs et les travailleurs du sexe, en général.

"Commençons par le plus simple, les strip-teaseurs sont devenus cool. Enfin, pas nous directement, parce qu'on est toujours traités comme de la merde - mais plutôt l'idée de faire partie d'un univers sexy, trash, en dehors des conventions sociales. Cette idée-là plait beaucoup, explique-t-elle quand on lui demande son avis sur l'attraction de la mode actuelle pour la strip-culture. Pour être tout à fait franche, j'aime à croire que je contribue à ma manière à ce changement de perception du milieu. J'en suis fière. Peu d'entre nous le sont, car ce métier et plus généralement le milieu sont durs et peuvent potentiellement ruiner des vies, comme une future carrière pro. C'est pourquoi il est primordial de faire évoluer les consciences et de lutter contre tous les préjugés à l'égard ma communauté."

Zoe Kestan, plus connue sous le nom de @weed_slut_420 sur Instagram, rassemble 30 000 followers depuis qu'elle a été shootée par Richard Kern. Si elle est nouvelle dans le milieu, elle a eu le temps d'aider Andrew Richardson, le fondateur de l'éponyme marque de street wear Richardson, qui a engagé des danseuses et créé des tenues spéciales pour sa soirée de fashion week. "Il a été très ouvert, bienveillant, généreux. J'ai adoré travaillé avec lui," confie Zoe.

Tout juste diplômée, assistante émérite de Jeff Koons, créatrice de lingerie, mannequin et consultante, elle a choisi de consacrer son temps libre à danser dans les clubs de New York, tout en réfléchissant à la notion ambivalente de vulgarité qui touche le milieu du striptease "et pourquoi certains éléments sont, contrairement à d'autres, plus acceptés socialement, explique-t-elle. J'adore me saper avant de me produire sur scène. J'aime me transformer sur scène. Et me faire payer pour ça," enchaine-t-elle. D'ailleurs, elle compte bien utiliser son statut de it-girl pour apprendre aux jeunes garçons et filles à se sentir libre et bien dans leur corps. "Je suis la plus âgée de la fratrie et mes petits frères et sœurs me suivent sur Instagram. J'essaie de leur inculquer les bonnes manières de se conduire face à la gent féminine. Je suis jeune donc je fais tout pour faire changer les choses à mon échelle."

En janvier dernier, le hashtag #NotAStripper a séduit des milliers d'utilisateurs, il accompagnait des photos de pole dance étaient suivies de cette indication, comme pour mieux montrer qu'elles étaient 'extérieures' à cette culture et qu'il ne fallait pas les confondre avec de 'vulgaires' strip-teaseuses mais de simples amatrices. Les filles du métier, elles, n'ont pas tardé à répondre à ce phénomène par le biais du hashtag #YesAStripper, #AllPoleDancers et #ProudStripper afin de prouver leur appartenance à ce milieu et leur fierté d'en faire partie. L'art de la pole dance est né des strip-teaseurs. Le nier est à leurs yeux réducteur et désobligeant. De fait, le mouvement virtuel #NotAStripper conduit à étiqueter encore un peu plus les strip-teaseurs. "Les apprentis et les profs qui font tout pour effacer l'héritage de la pole dance en omettant de citer ses racines, c'est-à-dire, le strip-tease, ne font qu'accentuer les stigmas envers la profession," assurait la strip-teaseuse Elle Stanger au Daily Dot

"C'est complètement absurde de payer pour des cours que pratiquent au quotidien les vrais acteurs du métier, sans même en connaître l'histoire." Alors que les associations de pole dance se multiplient et tentent de légitimer la pratique et de l'institutionnaliser, notamment dans le but de la faire entrer aux jeux olympiques, il reste beaucoup à faire pour que l'apport des acteurs de la profession dans la reconnaissance de cette pratique soit reconnu à sa juste valeur. Si la tendance actuelle veut que la mode bouscule les codes traditionnels du genre en sur-jouant l'esthétique trash, il est impératif que l'industrie supporte les premiers concernés par cette appropriation, à savoir, les strip-teasers. "Des tonnes de hipsters se rendent dans les clubs de strip-tease aujourd'hui… Et ils prennent des selfies pendant qu'on danse derrière eux, sans se soucier de ce qu'on fait. C'en devient limite blessant, explique Ms. Frances. Le seul argent qu'on se fait, c'est grâce aux tips. Alors peut-être que ces mecs cool qui passent les portes du club ne se rendent pas compte qu'ils crachent inconsciemment sur nous. Mais je me sens très nulle quand les gens assis en face de moi ne daignent même pas me regarder, ou le font en coin. Les strip clubs ne sont pas des musées ou des galeries d'art. Ce sont des putains de lieux d'interaction. Si tu ne joues pas le jeu, tu n'as rien à y faire." Nota bene aux créateurs : "Si vous avez assez de cran pour déguiser les mannequins en strip-teaseuses, pourquoi ne pas inviter, carrément, une vraie fille du métier au défilé ?" demande Frances. C'est vrai. Pourquoi pas ? 

Credits


Photographie : Yulya Shadrinsky
Texte : Jane Helpern