la banlieue est un goulag (où on ne peut que créer)

Avec le projet photographique Goulag, Ivan Dion et Wally Lamzaoui célèbrent une culture banlieusarde qui manque aux illustrations habituelles de "l'autre côté du périph".

par Antoine Mbemba
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16 Juin 2016, 11:25am

La banlieue est un sujet sans fin. L'objet d'une fantasmagorie violente et cinématographique, le terrain politique de ceux qui ne s'en soucient pas et la dernière lubie de parisiens un brin aventureux. C'est tout ce qu'on y voit et rien de ce qu'on y croit. Un territoire qui soulève les peurs d'une gentrification soudaine pour de bonnes raisons. Caricaturalement, le centre de Paris - l'intérieur du périph - est grillé. Le Grand Paris est dans les têtes, s'installer à Montreuil est dans les mœurs. Un paradoxe. La banlieue reste trop souvent associée aux grands ensembles, aux émeutes de 2005, aux soi-disant zones de non-droit, au traitement médiatique affabulateur qu'on lui réserve. Un non-sens pour qui la connaît de près, y a grandi, l'a aimée. Pour qui elle restera à jamais la maison.

C'est le cas d'Ivan Dion et Wally Lamzaoui. Le premier est le fondateur du magazine Carnet d'Ivoire, petit bijou underground, alternatif et fait-maison. Le deuxième, son ami de longue date, est photographe du spontané, féru de l'argentique. Les deux gaillards viennent du Val-de-Marne et sont à l'origine du projet Goulag : une édition elle aussi produite entièrement à la main. Un parallèle photographique, une vision personnelle et intime de leur banlieue qui roule en moto sans casque pour casser l'ennui. Oui, la banlieue on peut s'y ennuyer. Ferme. Mais Goulag vous crie de manière totalement méta que cet ennui est source de création, d'énergie et de talent(s). On a posé quelques questions à Ivan Dion avant le vernissage du 17 juin à Paris, efficacement sous-titré : "Bienvenue dans notre goulag, bienvenue dans notre banlieue".

Est-ce que tu peux te présenter, me parler de ton parcours...
Bon, j'habite dans le 94, déjà ! Je suis artiste, et de temps en temps modèle. Aujourd'hui mon travail se résume un peu à Carnet d'Ivoire, un magazine indépendant et underground que j'ai monté en 2011. L'idée c'était de tout faire moi-même. Quand j'ai monté le mag, j'ai tout fait à la main. Je suis allé faire les interviews, je suis allé me renseigner sur les papiers, j'ai mélangé plusieurs types d'impressions... L'idée c'était de vraiment tout faire et de retrouver un esprit punk.

D'où t'est venu ce besoin de tout faire ?
Je voyais plein de gens super talentueux autour de moi qui n'avaient peut-être les connaissances ou la tchatche pour se vendre. Du coup, ils arrêtaient leur travail artistique après l'école. J'étais frustré de voir tous ces talents s'éteindre. À côté de ça je faisais des articles ou des illustrations pour plusieurs publications, mais j'avais envie de faire mon propre mag, alternatif. Le fait que je sois artiste me pousse à considérer le magazine d'une manière différente. Je ne me pose aucune limite, j'essaye à chaque fois d'innover, de repenser les choses et de casser les codes. Et quand t'es indé, tu n'as aucune limite. Personne pour t'imposer des contraintes.

C'est aussi assez dur de s'imposer en indépendant, non ?
C'est ultra galère. Moi je ne suis parti de rien. Et c'est ça qui est génial avec l'indépendant : tu n'as rien, mais si t'as vraiment les crocs, tu te démerdes pour tout trouver. Moi, l'énergie je l'avais, les gens je pouvais les trouver. Après le seul problème c'est l'argent... J'ai cette passion du bouquin, de l'impression, du papier. Ça demande beaucoup de moyens. Vu que je connaissais plusieurs types d'impression, j'ai pioché à droite à gauche dans ce que je savais faire. La sérigraphie, les impressions noir et blanc, en couleur... C'est ce qui fait la beauté du bouquin. Il voyage avec le papier, la production, l'impression, le façonnage. Le fait-maison.

Parle-moi de Goulag...
C'est un projet que j'ai monté avec mon pote Wally Lamzaoui, un ami de longue date. Je lui ai dit un jour que j'avais l'idée de monter un nouveau fanzine, un truc totalement street, banliseusard. Un magazine de bécane, qui s'attarderait plus sur les sensations que sur l'aspect technique. Nous on a grandi avec des mecs qui font de la moto sans casque, du cross en pleine rue, de la custom. Du coup on a commencé à bosser là-dessus ensemble et le mag de moto a naturellement muté en un véritable état d'esprit, un mouvement de pensée - pas "ghetto", mais "banlieusard". Ça regroupe un peu tout le monde. Des gars de cité, des punks, des rockeurs. C'est un état d'esprit commun, peu importe d'où tu viens.

Si c'est un esprit; avant un lieu, est-ce que le côté banlieue est vraiment primordial ?
Ça peut toucher beaucoup de gens. Pour le bouquin, on a fait participer des gens des quatre coins de la France. Du monde entier, même. Mais on voulait appuyer le côté banlieusard - "Goulag-94". Le truc, c'est qu'en banlieue, t'es à l'écart de tout. T'as pas grand-chose où sortir. T'as des fast-food qui restent ouverts tard, des bars à chicha, mais tu peux facilement te retrouver dans une zone où il n'y a rien. Et qu'est-ce que tu fais avec rien ? Tu crées. T'imagines des choses. En banlieue il faut trouver des idées, constamment.

On ressent ça dans les images. Cet ennui qui devient terreau de créativité...
Exactement. Cet ennui en devient beau. Et j'aimais beaucoup le travail photo de Wally dans tout ça. Il n'y a aucun montage, c'est que du naturel, pris sur le vif. C'est sa manière de travailler. Il ne veut pas monter ni faire une mise en scène de banlieue déjà vue, attendue. Genre un mec qui sort son flingue. Là c'est vraiment une autre image de la banlieue qu'on montre. C'est une sorte de parallèle.

Il n'y a aucune mise en scène, donc ?
Aucune à part dans le teaser. Mais le teaser c'était une sorte de trip. On s'est bien éclaté. Il a fallu trouver un ami qui possède une voiture comme ça... C'est du bricolage mais on se fait kiffer comme on peut !

Pourquoi ce nom, "Goulag" ?
Eh bien parce qu'on a toujours en tête cette vision du goulag, à l'ancienne, avec des gens enfermés dans des cachots, maltraités. Aujourd'hui, toutes proportions gardées, la banlieue est une forme de goulag. Les grilles sont juste moins visibles, mais on est parqués dans des HLM, restreints par les impôts, le pouvoir d'achat... C'est une forme de prison invisible.

Vous avez essayé de vous détacher de ce qui a déjà été fait autour de la banlieue ?
Non, pas forcément. On sait qu'il y a plein de choses qui sont faites autour de ça. Aujourd'hui en 2016, c'est très compliqué de se démarquer sans faire du déjà-vu. Beaucoup de sujets ont été traités. Moi entre Carnet d'Ivoire et Goulag, je ne me pose jamais la question de ce qu'il se passe ailleurs. Je fais les choses en fonction de mon ressenti. C'est naturel pour nous, c'est notre quotidien. On ne se demande pas si ça existe déjà.

La banlieue est souvent politisée ou traitée de manière violente... Chez vous il y a une approche plus sensible, presque intime.
Clairement. Ça intéresse les gens d'avoir cette image choc, ce rentre dedans. Les gens aiment le spectacle. Ça nous semblait intéressant de mettre en avant ce côté de la banlieue, où les gens font justement des bouquins. Où on utilise un autre média, un support différent. C'est une évolution - la nouvelle banlieue 2016. C'est un peu caricatural, mais avant on avait le graffiti et le rap. En 2016 on fait des bouquins, entre autres choses.

Toi personnellement, c'est quoi ton rapport avec la banlieue, en 2016 ?
Pour moi la banlieue c'est le spot de la création. Vu qu'il n'y a rien, tout est à faire, ça donne envie de développer, de faire des choses et de les rendre attractives. T'as envie de construire. C'est comme une forêt, où tu vas pour te ressourcer, prendre du temps pour toi, apprendre des choses. Mais tu peux aussi t'y ennuyer, et c'est à toi de trouver les solutions à cet ennui.

Que veux-tu que les gens retiennent de Goulag ?
Je veux qu'ils gardent à l'esprit les belles et bonnes choses qui émergent de la banlieue. Je veux qu'ils réalisent qu'il y a dans les banlieues des gens super intéressants, énergiques et friands de faire des choses, de se bouger.

Le projet Goulag sera présenté ce vendredi 17 juin à partir de 18h30 à L'Imprimerie, 16 rue Saint Merri à Paris.

Credits


Texte : Antoine Mbemba
Photographie : Wally Lamzaoui

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