gilles peterson pense que la musique va sauver le monde

i-D a rencontré l'érudit musical le plus cool d'Angleterre à quelques semaine de "son" festival, le Worlwide de Sète - dont nous serons partenaires.

par Micha Barban Dangerfield
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13 Juin 2016, 4:35pm

À 50 ans, l'anglais Gilles Peterson a encore l'énergie, l'honnêteté et l'excitation d'un enfant. Ses yeux rieurs ont vu défiler un nombre incalculable de genres musicaux, de groupes et de mouvements. Des raves interminables aux clubs de jazz souterrains en passant par les radios pirates plantées sur les toits de Londres, Gilles a fait les cent coups musicaux et s'est hissé parmi les grands sages de l'histoire de la musique. Son regard doux, sa voix allègre et son amour incommensurable pour la musique ont fait de lui l'un des acteurs les plus respectables et les plus aimés de l'industrie de la musique. Chaque année, le DJ, présentateur et producteur organise le Worlwide festival à Sète dans le sud de la France, perché au-dessus de la houle méditerranéenne, au Théâtre de la mer. S'y mélangent les héritiers de la world music ainsi que la nouvelle garde de la house et de l'électronique. Un brassage qui fait beaucoup de bien et une messe d'amour que l'on ne raterait sous aucun prétexte. Cet été, i-D sera partenaire du Worldwide et, en guise d'amuse-bouche, nous avons rencontré Gilles le grand sage. Spoiler alert : il nous livre la clé musicale pour sauver le monde.

Comment s'est faite ta rencontre avec la musique ? Est-ce que tu as su tout de suite que tu en ferais ta vie ?
Ma première vraie expérience avec la musique date de mon départ de l'école en France et de mon arrivée en Angleterre. C'est à ce moment-là que j'ai réalisé que la musique faisait déjà partie intégrante de ma vie, que je devais faire partie d'un groupe. Un jour, alors que j'étais dans la maison d'un ami, j'ai vu sa sœur mettre un disque de Bobby Caldwell. Je me souviens l'avoir écouté, aimé, adoré. C'est ce qui m'a conduit à creuser la soul music. La sœur de mon ami m'a parlé des Weekenders et des festivals auxquels elle avait l'habitude de se rendre. J'ai su que la musique guiderait ma vie et ne me quitterait plus.

À cette époque, les adolescents faisaient tous partie d'une tribu, (les mods, les skins, les teddy boys, etc). Étrangement, tu sembles avoir échappé à ces étiquettes pour te forger ta propre identité soul…
Ouais, on était seulement 3 soulboys à l'école. À cette époque, c'était le punk, le heavy metal aussi, mais je n'aimais ni l'un ni l'autre. Soit tu étais un rockeur, soit un punk, soit un soul boy. Ça ne m'a pas empêché d'aller à quelques concerts punk à l'âge de 12, 13 ans. Je collectionnais aussi les singles punk, les formats 45 tour des Slits, notamment et quelques groupes du même genre. Mais je me souviens surtout des groupes comme Madness, les Specials et 2 Tone. Rien à voir avec la soul music, donc ! Tu sais, c'était une époque assez dingue pour l'Angleterre, sans qu'on s'en soit rendu compte. La scène jazz et funk, portée par des groupes comme Level 42 et Light of The World, était en pleine ébullition. Cette effervescence musicale m'a beaucoup influencé.

Quand et pourquoi t'es-tu retrouvé derrière les platines ?
Dès que j'ai commencé à écouter les radios pirates. J'imaginais l'excitation qu'on pouvait avoir à bidouiller les antennes sur les toits d'un immeuble ! À cette époque, mes parents m'avaient laissé tout seul pour aller fêter leur anniversaire de mariage. J'en avais profité pour vendre mon train électrique pour me payer des platines. Je devais avoir 13 ou 14 ans - ça leur a sûrement un peu foutu les jetons. J'ai commencé à organiser des soirées avec ma discomobile. Donc j'ai entamé ma carrière de Dj à 14 ans.

Tu t'es vite fait connaître pour tes émissions de radio, à l'époque où les radios pirates étaient en pleine effervescence… Ça devait être assez excitant, non ?
J'ai l'impression que j'ai épuisé au maximum ce médium qu'est la radio. J'ai d'abord travaillé pour une Hospital radio station, dans le but d'aider les patients et les malades à récupérer en écoutant de la bonne musique. La première fois que je suis arrivé là-bas, j'ai eu la peur de ma vie. Les gens m'écoutaient vraiment, ils attendaient quelque chose de moi et j'étais encore tout jeune. C'est après cette drôle d'expérience que je me suis mis aux radios pirates anglaises : Radio Invicta, Kiss FM, Jazz FM et la BBC. Quand j'allais rendre visite à ma grand-mère, en Normandie, j'écoutais Nova. C'est grâce à elle que j'ai pris conscience qu'il existait des radios libres en France, qu'elles formaient un vrai mouvement alternatif. Radio Nova était radicale, à mes yeux, parce que le mec qui officiait à l'époque, Loik Dury, m'a appris qu'on pouvait mixer Sly, The Family Stone et Blaky, Prince et la chanson française ou africaine. Il m'a transmis une certaine vision de la musique, très libre. On n'avait pas cet esprit en Angleterre, même à l'époque. Je dirais donc que mon inspiration principale vient de ces deux pôles : les premières stations radios pirate londoniennes et Radio Nova.

Cet état d'esprit dont tu parles continue d'influencer les radios, surtout aujourd'hui…
Oui et c'est une très bonne chose ! Je m'apprête à lancer ma propre station, en ce moment. Elle va s'appeler Worldwide FM et sera officiellement prête pour septembre. Pareil pour le festival Worldwide, dont on assure la programmation. Toute l'idée est d'investir le monde entier, d'avoir des studios à ses quatre coins et d'inviter les Djs et musiciens à jouer. Je veux seulement promouvoir de la bonne musique.

Si tu devais choisir le titre qui a changé ta vision du monde, ce serait lequel ?
Il y en a tellement. Attends, je regarde dans mes Cds… Je me souviens avoir acheté un coffret en France, un jour : "10 ans de Saravah", sorti sur le label français de Pierre Barouh. À cette époque, je ne connaissais pas grand-chose de la musique française. Et pour la première fois, j'écoutais du jazz en dehors de mon territoire avec des artistes comme Jacque Higelin, Brigitte Fontaine, etc. J'aime bien me dire que je suis une version alternative de Pierre Barouh qui ferait se rencontrer des univers et des genres complètement différents : le jazz, la musique française, brésilienne… Tout, en fait. Sa troisième femme est Japonaise, comme la mienne. Elles s'appellent toutes les deux Atsuko, en plus. Donc je me dis qu'on doit être connectés, Pierre Barouh et moi!

Tu as l'air d'être très attaché à la France et l'Angleterre. Quel regard portes-tu sur leurs paysages musicaux respectifs ?
Ils pensent et conçoivent la musique différemment. Quand je suis en Angleterre, j'amène toujours un angle très français dans ma musique. La France a une vision du jazz et de la world music que je respecte énormément - elle est très sophistiquée. En Angleterre, c'est tout l'inverse : la dimension est plus DIY, rock'n'roll. Ce que j'aime en Angleterre, c'est que la musique est instinctive. De cet instinct découlent les mouvements underground qu'on lui connaît : le punk, le psychédélique, les raves et la drum'n'bass. Je suis tellement en phase avec cet esprit que je ne pourrais jamais partir. Ma place est ici. Cela dit, la sophistication française a son charme. Le gouvernement soutient énormément les musiques du monde alors qu'en Angleterre, les courants qui sortent des sentiers battus ne trouvent jamais de financement. En France, les gens me voient comme un vrai British. En Angleterre, comme un Français. Je dois avoir les deux versants en moi, ça me correspond assez bien, en termes musicaux.

La France a une vision du jazz et de la world music que je respecte énormément - elle est très sophistiquée. En Angleterre, c'est tout l'inverse : la dimension est plus DIY, rock'n'roll. Ce que j'aime en Angleterre, c'est que la musique est instinctive. De cet instinct découlent les mouvements underground qu'on lui connaît : le punk, le psychédélique, les raves et la drum'n'bass.

D'ailleurs, tu as créé un vrai pont entre ces deux pays avec le Worldwide Festival. Qu'est-ce qui t'a poussé à l'installer sur Sète ?
J'ai bossé pour le festival de Montreux pendant 10 ans. Je mixais là-bas et j'ai très vite compris que je voulais développer ma propre vision de la musique, en dehors de la capitale française. La scène clubbing française ne dépassait pas le périph à l'époque, donc j'ai choisi de la délocaliser un peu. Je passais pas mal de temps à Montpellier, dont la scène musicale n'a cessé de me surprendre. J'ai demandé aux mecs de Rockstore s'ils connaissaient un endroit cool où faire la fête. Dans ma tête, ramener la culture club anglaise underground sur le territoire français pouvait faire danser tout le monde et mixer les influences. C'est ce qui m'a poussé à organiser des soirées à Sete, une ville magnifique, et à ramener plein de gens différents. Au fil des années, le festival a grossi. On a toujours un problème d'espace. Mais d'une certaine façon, ça me plaît qu'on soit un peu à l'étroit.

Quelles pépites musicales peut-on s'attendre à découvrir lors de ton festival cette année ?
Plein ! le plus difficile quand on lance un festival c'est que la concurrence est immense, pareil pour les sponsors. Au Worldwide, les artistes viennent pour l'amour de la musique et de la scène. La vibe est beaucoup plus relax que dans certains festivals. Je pourrais te citer Kamasi Washington, Anderson Paak, Four Tet… Ils seront tous là et jouent à un prix imbattable. C'est ce que j'aime chez eux. J'ai hâte de voir Idris Ackamoor & The Pyramids, Motor City Drum Ensemble et tous les autres ! Ça va être génial.

À rebours des énormes festivals hyper commerciaux, le tien attire un public et des artistes de milieux extrêmement différents. Toutes les générations s'y croisent. C'est important pour toi de ne pas "cibler" ?

Les artistes comme Four Tet, Jamie XX, James Blake ou Mala, sont les leaders de leurs scènes respectives : ils n'ont pas d'âge. De toute façon, les meilleurs ne vieillissent jamais. Ils sont connectés au monde dans lequel ils évoluent. Je pense que tout le monde en a marre d'écouter la même vieille techno. Les gens veulent explorer de nouveaux territoires musicaux, découvrir de nouvelles choses et ce n'est pas qu'une recherche d'éclectisme à tout prix. Chaque artiste présent au festival a une raison d'être là. Tous partagent la même attitude, la même philosophie. J'ai été à des milliers de festivals, partout à travers le monde et c'est vraiment rare de se rendre quelque part où les Djs et les musiciens s'unissent et se comprennent. C'est la clé du Worldwide festival.

La musique, c'est comme une thérapie : elle seule est capable de tous nous réunir. Enfin, c'est ce que je pense en tout cas.

Tu te considères comme un réconciliateur musical ?
J'ai juste eu la chance d'évoluer dans un univers et un milieu qui m'ont permis de rencontrer et d'apprécier des gens très différents. Heureusement pour moi, j'adore la musique actuelle, celle qui l'a précédée et les musiques du monde. Et j'aime quand elles s'unissent et dialoguent entre elles. C'est ce que je fais depuis 35 ans et aujourd'hui, tout prend du sens.

Tu penses que la musique a le pouvoir de sauver le monde ?
Albert Ayler a dit un jour, dans les années 1960 : "La musique est la force motrice qui porte l'univers." C'est probablement notre dernière chance d'aider les gens à communiquer et se comprendre en les réunissant dans un seul et même endroit. La musique, c'est comme une thérapie : elle seule est capable de tous nous réunir. Enfin, c'est ce que je pense en tout cas.

Tu jouerais quel titre pour sauver le monde ?
Celui d'Albert Ayler, Music is the healing force of the universe. Un titre jazzy et sauvage. Je suis presque persuadé que la moitié des gens sur cette planète ne l'apprécieront pas mais tu sais quoi, je m'en fous, je le jouerais quand même ! Il existe une excellente version live de ce titre à la Fondation Maeght à Saint-Paul de Vence - c'est une raison suffisante, non ?

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