comment yohji yamamoto réinvente le sportswear pour y-3

Il y a 15 ans, le créateur japonais lançais avec Adidas la marque Y-3 et inaugurait le principe de grande collaboration entre luxe et géant du sport. Aujourd'hui, il va encore plus loin avec Y-3 SPORT, uniquement dédié au sport - quelqu'ils soient...

par Holly Shackleton
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01 Juin 2016, 1:15pm

En noir des pieds à la tête, Yohji Yamamoto ressemble plus à une rock star qu'à un créateur. Notre rencontre a lieu dans son studio de Shinagawa-ku, un grand complexe industriel près du canal Keihin à l'Est de Tokyo. Pendant notre conversation, Yohji fume cigarettes sur cigarettes et sirote du thé. Lin, son chien d'Akita, est allongée près de lui, comme si elle le protégeait : "C'est la dernière femme de ma vie" dit-il en souriant. Dehors, des jeunes fument au soleil - c'est le printemps - et une intense ébullition créative s'échappe des fenêtres ouvertes du studio de Yohji.

En costume noir et t-shirt, ses légendaires cheveux gris cachés sous son chapeau Fedora : c'est bien lui et personne d'autre. À plus de 70 ans, tous ses gestes semblent contenus et réfléchis. Pas étonnant qu'on l'appelle partout dans le monde "maître". "S'il vous plait, ne m'appelez jamais "maître", s'exclame Yohji. Si quelqu'un pense qu'il est le maître de quelque chose, il est fini. Je dois toujours me battre contre quelqu'un, me battre contre le pouvoir, l'argent, une certaine médiocrité, le bon sens…"

Ce printemps, Yohji Yamamoto et Adidas ont collaboré pour le lancement de Y-3 SPORT, la première collection totalement dédiée au sportswear de Y-3. Élégante, noire et ergonomique, elle est tout ce que le vêtement de sport devrait être. Pas de couleurs vives, ni de logos agressifs ; c'est une collection sobre pour athlètes sérieux, qui pioche dans une palette de noirs et de gris. "Quand je marche dans des grandes villes comme Paris, New York, Beijing ou Shanghai, je remarque que les gens portent souvent des vêtements de sport très moches, explique Yohji en évoquant les inspirations la collection. Ils gâchent des habits, en utilisant toujours plus de textiles de basse qualité - et associent mal les couleurs. Pour moi, c'est très difficile de voir ça. Il faut éradiquer tout ça ! Mon rêve pour Y-3 SPORT c'est de rendre le sportswear élégant, chic."

Yohji s'est associé avec le designer de Y-3, Lawrence Midwood, pour donner naissance à sa vision. "Yohji est descendu du studio du troisième étage et m'a dit 'Il faut s'activer, il faut mettre Y-3 en marche, se souvient-il. On avait déjà travaillé sur des projets de sportswear avant, pour Real Madrid par exemple, et on avait souvent discuté du fait que Y-3 pourrait à avoir vocation à créer de vrais vêtements de sport. Mais les paroles de Yohji ce jour-là ont vraiment donné à la collection sa raison d'être."

La capsule est un exploit révolutionnaire en terme d'ingénierie et de design : les pièces sont plus douces, légères et durables qu'auparavant. Des créations harmonieuses aux constructions collées permettent plus de liberté de mouvement ; la matière aérée présente dans la fibre des collants de jogging, vestes, gilets, t-shirts, maillots et débardeurs laisse passer l'air sur le corps, comme une seconde peau. Parfaite en somme pour une séance d'entraînement intense. "On voulait s'assurer à tout prix que nos clients ne compromettent rien en matière de style, quel que soit leur sport de choix" dit Lawrence. En ce qui concerne les chaussures… les sneakers tendances étaient déjà le pilier de la marque Y-3, il en sera de même pour Y-3 SPORT. Tenant plus de l'habillage spatial que sportif, l'édition limitée de sneakers Approach Primeknit hi-top contient de minuscules capsules d'énergie qui envoient des décharges à mesure que le pied touche le sol. La doublure Primeknit permet une meilleure adhésion sur route ou piste tout en protégeant le pied comme aucune autre technologie avant celle-là.

La protection : voilà la clé de voute de l'esthétique et du design de Yohji. Il décrit souvent ces créations comme des "armures" - souvent noires, parfois dures, mais toujours sublimes - elles rassurent. Une nécessité dans notre monde si dur et imprévisible. Le désir profond et sincère de Yohji de protéger et cocooner ceux qu'il habille l'habite depuis l'enfance. "C'est quelque chose qui fait partie de mon CV depuis le tout début de ma carrière, dit-il en prenant une gorgée de thé. Je suis le fils d'une veuve d'un ancien combattant de la Seconde Guerre Mondiale. Il y a 35 ans, dans les villes, les femmes choisissaient leurs tenues pour plaire aux hommes, et non pas pour leur propre plaisir. J'ai toujours trouvé que ce n'était pas normal. Qu'elles devraient être plus indépendantes. Et je pense toujours la même chose aujourd'hui."

Quand je marche dans de grandes villes comme Paris, New York, Beijing ou Shanghai, je remarque que les gens portent souvent des vêtements de sport très moches. Je pense qu'il faut éradiquer tout ça ! Mon rêve c'est de rendre le sportswear élégant, chic.

Né à Shinjuku, à Tokyo en 1943, Yohji n'avait que deux ans lorsque son père est mort pendant la Seconde Guerre Mondiale. Sa mère, une couturière, a travaillé dur pour élever ce fils unique ; être témoin de sa détermination et de sa motivation inébranlable a sans aucun doute eu une grande influence sur la vie de Yohji. "J'ai toujours eu cette étincelle, reconnait-il. C'est parfois difficile à gérer, mais cet élément moteur m'a forcé à ne jamais me laisser aller à la médiocrité."

Yohji a poursuivi très brièvement des études d'avocat, avant de prendre la décision de suivre sa passion et d'étudier la mode, et de lancer sa propre marque en 1972. Y-3 est né trente ans plus tard, après que le créateur, anxieux à l'idée de s'éloigner de sa base de clientèle, ait contacté Adidas pour leur emprunter des sneakers pour son défilé automne/été 2000. "La mode était devenue tellement ennuyeuse," se rappelle Yohji. "J'avais l'impression de m'être éloigné des passants dans la rue. Je ne croisais plus personne portant mes vêtements, et je me sentais tellement seul. À ce moment-là, les hommes d'affaires de New York commençaient à marcher jusqu'à leurs bureaux dans leurs costumes et leurs chaussures de sport. J'ai trouvé ce mélange incroyablement charmant, une décision hybride fascinante qui m'a tout à fait inspiré." La collaboration qui en a suivi - une première entre un designer de mode et une multinationale de la mode sportive de cette envergure - a réussi à exploiter l'air du temps pour créer quelque chose révolutionnairement moderne. "On a inventé quelque chose qui n'existait pas avant et qui nous a projetés vers le futur" : C'est ainsi que Y-3 est né.

Malgré 45 ans dans le milieu de la mode - et une pléthore de prix, d'accolades, d'expositions et de livres en son nom, Yohji Yamamoto n'aime toujours pas qu'on l'appelle "créateur de mode". "Je hais le milieu de la mode, s'exclame-t-il. Je déteste le vocabulaire de la mode, même en disant le mot 'mode', on dirait qu'on est enrhumé - 'fash-un !' Je ne suis pas un créateur de mode, je suis un simple couturier, je fais des vêtements, rien de plus." L'esprit de contradiction de Yohji Yamamoto et son approche indépendante du travail expliquent la longévité de son succès. Toujours en marge des tendances, il n'a jamais courtisé l'attention des médias ou couru après l'approbations fluctuante des réseaux sociaux.

Dans une époque toujours plus obsédée par la nouveauté, il travaille avec une honnêteté et une intégrité parfaitement rafraichissantes. "Toutes ces années j'ai tracé mon propre chemin en marge de la mode conventionnelle, explique-t-il, Ma carrière représente la partie sombre de ce milieu. Je continue à m'escrimer et m'époumoner: "À bas la mode !", "Ayez une vision !", "Soyez vous-même !", "Trouvez votre propre chemin !" Je crierai ces slogans au début de ma carrière, je continue à le faire aujourd'hui. La nouvelle génération de créateurs n'a pas le temps de respirer. Ils devraient tous arrêter de passer leurs vies derrière des écrans. Ils pensent au monde à travers leurs écrans, mais ils n'en savent rien intimement."

Toutes ces années j'ai tracé mon propre chemin en marge de la mode conventionnelle. Ma carrière représente la partie sombre de ce milieu. Je continue à m'époumoner: "À bas la mode !", "Ayez une vision !", "Soyez vous-même !", "Trouvez votre vie !"

Dans un monde submergé d'images, de likes et de dislikes, Yohji est plus déterminé que jamais à tracer sa voie et puiser son inspiration en lui-même. "Je ne vais jamais nulle part pour trouver de l'inspiration, dit-il. Je ne regarde pas de films, je ne vais pas au musée. Je promène mon chien tous les matins dans le jardin du cimetière de Tokyo, qu'il pleuve ou qu'il vente, et j'échange des mots avec les morts. Je m'assieds sur la tombe de quelqu'un et je fume. Ça me rend très heureux car l'air y est très frais, il y a beaucoup d'arbres. Ces moments sont les plus joyeux pour moi. Parfois, je peux me sentir très isolé. Sinon, mes idées me viennent lorsque je conduis ; je ne sais pas pourquoi, mais mes idées abondent lorsque je suis en mouvement…"

Comme un maître chef d'orchestre, Yohji travaille avec l'équipe de Y-3 à Tokyo et Herzogenaurach, en Allemagne, pour donner vie à ses idées. "La mode est très proche du monde du cinéma, dit-il. C'est un travail d'équipe. Je suis le directeur, et j'ai des assistants très expérimentés pour les tissus, pour la découpe, la couture, les accessoires… Je suis entouré de professionnels. Je leur parle seulement de l'image que j'envisage pour la prochaine saison, et ils commencent leur travail. Ils me montrent les nouvelles coupes et silhouettes et ça me plait. J'adore le moment des essayages. Ce n'est qu'après ça que je suis vraiment satisfait."

Pour la prochaine saison, Y-3 SPORT va se lancer "encore plus loin dans le monde du sport" et se concentrer sur la course, les sports de combat, et bien évidemment le football. "Je suis en train de réfléchir aux sports au sol, dit Yohji. À quelle vitesse peut-on courir, à quelle hauteur peut-on sauter ?" Autant que les tests rigoureux ne le permettent, 2018/2019 va aussi être l'occasion du lancement de Virgin Galactic, la très anticipée opération de vol spatial commercial de Richard Branson. Yohji, Lawrence and toute l'équipe de Y-3 ont eu l'honneur ultime de créer la combinaison spatiale assortie : une plongée innovante dans les limites du vêtement de performance, s'il en est une. Et est-ce que si l'opportunité se présentait, est-ce que Yohji lui même aimerait voyager dans l'espace ? "Non non, ça ne m'intéresserait pas. Pourquoi ? Parce que je ne pourrais pas fumer !" dit-il avec humour.

Pour Yohji, Y-3 est une source d'inspiration personnelle chère à son cœur. "Ça enrichit ma vie créative, dit-il. J'ai mis toutes mes émotions et mes sensations dans ces vêtements. J'y ai mis tout ce que j'ai à dire, alors touchez-les." L'année prochaine, Yohji célèbrera le 45ème anniversaire de sa marque. C'est un tournant mémorable pour tout créateur, mais Yohji refuse de prendre cette étape trop sérieusement. "Je déteste me tourner vers le passé, dit-il. Je ne regarde que vers l'avant. Sinon je me sens fatigué." Quels sont ses plus grands accomplissements en tant que créateur ? "Je n'ai pas ce sentiment de réussite, conclut-il. Je sais que je suis devenu connu. Mais ce n'est pas de ma faute. C'est de leur faute. J'ai besoin d'innover. Ce rythme, cet élan, c'est ce qui continue à me faire avancer. Je ne suis jamais satisfait. La poursuite de meilleurs résultats, c'est ce qui m'anime. Je suis toujours à la recherche d'un nouveau rival." L'a t'il trouvé ? "Pas encore…" Les paris sont lancés.

Credits


Texte Holly Shackleton
Photographie Nathalie Canguilhelm
Fashion Director Alastair McKimm
Coiffure Cim Mahony at Lalaland Artists
Make-up Francelle
Styling assistance Lauren Davis, Sydney Rose Thomas
Hair assistants Shelby Samaria, Brian Casey
Make-up assistants Takahiro Okada, Kuma
Casting Angus Munro at AM Casting (Streeters NY)
Casting assistance Liz Goldson at AM Casting (Streeters NY)
Mannequins Sora Choi at Wilhemina. Lily Stewart and Londone Myers at The Lions. Christian Dion at D1. Noah Metzdorf at Ford
Tous les mannequins portent des vêtements et des chaussures, Y-3 SPORT

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