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gaspar noé : "je n'avais aucune envie de faire un film allusif ou excitant"

Quelques mois après la sortie de Love, le réalisateur parle encore d'amour. Rencontre.

par Samuel Fragoso
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30 Octobre 2015, 3:35pm

Gaspar Noé a récemment déclaré que son dernier film pouvait potentiellement donner une érection à tous les hommes - et faire pleurer les filles. Sa déclaration, comme toujours, flirtait allègrement avec la provoc' et le politiquement incorrect. Et ça a fait le buzz, évidemment. Après la sortie sulfureuse de Love, nous avons discuté avec son réalisateur lors du Festival international de Toronto. Il a insisté sur le fait que Love n'était pas qu'une histoire de sexe, mais une "vraie histoire d'amour". Rencontre. 

Qu'est-ce que tu penses de la pornographie ?
J'ai un avis sur les films que je regardais quand j'étais ado.

Tu n'en regardes plus ?
Non, ça m'ennuie. J'ai déplacé mes addictions ailleurs. Quand je parle de mes films, c'est une histoire de passion qui se joue, et je veux qu'elle se rapproche au plus prêt de la réalité. Je n'avais aucune envie de faire un film allusif ou excitant.

Pourquoi ?
J'essayais de faire un film sentimental, à propos de quelqu'un qui se remémore son histoire d'amour. Quand on se tourne vers le passé, on se souvient des plus beaux et des pires moments, et tout revient en même temps à l'esprit. C'est pour ça que dans mon film, je mixe des scènes très charnelles, mentales, à une musique très romantique : Erik Satie, Bach. Ça devient mélancolique, voire un film d'adultes parce qu'on parle de sensations qu'on vit rarement avant 15 ou 16 ans. C'est tout sauf une histoire d'ado.

Est-ce que tu penses que Love peut exciter les gens qui le regardent ?
J'ai remarqué que les filles sont plus excitées par le film que les mecs.

Et pourquoi à ton avis ?
Ça ne parle pas à notre cerveau reptilien mais à notre cerveau mammalien, celui qui nous donne envie de faire des calins aux gens. Quand tu sors du film, tu as envie de tomber amoureux. C'est une histoire de bisous, d'enlacements, plus que d'extase physique. Dans les années 1970, on a eu le cinéma érotique, et dans les années 1980 il a commencé à disparaître. La presse érotique qui nous montrait des photos de femmes sublimes, dénudées, a disparu. Je ne sais pas pourquoi, mais depuis 20 ans, toutes les portes se sont fermées une à une. Les images de sexe qu'on trouve sur google n'ont rien à voir avec la vraie vie des gens. Les mecs bodybuildés couchent avec des filles rasées, sans aucun poil, de manière ultra mécanique. Il y a zéro émotion. De l'autre côté, on a les films où les gens parlent d'amour et ne font pas grand chose d' autre à part s'embrasser, peut-être. Et ensuite, il faut qu'ils en parlent. C'est drôle qu'il n'y ait presque aucun film de ce type (comme Love) depuis les années 1970. Il n'y a même pas de problème de légalité. Les gens s'auto-censurent plus qu'il ne sont censurés.

On est moins libéré sexuellement aujourd'hui que dans les années 1970 et 80 ?
Je dirais que le système tout entier, inconsciemment, est plus répressif qu'il y a 40 ans. Quand j'ai vu La Vie d'Adèle, je me suis dit ; 'oh, c'est un film qui montre l'amour de manière très vraie'. Ça choque peut-être le public homophobe, vu que c'est deux nanas ensemble.

Ton film est vrai ?
Oui, je crois. C'est un film sincère. Il n'y a pas de message subliminal derrière. Tous les signaux sont sur l'écran, et ils sont clairement énoncés. Hollywood fait des films de guerre - ou de martiens.

Tu penses que les américains sont plus à l'aise avec la violence qu'avec l'amour à l'écran ?
Il ne s'agit pas que des américains. C'est de l'Occident dont il est question. Je n'aurais probablement trouvé personne aux Etats-Unis pour financer mon film. On l'a réalisé grâce aux financements européens et brésiliens. Mais l'occident tout entier passe à côté de la vraie vie des gens et de leurs réelles obsessions. La guerre est une affaire de domination. Pas l'amour. L'amour, c'est la reproduction entre les espèces. C'est inscrit dans nos gênes.

C'est ta vision de l'amour ?
Oui, c'est la réaffirmation de la vie sur terre.

C'est le reflet de ta vie à toi ?
Si on se protège en faisant l'amour, ce n'est pas une histoire de reproduction. C'est un jeu. Si tuf ais l'amour avec quelqu'un du même genre que toi, c'est aussi un poil difficile de procréer. Je pense que le sexe est un besoin animal, qui fait appel à notre instinct de survie.

Tu t'es inspiré de tes histoires passées pour Love ?
Je dirais que je connais le monde. Cette histoire, c'est un peu celle que je vivais il y a 20 ans.

Plus maintenant ?
Maintenant je passe le plus clair de mon temps à réaliser des films ou à les préparer. On a plus le temps de faire la fête et de tomber amoureux à 20 ou 25 ans. Tomber amoureux, c'est accepter de se faire bouffer par le temps. Et bouffer le cerveau. Quand tu diriges des films, tu dois tomber fou amoureux de ton sujet, au moins à 95% de ton énergie est tourné vers l'idée de finir ce film.

Tu es marié ?
Je ne crois pas au mariage. C'est trop compliqué. C'est une chose d'être amoureux. C'en est une autre d'aimer quelqu'un. On peut aimer quelqu'un du sexe opposé autant qu'on aime son père ou sa mère. Mais être amoureux, ça rend accro. Et l'amour rend aveugle. On ne voit que l'autre. C'est un processus hyper excitant. C'est comme être défoncé à la drogue dure. Mais bon, ça ne dure pas plus de deux ou trois ans. 

Credits


Texte Sam Frogoso
Captures de Love