au liban, le surf n'a pas de religion

Le jeune photographe français Charles Thiefaine est parti sur les plages du Liban découvrir la culture surf qui rassemble la jeunesse du pays – au-delà des divisions communautaires.

par Charles Thiefaine
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10 Octobre 2016, 10:55am

« Mostafa est le premier surfeur de Jiye. Celui qui a montré que les vagues étaient des pierres précieuses, à tout le monde », me confie Ali, un surfeur d'une quarantaine d'années que j'ai photographié juste avant qu'il se jette à l'eau, « j'étais en haut sur la route en train de chercher le spot quand je l'ai rencontré. Il m'a montré le chemin et depuis il est mon petit frère. Comme tous les enfants qui ont grandi ici », confie-t-il.

Ce chemin, c'est une rangée de serres d'où émane une odeur sulfureuse de fumier. Au bout, il y a la plage et les parasols multicolores qui viennent entacher la lumière terne des nuages d'été. S'y abritent des familles fumant la chicha, soda au poignet. Au loin, à gauche, une usine tourne à plein régime, dégageant des volutes de fumées noires. Le spot de surf est sur la droite, le long d'une digue artificielle dissimulant un hôtel de luxe et une marina. Une dizaine de surfeurs y côtoient les petites vagues de Méditerranée qui déroulent jusqu'à la plage.

Si la plupart d'entre eux restent dans l'eau toute la journée, quelques-uns vont et viennent se reposer près de la cabane où sont stockées les planches. La cabane de Mostafa. Appuyés sur un mur, une poignée de jeunes libanais s'esclaffent en scrutant, toujours du coin de l'oeil, les vagues et l'horizon. Parmi eux, quelques-uns s'amusent à photographier une surfeuse, à qui ils ont donné un parasol en guise de parapluie. Un petit groupe, à l'écart, assis dans un van regarde dans la même direction, au loin: « On attend la fin de la session », lance l'un d'eux d'un air placide « quand le soleil se couche, la mer est plus douce et les vagues sont meilleures ».

S'il y a beaucoup de monde venu surfer aujourd'hui c'est que les sessions d'été sont rares. «En hiver, c'est bien mieux, il y a des creux de deux mètres parfois», explique Alfred, surfeur habitué du spot. « Cet endroit est le meilleur du Liban, les vagues y sont plus régulières qu'ailleurs ». J'ai été introduit à ce spot de surf par Alfred. Il surfe à ses heures perdues. Le reste du temps il est graphiste à Beyrouth. C'est d'ailleurs lui qui a estampillé la cabane des surfeurs de son blase. Un graphe sur toute la façade qui évoque le surf bien sûr. C'est devenu un ami de Mostafa aussi, mais pas moyen de le rencontrer. Il travaille. « Je connais tous les surfeurs ici » lance-t-il. Mais tous les surfeurs se connaissent entre eux à vrai dire. Les jeunes et les vieux, les filles et les garçons, chrétiens et musulmans, sunnites et chiites, tous se côtoient dans l'eau ou sur le sable. C'est pas le cas partout au Liban. Malgré le fait que le pays du Cèdre soit le meilleur exemple de vivre ensemble que j'ai visité au Moyen-Orient, les divisions communautaires existent. « Il y a des gens d'horizons extrêmement différents sur la plage, de différentes religions, communautés, différentes catégories sociales...», me confirme Ali.

Quelques semaines plus tard je réussis enfin à joindre Mostafa. Celui qui pourra m'en dire le plus sur le spot de la marina. Quand je lui demande pourquoi il aime Jiye, il répond sans hésiter : « C'est mon village. Je suis né ici. Mon père est né ici. Mon grand-père est né ici. Son père avant lui. » Il explique qu'il a commencé le surf en 1996, quand il a rencontré Didier, un français. Didier est reparti en lui laissant sa planche, il avait 12 ans. Quelques jours plus tard il a pris les clés de l'appartement de bord de mer de son cousin, s'y est installé et a commencé à surfer. Il vit toujours au même endroit.

Cette petite plage, fréquentée par des familles modestes pour la plupart témoigne du fait que les conflits qui affectent cette région ne se résument pas à la religion comme on pourrait le croire. Ici, bien qu'il y ait des surfeuses en « burkini » et une mosquée à 100m de la plage, il n'est pas question de religion, tout le monde se respecte. « Certains pensent que nous sommes des terroristes parce qu'on est musulmans chiites, et de fait, en lien avec le Hezbollah. Mais toi tu as bien vu qui on était ? », m'interroge Mostafa en riant au téléphone. L'origine sociale rapproche et les inégalités divisent beaucoup plus qu'une croyance divine, des dogmes ou des coutumes.

Bref, loin du vacarme assourdissant des klaxons Beyrouthin, les Libanais de la ville se mêlent aux Libanais de la plage pour un peu de répit.
C'est l'occasion pour cette bande d'ami de Daryeh, quartier sud de Beyrouth de discuter, s'échapper de cette jungle urbaine qui ne cesse de pousser. Bien sûr l'apparence de ce petit paradis déguenillé, un peu chaotique et sale ne répond pas à l'imaginaire préconçu de la plage idéale. Peu d'agences de voyages parieraient sur cet endroit, et celui ou celle qui cherche une histoire à l'eau de rose risque de se heurter au décor loufoque.

Loin de là les cocotiers et le sable blanc, les fleurs et les coquillages. La beauté de cet endroit vient plus de ce qu'on ne voit pas, ou pas tout de suite : les enfants qui jouent avec un cheval dans l'eau, les femmes qui se baladent sur la plage sous le regard attendri de leur mari, la bande de surfer qui flâne du matin au soir. D'ailleurs, la journée s'assombrit laissant apparaître, sur la mer, une robe gris anthracite parsemée de reflets dorés. Les jeunes du van rejoignent la bande pour surfer une dernière fois avant l'hiver. Mostafa avoue avant de raccrocher : « À chaque fois que je reviens à la plage, je suis rassuré. Il y a qu'ici que je me sens réellement bien. »

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Texte et photographie : Charles Thiefaine

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