cerrone est (encore) de retour, plus cool que jamais

Le papa français de la disco sort un nouvel EP, un hommage à l'afrobeat et aux grands noms du funk et de la disco. L'occasion de revenir sur sa vie déjantée.

par VICE Staff
|
16 Février 2016, 10:35am

Il y a une chose remarquable chez Cerrone, c'est qu'il ne change pas. Des rides se dessinent au coin de ses yeux malicieux, mais sa voix reste enfantine. À peine assis l'un en face de l'autre, il commence à battre la mesure sur la table qui nous sépare - sa célèbre mèche cimentée s'agite doucement. Il ne tient pas en place. Une hyper activité qui lui aura sans doute valu de devenir l'enfant terrible de la disco dont il est maintenant le grand parrain. Depuis plusieurs années, perché dans sa tour d'ivoire avenue Georges V, Cerrone veille tranquillement sur les métamorphoses contemporaines de son genre musical préféré. Aujourd'hui il fait une nouvelle apparition avec la sortie d'Afro, son nouvel EP. Un hommage à ses racines musicales et à l'afro-beat grâce auquel il s'est imposé petit à petit dans le paysage musical mondial.

Dans son immense appartement, Cerrone est plutôt à l'aise, posé au milieu d'une douzaine de disques d'or et de quelques photos témoins de sa vie déjantée. Décontracté et taquin, il se remémore ses premiers coups de baguettes sur sa première batterie. "J'étais un fouteur de merde en classe. Je tapais des rythmes sur mon bureau d'écolier à longueur de journée. Ma mère a donc trouvé une carotte pour ne pas que je me fasse virer, confie Cerrone avant d'ajouter, "Je me suis retrouvé avec une cymbale et une caisse claire. Super mais pas assez pour faire du rock. Donc j'ai fait des petits boulots, je vidais des wagons à Rungis la nuit pour me faire des sous et m'acheter une grosse caisse puis le reste." Sculpté aux riffs woodstockiens de Santana, Hendrix et des Stones, l'amour de Cerrone pour la musique a bouleversé l'ordre astral qui le prédestinait à la coiffure. Un retournement du destin que Cerrone doit à sa force d'âme… Et à ses nombreuses conquêtes féminines aussi.

À l'âge de 16 ans Cerrone fugue et dort sur les canap' de ses copines. "J'essayais de trouver des copines plus âgées pour pouvoir crécher dans leurs chambres de bonne. J'ai parfois dormi sous le pont Saint-Michel. Jusqu'à ce qu'une de mes copines se fasse engager au Club Med et c'est là que j'ai rencontré Gilbert Trigano." Cerrone ment sur son âge et devient le "DA" officiel du Club Med où il fonde son groupe, les Kongas. En toute modestie il commente "J'avais le meilleur groupe de banlieue puis le meilleur groupe de Paris" mais Cerrone ne pouvait se contenter du triste rôle de Popeye dans Les Bronzés. Il lui fallait plus. Dans un dernier coup de poker, Cerrone sort, sans concession, un titre disco de seize minutes - une hérésie pour l'époque. Ses rythmes résonnent outre-Atlantique et c'est le début de la gloire, de la fête, des filles, bref "d'une époque qui n'est pas racontable. J'étais le Lady Gaga de l'époque. Je vendais plein de disques, Supernature était un carton ! C'était l'époque du 54, on était une petite bande de tarés avec Jean-Paul Goude et les autres - tous des provocateurs à succès. On poussait la folie le plus loin possible et on profitait de cette période love-sexe-rock'n'roll à fond."

En écoutant Cerrone remonter le cours de sa vie, il est impossible de ne pas se demander comment ce musicien a réussi à passer entre les gouttes de la ringardise. Il se pose dans un univers éminemment cool mais aux frontières vieillottes. Cerrone joue à l'équilibriste mais ne tombe jamais. Depuis quelque temps, il laisse les nouvelles générations se charger de son leg et les regarde distordre ses plus grands tubes. Son secret pour traverser les âges et ne jamais se laisser dépasser : les autres. "Les générations qui m'ont succédé m'ont rattrapé au fur et à mesure en reprenant mes morceaux, en les samplant, les mixant à travers les décénnies. Moi j'y suis pour rien. Je regarde tout ça, à la fois surpris et content." Un rayonnement que Cerrone accueille en véritable businessman mais toujours les bras ouverts, "c'est fantastique de se faire reprendre par Paul McCartney, Pink, Grove Armada ou Run DMC. J'ai eu des surprises magnifiques."

En fait, Cerrone a toujours eu les bords un peu punk. En décloisonnant les genres musicaux et en prophétisant l'arrivée fracassante du synthé et de l'électro, le papa français de la disco s'est hissé au-dessus de ce qui se faisait en son temps et s'est octroyé une vue imprenable sur l'avenir et sur les générations de musiciens qui l'ont suivi. Aujourd'hui, il observe un retour aux seventies qu'il embrasse comme une résurrection : en parlant de la scène électro actuelle Cerrone s'excite un peu sur sa chaise et ne tarit pas d'éloges - il semble revivre la même ivresse grisante de ses premiers temps. "On m'aurait demandé mon avis sur l'électro il y a 10 ans j'aurais dit autre chose. Aujourd'hui je la trouve hyper créative. La barre est très haute. Même en France. Les musiciens mélangent tout, ne sont pas sectaires et ça, c'est génial. Moi je le vis comme un renouveau des 70's. Il n'y a rien eu entre." Une émulation qui ne pouvait le laisser indifférent ou même immobile. Cerrone vit cette période comme une renaissance qu'il se devait de marquer de sa patte. Son nouvel EP Afro rassemble les figures tutélaires de la disco, de la funk et de l'afrobeat comme Manu Dibango, Tony Allen ou Todd Edwards. Ce énième écrin renoue avec les rythmes afro et synthés qui ont marqué l'âge d'or de la disco lorsqu'elle faisait encore le pont entre différents territoires musicaux, entre différentes classes sociales. Alors voilà, encore une fois, Cerrone passe entre les mailles du filet grâce à une énième acrobatie. Si bien qu'on en oublierait presque ses lunettes teintées et sa gourmette qui brille.

Credits


Texte : Micha Barban Dangerfield

Tagged:
Cerrone
afro
interviews musique