free time, le fanzine erotico-timide qui ranime l'imagerie gay

L'illustrateur et designer de mode Pol Anglada a rassemblé ses plus beaux dessins dans un nouveau fanzine, Free Time, sorti aux éditions Fayes and Gina. Une ode au corps masculin, à la mode et au temps libre.

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02 Mars 2017, 12:25pm

Dans les rêves éveillés de Pol, les corps des garçons sont dessinés au crayon bleu. Leurs poses sont lascives et leurs looks hyper queer. Leurs attitudes, elles, sont indélébiles : à la fois viriles et impassibles, elles obsèdent. Ces songes, Pol les transpose sur papier dès que le temps lui permet. Il les a récemment rassemblés dans un somptueux fanzine, Free Time, sorti aux éditions Faye and Gina. Designer chez Loewe, Pol raconte la mode à travers ses illustrations - ses personnages l'incarnent et la détournent. Il se souvient volontiers de ses rêves de gosse, en Espagne, où il confectionnait déjà des fringues pour ses jouets. La mode le fascinait - son exubérance, ses mues et ses champs de possible. Le corps masculin, celui que l'on retrouve sublimé par des artistes comme Harry Bush ou David Hockney, le troublait aussi. Comme ses illustrateurs préférés, Pol dessine le corps de l'homme, célèbre sa nudité mais ne le dévoile jamais en entier. « Je crois que j'aime habiller les femmes et déshabiller les garçons » a-t-il confié. i-D l'a rencontré, accompagné de ses éditrices Helena Kadji et Rocio Ortiz. Également graphistes, elles sont à l'origine des artworks du duo électro français Paradis et travaillent sur des magazines comme Assistant. Tous ensemble, nous avons parlé de l'importance des objets et de la beauté des hommes.  

Pouvez-vous vous présenter brièvement ?
Pol : Je m'appelle Pol, je suis le dessinateur de Free Time, je dessine depuis très longtemps, je travaille à Paris et c'est ici que j'ai rencontré Helena et Rocio et que nous avons commencé le fanzine.

Helena : Je m'appelle Helena, j'ai rencontré Pol il y a deux ans, je connais Rocio depuis 4 ans et nous avons commencé à travailler ensemble il y a 2 ou 3 ans. Nous sommes graphistes et éditrices. C'est la première fois qu'on s'occupe d'éditer le fanzine de Pol, et nous sommes très heureuses de l'avoir fait.

Rocio : Je m'appelle Rocio, je suis arrivé à Paris il y a 6 ans, j'ai rencontré Pol ici et j'ai plusieurs projets artistiques différents à Paris, le plus important étant celui que je mène avec Helena. Nous avons notre propre boîte à Paris.

Pol, quand est-ce que tu as commencé le dessin ?
Mon père et mon grand-père dessinaient très très bien. Les frères de mon père étaient eux à fond dans le football. La meilleure façon de créer un lien et de la communication entre moi et mon père c'était à travers le dessin. Il me montrait ses comics etc. Je passais beaucoup de temps à dessiner, ma mère adorait. Elle me donnait du papier et un crayon et je la bouclais pendant plusieurs heures pour faire mes dessins. J'ai grandi en dessinant. Puis j'ai fait des études de mode. Le dessin a toujours été très important dans ma vie.

Faire un fanzine avec tes dessins, c'était la suite logique de cette passion ?
J'ai rencontré les filles juste après m'être installé à Paris. Il y a eu un feeling direct et elles ont beaucoup aimé ce que je faisais. Les filles m'ont demandé si j'étais intéressé par la création d'un fanzine, je n'étais pas sûr mais je me suis laissé tenter. On a décidé de l'appeler Free Time, parce que pour moi le dessin n'est pas un travail, c'est du temps libre. Aujourd'hui la plupart des gens travaillent pour des entreprises dans lesquelles on les pousse à être le plus rentable possible, mais tout le monde à des passions et des hobbies à côté. Certains marchent, d'autres courent, moi je dessine et Free Time correspond à ces temps libres.

Quel est le lien avec la mode, à quel moment est-ce que ta passion pour le dessin t'a mené vers la mode ?
Ma grand-mère était couturière dans le petit village dans lequel j'ai grandi. La sœur de mon grand-père, elle, travaillait en tant que couturière à Barcelone. Du coup je dessinais des tenues pour mes playmobil, je faisais aussi des robes pour mes Barbies. Aujourd'hui je me dis que ce regard enfantin était génial et hyper inspirant. Je rêvais en voyant les collections de Galiano à l'époque. Tout ce qui se passait autour de la mode inspirait beaucoup mes dessins. Du coup, dessiner des tenues ou des vêtements est devenu quelque chose d'assez naturel par la suite. Dans Free Time on peut voir des hommes habillés ou déshabillés, la mode est très présente. Beaucoup de mes personnages portent des fringues de collections passées. Celles qui me faisaient rêver justement. Aujourd'hui la mode a beaucoup changé, ça n'est plus vraiment le rêve éveillé que j'essaye de représenter dans mes dessins. J'essaye de juxtaposer la mode et les portraits, la nudité sans la dévoiler de manière frontale. J'habille mes personnages de fringues Miu Miu ou JW Anderson ou encore Comme Des Garçons. Des trucs que j'aime ou qui me font rire. Parfois ça relève même de la blague.

La mode peut s'appréhender sur le ton de la blague selon toi ?
Pol : Je souris beaucoup lorsque je dessine. Parois je me prends des fous rires aussi. Peut-être que mes dessins relèvent souvent de la "private joke". La mode sait se montrer drôle, pleine de dérision. Ça me pousse à faire des dessins presque humoristiques. J'ai été particulièrement productif ces derniers temps et lorsque Rocio et Helena m'ont proposé ce projet j'ai pensé à tous ces dessins que j'avais amassé dans lesquels je traitais aussi de mode.

Helena : Je me souviens avoir rejoint Pol dans sa chambre et lui avoir demandé de me montrer ses dessins, il m'a montré le dernier projet qu'il avait fait à l'école de mode. À ce moment tous ces dessins étaient dans sa collection, notamment les comics, et j'ai pu me rendre compte que tous ses dessins avaient un lien avec la mode. C'est quelque chose d'évident pour Pol. Il m'a montré une BD qu'il a dessinée à l'école. Il y a les filles de sa classe habillées dans de super fringues. C'est génial.

Tu envisages la mode comme une série d'histoires, de contes ?
En fait je pense que n'importe quel récit a besoin de la mode. Je préfère le dire comme ça. Une bonne histoire va de pair avec une bande-son, un décor, des choses qui l'accentuent. Créent un univers. La mode accentue le scénario. Son rôle est essentiel.

Qui sont les hommes que tu dessines ?
Le garçon sur la première de couverture est un de mes meilleurs amis. Les autres proviennent de différentes scènes qui se passent dans ma tête, il y a toujours une connexion entre les différents looks. Certains dessins sont des portraits de mecs que j'ai vu dans différents bouquins, magazines ou films pornos. Ce sont effectivement beaucoup de personnages qui font partie de mes rêves éveillés. Je les archive, eux et leur attitude.

Il y a quelque chose qui relève également de l'imagerie gay dans tes dessins. C'est quelque chose de conscient ?
Pol : Étant donné que je fais ces dessins de mon côté, c'est assez égoïste mais je me réfère à ce que j'aime. Cette publication est pleine de mecs parce que, bien entendu, j'aime les mecs. J'aime beaucoup l'image masculine, l'image féminine aussi, mais différemment. Je crois que j'aime habiller les femmes et déshabiller les garçons. Je pense que je suis influencé par des artistes comme Harry Bush, David Hockney, Keith Harring, ce genre d'artistes. Je suis certainement influencé par cette imagerie punk et gay. Je dessine aussi beaucoup les gens qui m'entourent et que j'aime.

Il est assez rare de tomber sur des dessins d'hommes nus. C'est souvent le corps de la femme qui est représenté.
Pol : J'ai toujours aimé dessiner des garçons. Depuis tout petit. La représentation du corps masculin m'a toujours fasciné, sûrement parce que je m'y identifiais ou aspirais à ces corps. La nudité masculine est l'aspect les plus fort de mes dessins. Je voulais en faire des objets, un fanzine, des stickers. Une forme de réification.

Que pensez-vous du retour à l'objet physique ?
Pol : Oui, on revient à des moyens plus bruts de communication et de partage. En faisant des objets on échange différemment, plus consciencieusement aussi. C'est aussi un moyen de développer sa propre identité visuelle et de créer sans pression. J'aime aussi créer de petits objets de communication comme des stickers ou des posters, des choses comme ça. Des objets qui ne sont plus trop à la mode aujourd'hui. Même le fait de faire un fanzine est assez désuet. Ce sont des objets assez simples et j'avais envie de faire des choses simples. Je voulais aussi que ce soit drôle. L'humour, la joie que peuvent procurer des choses simples, c'est très important pour moi. C'est une façon d'interpeller les gens même si mes dessins sont assez orientés.

Cette réévaluation du tangible est importante pour vous ?
Pol : Je pense que les objets imprimés sont très importants, c'est une tradition qu'il faut absolument conserver. Le fait de pouvoir toucher un bouquin, l'avoir en main, c'est très important. Je pense que les fanzines, les stickers, les posters sont bien plus vivants qu'un écran.

Rocio : Oui ça créer un rapport physique à l'objet, un attachement émotionnel. Il ne faut surtout pas perdre cela, c'est très important.

Helena : Il est important pour Free Time de conserver la taille des dessins, donc ce format était plus adapté. On voulait retranscrire notre impression lorsqu'on a découvert les dessins de Pol pour la première fois. Il fallait que l'objet soit le plus proche des dessins originaux possible.

Il y a une forme de nostalgie dans tout ça ?
Pol : Je pense que notre génération se rend compte que tout est très difficile dans le monde d'aujourd'hui. Il y a une notion de choix également. C'est peut-être ce choix-là qui nous manque le plus. Plus que les objets. Tous les jours, nous voyons passer des centaines d'images. Les objets dont nous nous entourons, nous les choisissons.

Helena : On a besoin de savoir que certaines choses ne disparaîtront pas. Elles deviendront nécessairement désuètes mais auront toujours un aspect physique. C'est une notion qui nous manque aujourd'hui. On a à nouveau besoin de s'entourer d'objets, de référents tangibles.

Vous m'avez dit que vous aviez travaillé avec le groupe Paradis et en y repensant j'arrive tout à fait à apercevoir un lien entre ces dessins et la musique de Paradis. L'ambiance est un peu la même…
Helena : Génial ! Comme je te l'ai dit nous travaillons vraiment en fonction du feeling que nous avons avec les gens donc ça me fait super plaisir que tu dises ça. Il y a toujours eu une connexion. 

@PolAngladaÉditions Faye and Gina

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Illustrations : Pol Anglada