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doit-on bannir les blogueurs des défilés de mode ?

Certaines maisons ont déjà fait le pas.

par Anders Christian Madsen
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13 Septembre 2016, 11:35am

Unknown Hipster

Pour ceux d'entre nous qui n'ont intégré l'industrie de la mode « qu'au » cours ces dix dernières années, il est assez difficile de pointer l'exacte saison, le moment précis à partir duquel les fashion weeks se sont transformées en ce ballet fou de désespoir, de hype et de fanatisme qu'elles sont aujourd'hui. Mais aux yeux de la génération plus expérimentée - la vieille garde, comme on l'appellera affectueusement - ce souffle de changement a dû passer pour un véritable ouragan. On se demande maintenant pourquoi ce qui se passe autour, à l'extérieur d'un défilé est devenu plus important que le défilé lui-même, et quel est l'intérêt d'avoir autant de personnes à ces événements, dont si peu son concernées et connectées aux vêtements.

Certaines marques et organisateurs exprimaient l'idée, il y a déjà quelques années, de défilés plus intimistes, plus filtrés, où seuls les « vrais » acteurs de la mode se verraient autoriser l'entrée. Donc pas les blogueurs, ni les photographes street style. Une bonne nouvelle pour les reporters de coulisses et les scénographes (plus de place), mais une vision des choses qui ne se passe pas de défis. Est-il possible de désinviter d'un coup quelqu'un qui assiste aux défilés depuis des années ? Est-ce qu'inviter moins de monde à un défilé signifie moins de monde à l'entrée du dit défilé ? Et qu'en est-il des journalistes, supposés être présents, mais qui galèrent déjà suffisamment pour se trouver un siège ?

La mode est élitiste. Ce n'est pas qu'un fait, c'est aussi et surtout le pilier fondateur d'une industrie qui a constamment besoin de s'élever, à tous les niveaux, pour rester convoitée. Pour une institution si vieille, l'arrivée des blogs et des réseaux sociaux a été à la fois salvatrice et létale. Comment les maisons espèrent user du pouvoir d'Internet si elles réduisent l'accès à leurs défilés et désinvitent ceux qui génèrent leur couverture en ligne (souvent instantanée) ? Pareil pour les magazines. C'est bien beau d'avoir des têtes connues au premier rang, mais c'est généralement leurs assistants, plusieurs rangées derrières, qui s'occupent de prendre des photos, de tweeter, de poster sur Instagram, de filmer, de faire les interviews en backstage, les portraits de mannequins et toutes les autres choses qui font fondre le cœur d'un chargé de com.

Si se débarrasser de certains blogueurs signifie que les journaux et magazines du monde entier pourront envoyer plus de trois journalistes aux défilés, s'il vous plaît, faisons marche arrière et faisons-le. Retour à la gloire d'antan. Mais l'on sait bien que ça n'arrivera jamais. Si les blogueurs ne sont pas invités, pourquoi devrait l'être l'assistant d'un critique de mode ou l'équipe entière de la section mode d'un magazine ? Ils peuvent bien écrire leurs articles en se basant sur des photos, non ? Ou même emprunter la citation d'un designer à quelqu'un d'autre ? Le plus triste dans tout ça c'est que, si ces deux camps des médias de mode - les blogueurs et journalistes - aiment se taper dessus, nous sommes coincés ensemble jusqu'à ce qu'une révolution plus large n'advienne dans l'industrie. Si les organisateurs des défilés veulent changer les choses, il va falloir arrêter de ne penser qu'en mètres carrés et plans de salle.

L'exclusivité nourrit l'élitisme, et l'élitisme nourrit l'engouement. Plus le défilé sera intimiste, plus les gens voudront y venir, et plus on aura de nuées de photographes street style à l'entrée, empêchant les gens de rejoindre leurs voitures et leurs prochains défilés. Les présentations de mode doivent maintenir cette exclusivité mais - l'histoire nous l'a suffisamment appris - refuser d'accepter l'évolution n'est jamais une solution. Nous sommes tellement nombreux à avoir cette vision magique, romantique et souvent nostalgique de la mode « à l'ancienne » - les endroits magnifiques, les lumières, les odeurs, et ce moment où apparaît le premier mannequin - une vision qui pèse encore tellement lourd dans l'imaginaire collectif qu'elle ne risque pas de disparaître de sitôt. En attendant, les chargés de communication se retrouvent à gérer et tenter d'apaiser cette armée de fans infiniment grandissante qui ne répond pas (en majorité) aux qualifications du « vrai » public de l'industrie de la mode.

Si plus de designers reconnaissaient cette modernité comme durable et s'y calquaient davantage, nous pourrions peut-être proposer des événements séparés, du même calibre, à tous les acteurs (anciens et nouveaux) de la mode. Pour ce qui est de ceux qui viennent aux défilés, qui ne sont ni journalistes ni blogueurs : la question est délicate. On veut bien sûr limiter la foule des fashion weeks, mais il ne faut pas pour autant oublier que certaines de ces personnes sont des futurs stylistes, des futurs rédacteurs qui vivent des moments formateurs en assistant à ces défilés, en jouant des coudes ou au culot. Nous devons également cultiver ça.

Alors est-ce que se débarrasser des blogueurs rendra à la mode sa gloire passée ? Peut-être. Mais peut-être devrait-on être moins intéressés par le nombre de personnes présentes aux défilés et plus à la manière qu'ont ceux présents de couvrir ces événements. Les designers demandent souvent aux journalistes quoi penser des blogueurs ; s'ils se doivent de prêter de l'attention à ce qu'ils écrivent sur eux ; et quel genre de personne ils devraient inviter à leurs défilés. La réponse du journaliste ? Des personnalités médiatiques éduquées, sensibles, qui ont étudié la mode d'un point de vue objectif, et qui n'ont pas fait que se demander ce qu'ils aimeraient porter s'ils étaient pris en photo dans la rue. Ceci étant dit, l'engouement pour la mode n'est jamais une mauvaise chose.

Credits


Texte Anders Christian Madsen
Illustration Pierfrancesco Celada

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