comment les sulfureux bailes funk font battre le coeur du brésil

À quelques jours du coup d'envoi des Jeux Olympiques de Rio, i-D est parti danser avec le coeur de la ville dans les bailes funk - ces bals bien particuliers où la vie trépidante de la ville se rejoue, chaque soir.

par Hattie Collins
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27 Juillet 2016, 9:30am

Photography Jonangelo Molinar

Le Brésil est depuis longtemps hautement célébré pour ses contributions culturelles à l'art, la danse, la littérature, pour son émergence économique et pour s'être dernièrement imposée comme la capitale internationale du sport. Avec la Coupe du Monde de football 2014 derrière eux et les Jeux Olympiques à venir au mois d'août prochain, les quelques 200 millions de brésiliens ont les yeux du monde entier rivés sur eux. Mais c'est avant tout la musique qui fait battre le cœur du pays. i-D a récemment fait le voyage jusqu'à Rio et Recife avec Boiler Room et Ballentine's dans le cadre du Stay True Journey pour expérimenter au plus proche les différentes scènes locales, en constante évolution et toujours plus influentes. La Bossa Nova est née à Bahia ; le Baile Funk à Rio de Janeiro au milieu des années 1980… La richesse du Brésil est telle que (presque) chaque région de cet immense pays semble avoir inventé son propre son, tout droit sorti de la rue. Tous sont différents et, à l'exception du drumbeat propre à quasiment toutes les musiques brésiliennes, tous sont autonomes.

À Recife, les habitants organisent des blocos, font des raves au son du brega funk et du mangue beat. "Notre musique a des caractéristiques très marquées ; elle est vraiment traditionnelle et c'est un facteur très important," explique DJ 440, originaire d'Olinda, magnifique ville protégée par l'Unesco, à quelques minutes de voiture de Recife. "Ça rend notre musique radicalement différente de celle d'autres grandes villes, qui ont tendance à s'appuyer sur l'influence d'autres pays. Moi je veux répandre cette musique et cette culture brésilienne dans le monde."

À Rio, les cariocas dansent au rythme du baile funk (le funk, comme le son, et baile qui veut dire « bal »), un genre inspiré du 808 de Miami et mondialement démocratisé par Diplo et M.I.A au milieu des années 2000. Ils dansent le Passinho, un jeu de jambes et de pieds frénétique, aussi animé qu'impressionnant. Le parisien Rosenbalt, qui s'est attelé à photographier ces bals dans les favelas pendant 20 ans, raconte : "Fréquenter ces bailes, c'est ma connexion directe avec le vrai pouls de la ville, qui contient un tas d'informations sur les relations sociales, raciales et de genre, ainsi que sur leur évolution. La scène funk est en constante évolution, donc il y a toujours quelque chose de nouveau à découvrir - même quand j'ai l'impression que je ne pourrais rien produire de nouveau. J'essaye comme je peux d'être témoin de la beauté et de la force d'une jeunesse qui est sous-représentée dans les médias brésiliens ; toute une génération qui résiste à l'oppression et qui risque sa vie pour que les rituels des bailes restent en vie."

Photographie Vincent Rosenblatt

Le cœur économique du Brésil, c'est São Paulo, ville peu radine en milliardaires et, paradoxalement, en favelas. C'est ici qu'a d'abord fleuri le funk de Rio, dans les années 1990, commençant à se répandre sur la métropole côtière de Baixada Santista avant de permuter à São Paulo et de se décliner en funk ostentação. Un genre aussi clair que son nom le suggère ; une scène baignée dans l'ostentatoire, les BMW, les motos rutilantes, les femmes en bikini et les fringues de marques (avec Oakley et Quiksilver parmi les plus populaires). On est bien loin du sérieux, des maux de la société, de la pauvreté et de la politique. Le funk est encore interdit par la police de Sao Paul, qui associe les fêtes (pancadões) et les rolezinhos (des flash mob dans des centres commerciaux) à des activités criminelles. Malgré ça, le funk vit et vibre toujours, avec des centaines de fêtes par mois, et notamment certaines tenues tard dans la nuit, dans la rue, le son s'échappant des baffles d'une voiture. Et ce n'est pas qu'une scène locale réservée à une petite minorité. MC Guimê comptabilise plus de 200 millions de vues sur Youtube, et la star du moment, le génial MC Bin Laden est en train de s'imposer comme un incontournable.

Le projet est donc clair : prendre le mouvement funk local et le transformer en une force mondiale. Au premier rang de cet objectif, il y a les habitants des favelas. Alors peut-être que les gosses de riches peuvent se permettre de payer leurs stars favorites pour jouer dans leurs clubs préférés, mais c'est véritablement aux fins fonds des favelas que bat le cœur de cette musique. Les gosses y partagent les tracks les plus folles via Soundcloud et Youtube - la chaîne KondZilla est incontournable - puis le chemin se poursuit : des favelas à internet, jusqu'au DJ et aux influenceurs locaux comme Leo Justi d'Heavy Baile ou Omulo d'Arrastao Records ; pour finir aux oreilles des influenceurs internationaux comme Diplo et Daniel Haaksman. Et si la police et la milice tentent inlassablement de "pacifier" les favelas en les étouffant, la musique ne s'arrête jamais. Pour beaucoup des membres de ces communautés pauvres, le funk est devenu bien plus qu'un mode de vie. C'est leur vie. "Les funkeiros risquent leur vie, ça montre à quel point c'est important pour les gens de sortir et de faire l'expérience des bailes" explique Rosenblatt. "La plupart d'entre eux font des bailes en tant que MCs ou DJs ou danseurs pour gagner de l'argent, aider leur famille. Ça les pousse à découvrir les beaux quartiers quand ils sont embauchés par des clubs de riches ; de voyager à travers le pays. Au-delà des artistes, il y a des douzaines de personnes dans chaque baile, qui vendent à boire, à manger, qui transportent le matériel sonore et l'équipement. Il n'y a aucun projet social qui ait eu un impact comparable sur la population pauvre. Et cette scène existe indépendamment des dealers, de la police et des paramilitaires." 

Credits


Texte Hattie Collins

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