une histoire moderne de la musique russe, des banlieues de moscou à la sibérie

La Russie traverse une crise politique tandis que l'esthétique post-soviétique nourrit les fantasmes de l'Ouest. Sur les cendres de l'URSS s'érigent une nouvelle garde de jeunes musiciens et de nouveaux horizons musicaux. i-D est parti à la rencontre...

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juin 24 2016, 10:25am

Les hautes tours s'élèvent et s'illuminent au crépuscule, les lilas éclosent et fleurissent à la nuit tombée. C'est ce qu'on peut voir de la Russie lorsqu'on se penche sur le travail du jeune producteur underground Buttechno, ou de son vrai nom, Pavel Milyakov, basé à Moscou. Buttechno est le pendant musical de Gosha Rubchinskiy à qui l'on doit le renouveau créatif d'un pays dont l'esthétique post-soviétique séduit chaque jour un peu plus l'ouest du monde. Milyakov a d'ailleurs longuement collaboré avec Rubchinskiy : il skatait déjà à ses côtés et designait pour la marque avant de se concentrer sur la musique. Mais les arts visuels ne l'ont jamais quitté : images, vidéos, installations, ont façonné son univers - emprunt de romantisme brut et de mystères, faisant voir son Moscou natal autrement. "Je vis à Mariyino, mais je suis né à Izmailovo, et j'ai vécu à Orekhovo et Tepliy Stan, se remémore Pavel. Je pense que l'endroit où tu vis t'influence au plus haut point. Chaque ville génère une énergie particulière et booste ta créativité différemment."

Les blocs soviétiques ont toujours servi de métaphores aux artistes pour peindre et dépeindre la Russie. Mais pour Pavel Milyakov, cette métaphore se double d'un discours critique et plus optimiste que ses pairs. "Notre histoire est très spéciale et sert aujourd'hui de pilier créatif pour notre génération. Il s'agit d'être conscient de cet héritage pour ne pas l'exploiter."

La tendance croissante du cool post-soviétique sous-entend finalement que tout stéréotype russe peut finir sous le feu des projecteurs internationaux - des lettres en cyrillique sur des t-shirts, l'architecture brutaliste ou les raves underground. Et dans le même temps, il est de plus en plus difficile de définir la scène musicale russe, peut-être parce qu'elle est si authentique, complexe et diverse. Il n'y a pas un unique sac dans lequel emballer toutes les interprétations des sonorités follement diverses produites par les jeunes musiciens russes. La nouvelle génération de producteurs des quatre coins du pays ne fait pas simplement des sons - elle crée des récits audio et visuels s'attachant au temps et au(x) lieu(x) dans lesquels ils évoluent. À leur passé et au futur qu'ils s'imaginent, pour eux et leurs compatriotes.

L'appartement de la banlieue de Moscou dans lequel Milyakov vit sert également de repaire à une autre productrice russe qui fait du bruit à l'international : Yana Kedrina, aka Kedr Livanskiv. Son premier LP, January Sun, est sorti en février 2016 chez 2MR Records. Huit pistes, de beauté pure, de sons analogues fait-maison irrégulièrement organisés et intégrés dans des structures complexes. Elle chante en russe, et ses paroles forment une rêverie non-linéaire, au même titre que le visuel qu'elle développe en accompagnement de sa musique. Des trajets de trains de banlieue, des champs s'étendant à perte de vue, des murs d'immeubles abandonnés recouverts de graffiti. Une scène qui pourrait être extraite de n'importe quel coin de l'Angleterre ou de l'Allemagne, mais aussi un hymne aux zones rurales et urbaines de Russie - ces endroits que tu fais tien en tant qu'adolescent.

"En Russie il y a beaucoup de chaos et de fatalisme en ce moment. Créativement, ça me nourrit bien plus qu'un monde structuré, explique Yana Kedrina. L'instabilité donne envie d'écrire, de rechercher et comprendre la forme de cette folie. Cet état des choses rend la vie difficile, mais c'est idéal pour la création artistique. Et puis je pense qu'il y a ce sentiment de grandeur et d'énormité de la Russie, le fait de ne jamais savoir ce quo se trame à Taïga ou Vladivostok." La période que l'on vit est cruciale, selon elle : "Je pense que nous sommes l'une des premières générations qui peut s'ancrer dans l'Histoire, qui peut se débarrasser de ce sentiment de retard que nous avions sur l'Occident. En recherchant notre identité, en étant plus courageux et plus honnêtes."

Les tours désolées de Moscou ressemblent à la plupart de celles qui parsèment le pays. Pourtant, chaque région possède, malgré l'étonnante homogénéité du paysage urbain, une identité très personnelle. Le duo de musiciens Love Cult - fondé par Ivan Zoloto et Anya Kuts - s'est installé à Petrozavodsk au nord de la Russie et au milieu des forêts de pins qui tissent et rappellent les liens de cette région avec la Scandinavie. Leur univers sonore, aux beat hypnotique et sombre, est à l'image de l'espace physique qu'ils ont choisi d'occuper : loin du bruit frénétique des grandes villes et plus près de la nature, cette région est devenue le terreau fertile de leur création : "Cet endroit est magnétique. Il booste notre créativité en même temps qu'il nous ramène à une réalité sociale et économique désolée. La Carélie est une région très pauvre et notre univers musical emprunte à cette atmosphère morne et mélancolique." À l'image de leur collaboration avec la réalisatrice originaire de Moscou, Alina Phillippova pour les clips Educated Guess,Wonderlandou encoreThis Good, leur univers dépeint le portrait de l'adolescence oisive et contemplative des habitants de Carélie.

En Russie, c'est en périphérie des villes que se développent les labels indépendants et que fleurissent les producteurs en quête de la musique de demain. Ivan Zoloto, de Love Cult, dirige par ailleurs le label DIY Full of Nothing, dont la réputation au sein de la communauté underground ne cesse de croitre. Au-delà de la Carélie, on retrouve cette effervescence artistique en Sibérie, à Krasnoyarsk précisément, la ville qui accueille Klammklang, un jeune label fondé par Stas Sharifullin, producteur autodidacte et Dj plus connu sous le nom de HMOT. Avec lui, la musique expérimentale se double d'une esthétique minimale, froide et mélodramatique. Chaque vinyle sorti par le label sibérien s'exporte aux autres continents avec une aisance incongrue. Pour Stas, à regret, ce gout pour la musique indé Russe tient aux stéréotypes dont sa région est victime, et que l'occident aime à véhiculer : "Malheureusement, les mecs de l'Ouest arrivent avec des a prioris sur notre pays et ma région, confie-t-il. Ils aiment croire qu'on vit dans la boue, dans le froid et qu'on est oppressés par un tyran qui nous gouverne - cette légende est très lucrative pour la vente, évidemment. Alors oui, la situation politique, sociale et économique de la Russie est loin d'être parfaite, mais si on se penche sur l'histoire de la Russie, il faut admettre qu'en ce moment, tout n'est pas si terrible que ça. Les jeunes générations arrivent à produire énormément sous l'égide du gouvernement."

La ville de Samara, en Russie, reflète de façon éloquente l'esprit DIY et hyper créatif de la jeunesse actuelle. C'est au label Oblast qu'on doit de faire rayonner la scène musicale émergente locale. Avec une sélection d'artistes uniquement originaires de Samara et une D.A qui réunit l'esthétique eighties du collage qu'avec l'art du numérique - un esprit unificateur que le label a sacré 'acide provincial'. L'approche créative du collectif, très DIY, est née de l'absence totale de scène alternative à Samara, où les kids passent le plus clair de leur temps chez les-uns les-autres à tuer le temps et produire toujours plus de sons, histoire de casser l'ennui. L'environnement géographique joue un rôle prédominant dans le façonnement de cette jeune scène musicale underground - à l'ombre des grandes métropoles, comme Moscou et Saint-Pétersbourg et en marge des grandes institutions.

Fedor Pereverzev aka Moe Pillar (aussi le collaborateur de Lovosero sur le projet Tikhie Kamni) n'explore pas l'identité russe de manière attendue et directe. Il s'attarde sur les espaces qui la composent, sur les rebonds du son au gré des paysages et du reflet des bâtiments de la ville. Sa musique, il l'a décrite comme de la "spiritual bass", des compositions belles et intenses qui fonctionnent autant au Berghain qu'à l'air libre au milieu des steppes. "Je pense qu'il y a deux facteurs principaux qui influencent ma musique. Le premier est Likhaya, le village où je passais la plus grande partie de mon enfance. Il est entouré de steppes, de collines, de champs. L'horizon est très, très loin. Le second facteur, c'est Moscou, l'une des plus grandes villes du monde, avec des routes incroyablement larges, une architecture stalinienne monumentale entre autres expressions énormes de la conscience humaine. En combinant les deux, les steppes et la métropole, je me suis mis à créer des compositions de taille, des symphonies plutôt que des morceaux uniquement basés sur quelques instruments".

Pour ce qui est de la persistance des stéréotypes, Pereverzev résume à merveille le sentiment de beaucoup de ses semblables. "Opal Tapes a récemment annoncé la sortie d'une compilation avec des musiciens russes appelée URSS. Abréviation ou pas, leur choix esthétique semble assez flagrant. Je trouve ça très bizarre. J'ai 24 ans et je n'ai jamais vécu en Union Soviétique. Je ne comprends pas pourquoi les gens tentent de nous définir avec des étiquettes obsolètes. C'est aussi absurde que de promouvoir la musique américaine avec des photos de cowboys".

Credits


Texte : Anastasiia Fedorova
Images via pavelmilyakov.tumblr.com