l'inquiétante étrangeté des décors des films x

À la fin des années 1990, Jo Broughton a passé quelques années à nettoyer après le départ des acteurs, les classes d'école et les infirmeries reconstituées d'un studio porno. Elle les a photographiés aussi. i-D l'a rencontrée.

par Alice Newell-Hanson
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01 Février 2016, 1:55pm

"Ces décors ont été faits avec beaucoup beaucoup d'amour" plaisante la photographe Jo Broughton au téléphone. Dans le milieu des années 1990, Jo, étudiant en art dans la petite ville d'Essex en Angleterre, arrondissait ses fins de mois en jouant l'assistant dans un studio porno. ''Au début j'étais vraiment la femme à tout faire, je remettais des coups de peinture aux décors, je préparais le repas à l'équipe, un peu tout en fait'' explique-t-elle. Quelques années plus tard, après s'être acoquinée avec Steve, le gérant des lieux et employé du légendaire Paul Raymon (baron de l'industrie érotique), Jo, qui s'est qualifiée elle-même d'ado compliquée, a fini par vivre dans les studios quelques temps. Et tandis qu'elle nettoyait l'espace la nuit, Jo s'est essayé à la photographie. Elle a commencé à immortaliser les décors laissés à l'abandon après les prises de vues  ''J'ai vraiment vécu des trucs bizarres à cette époque.''

Bien qu'elle ait fait ses preuves ailleurs qu'en studio porno depuis — sur ses projets perso et aux côtés de grands photographes — Jo ra récemment exposé ses anciens clichés à la London Art Fair. "J'avais tenté de montrer ces images il y a quelques temps déjà, mais peu de gens s'y étaient intéressés à l'époque. Je crois qu'ils étaient gênés par la connotation érotique de ces décors. Mais aujourd'hui, je pense qu'ils seront reçus différemment" explique-t-elle. Loin du prisme voyeuriste que pourraient divulguer ses images, Jo a choisi d'en révéler le revers théâtral, parfois grotesque ou cynique. Rencontre avec l'artiste. 

Quel est le truc le plus étrange que tu aies du faire là-bas ?
Un jour, Steve m'a fait m'assoir dans une baignoire tandis qu'il shootait une fille dans son bain. Je devais faire des bulles en direction de ses parties intimes. L'horreur. J'étais tellement terrifiée que j'ai gardé mes yeux fermés pendant tout cet épisode. Je buvais beaucoup de thé et beaucoup de café tous les jours. Beaucoup, beaucoup de thé. 

C'était ta première expérience dans un studio ?
Oui, je devais faire un stage pour mon école d'art. Ils ont cru que c'était un studio mode. Moi aussi en fait. Donc la première fois que j'y ai mis les pieds, je suis arrivée en robe de bal (je n'avais aucune idée de ce qu'il était convenu de porter dans un studio mode !). Je n'avais littéralement aucun indice à portée de main. Mais j'ai bientôt compris qu'il fallait porter les vêtements les plus vieux du monde parce qu'on se salit vite dans ce métier. Je n'ai jamais dit à mon école quel studio c'était vraiment. 

Y avait-il d'autres étudiants comme toi ?
Le mec qui m'avait envoyé là-bas — le directeur de mon département à l'école — avait un fils que j'ai vu faire une apparition dans un film. Je ne l'ai découvert que longtemps après. Je me demandais pourquoi ce mec me dévisageait toujours quand il était sur scène. Je le trouvais marrant ! Et je pense qu'il a du me trouver drôle aussi, un peu naïve sans doute. 

Quand est-ce que tu as découvert que ce n'était pas un studio de mode ?
Jo Guest, une pornstar hyper connue de l'époque vers la fin des années 1990, est arrivée en jarretières, corsetée, lacée, montée sur des échasses. Elle s'est allongée sur un lit et s'est mise à jouer avec un énorme thermomètre. Voilà voilà. 

Tu en as parlé à ta famille, tes amis, ton entourage ?
Non. Mon grand-père en aurait sûrement ri. Je vivais avec une bande de dégénérés à l'époque, dans une grande colocation. Parmi eux certains pensaient qu'ils avaient des pouvoirs magiques et couraient dans tous les sens en murmurant des trucs bizarres. J'étais jeune. Et de son côté, le studio m'avait demandé de ne pas trop en parler autour de moi. À l'époque, travailler dans le porno c'était comme pactiser avec le diable. Les gens n'arrêtaient pas d'appeler le studio pour nous insulter. 

Qui a fabriqué les décors ?
Une fille au studio - on a d'ailleurs fait les mêmes études, au même endroit! J'ai été systématiquement été frappée par l'importance du travail mené sur chaque décor. Commander les meubles, les matériaux et assembler tout ça! Ils peignent même les toiles de fond. Une fois, ils en ont fait une gigantesque de l'Empire Romain.

Quand as-tu commencé à photographier ces décors ?
J'ai quitté le studio pendant quelques temps. Je crois que Steve m'a en quelque sorte viré - j'étais très maladroite. Plus tard, alors que je faisais mon Master au Royal College of Art, la femme de ménage qui nettoyait le studio est tombée malade, Steve m'a demandé de la remplacer. C'est à ce moment là que j'ai commencé à les photographier, le soir, quand tout le monde était parti. Ce n'était pas évident d'arriver à temps, avant qu'ils n'aient tout remballé. L'équipe a fini par apprécier : du coup, je rangeais à leur place.

Qu'est-ce qui avait changé, depuis tes débuts là-bas en tant qu'assistante ?
Quand j'avais 17 ans et que je travaillais là-bas, la loi était beaucoup plus stricte. Tout était beaucoup plus suggéré. Tout a changé avec internet. J'ai été frappée par ces transformations.

En quoi les décors pour ce genre de photos ont-ils changé depuis ?
À l'époque, tout était fait main. On shootait à l'argentique - donc pas droit à l'erreur. Le détail était extrêmement important, le scénario, l'histoire, tout avait un rôle énorme. 

Quels étaient tes décors préférés ?
J'adorais les mille ballons de baudruche. Et les blocs de glace aussi, c'était impressionnant. Et puis la chambre rose - la lumière était absolument phénoménale. On se lâchait plus avant. Steve utilisait la technique du rétro-éclairage sur les cheveux par exemple ! Un truc qu'on ne verrait plus du tout aujourd'hui. 

Avec du recul, que dirais-tu de cette expérience professionnelle ? 
Steve avait été photographe avant de gérer cet endroit donc il m'a vraiment aidé à avoir des idées, à défendre un point de vue et un angle dans mes images. Et j'ai appris à garder mon sang-froid, à comprendre le sens du mot ''humanité". Travailler là-bas m'a permis de grandir et de m'affirmer en tant que photographe, plus que n'importe quelle expérience. 

jobroughton.com

Credits


Texte : Alice Newell-Hanson
Photographie : Jo Broughton

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