Photographie Guy Marineau

pourquoi la jeunesse française fantasme encore le palace ?

Entre un défilé Gucci au Palace et une réédition de la biographie d'une figure incontournable du lieu - Alain Pacadis - i-D s'est demandé pourquoi ce temple décomplexé fascinait encore autant en 2018.

par Antoine Mbemba
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17 Octobre 2018, 1:49pm

Photographie Guy Marineau

Le mois dernier, au premier jour de la Fashion Week parisienne, Gucci investissait les murs du Palace pour y déployer son défilé printemps/été 2019. La seule annonce de cet événement, quelques semaines plus tôt, avait suffi à faire frémir le microcosme de la mode, et bien au-delà. Difficile de s’en étonner. En 2018, accoler « Gucci » et « Le Palace » c’est la garantie de piquer l'impatience et la curiosité. C’est croiser habilement la maison qui touche le mieux les millennials et un lieu sacré de la nuit, quintessence d’une époque – la fin des années 1970, le début des années 1980 – qui vit presque plus fort chez ceux qui ne l’ont pas connue.

C’est exactement pour cela que, si le succès de Gucci est logique, celui du souvenir du Palace est peut-être moins tangible. Depuis son arrivée à la tête de la maison italienne, Alessandro Michele n’a eu de cesse de se construire un univers unique qui, s’il n’est pas qu’à leur attention, résonne merveilleusement bien aux oreilles des moins de 35 ans. Une rareté dans le monde du luxe, qui s’explique, au-delà de sa vision de créateur, par une compréhension des enjeux actuels, un point d’honneur mis sur la vente en ligne et une curation Instagram et artistique innovante. Le succès de Gucci tient à sa force de projection de fantasmes : ceux, surréalistes, dessinés par Ignasi Monreal, mais aussi ceux, dans le cas qui nous intéresse, que l’on va chercher dans le passé pour écrire la suite.

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Photographie Guy Marineau

On peut cependant se demander d’où vient réellement cette fascination pour Le Palace. N'est-elle qu’une belle obsession de la mode, le résultat de l’amour d’Alessandro Michele pour la France (déjà manifesté cette année dans une campagne référence à Mai 68) ou est-ce le signe que l’image de ce temple de la jeunesse d’un autre temps a une réelle prise générationnelle aujourd’hui ? Pour comprendre le potentiel succès du Palace auprès de jeunes qui n’en connaissent que les images vintage, il faut comprendre ce qu’il a été, ce que cet endroit a dit de son époque. Et des indices sont à trouver dans le livre d’Alexis Bernier et François Buot, Alain Pacadis, Itinéraire d’un dandy punk, initialement publié en 1994, réédité cette semaine (enrichi de nouveaux témoignages) aux éditions Le Mot et le Reste.

Alain Pacadis, c’est cette comète entamée, dandy écorché au visage de peinture, « ingrat et triste : des yeux pesants dissimulés par des Ray-Ban, des lèvres presque sensuelles, un nez "impertinent" accroché à un front interminable, mal caché par une mèche vaguement grasse, » écrivent les auteurs au début de leur ouvrage. Infatigable oiseau de nuit (jusqu’à sa mort à 37 ans), d’abord punk puis dandy puis les deux, à la fois acteur et chroniqueur de cette grande époque du Palace. Celui qui se plongeait de tout son corps dans ces soirées mythiques pour en ressortir le lendemain les lignes blanches, fébriles mais subtilement pertinentes de l’état de son époque dans les colonnes de Libération. Capteur de l’air du temps, sans y toucher. « À travers Alain Pacadis, assurent Buot et Bernier en introduction, on retrouve toutes les facettes du prisme des années soixante-dix/quatre-vingt. »

Quelques lignes plus tard, les auteurs soulignent ce qui fait peut-être la singularité de Pacadis, et tout l’attrait moderne du Palace : « […] l’émergence d’un personnage comme Alain Pacadis semble aujourd’hui impensable. Il correspond à une période où les complicités, les solidarités permettaient à de multiples courants « radicaux » de vivre et de s’exprimer. Ces courants n’ont pas disparu mais s’expriment différemment. » Ce n’est pas lui faire insulte que d’affirmer que des jeunes, ceux que l’on désigne comme des « millennials », très peu sont au courant de l’existence même de Pacadis. En son temps déjà l’homme faisait débat, ici génial mais là puant, détesté, objet d’une pétition exigeant son licenciement de Libération par un lectorat considérant sa prose aussi vide que mal agencée. Pacadis n’était pas une icône de son temps, il en était l’un des réceptacles les plus absolus, avec tout ce que cela peut avoir de conséquences physiques et psychiques. La jeunesse de 2018 n’a pas fondamentalement besoin de le connaître pour dorer l’époque du Palace. Elle ne sursaute peut-être pas non plus au nom de Guy Cuevas (Dj historique du Palace) ou Fabrice Emaer (fondateur du Palace) et s’enamoure d’avantage de l’idée d’un lieu que de son histoire précise.

Dans un monde en proie à de nombreuses crises, la jeunesse s’autorise justement à rêver. À rêver d’un futur, qui ne s’écrit pas sans exemple. L’exemple du Palace fait figure d’utopie. Il a été, principalement entre 1978 et 1983, un temple de la jeunesse créative, audacieuse. Un endroit dont l’élitisme n’était pas de classe. Où, entre les visages qui construisaient leur époque – Jean Paul Gaultier (qui faisait revivre le Palace en un défilé en 2016), Mick Jagger, Andy Warhol, Grace Jones, Patrick Dewaere, Roland Barthes ou Grandmaster Flash – accueillait tout son monde. Les aristos, les punks, les travailleurs, les journalistes, les politiques, et une communauté gay en quête de ce que l’on appellerait rapidement un « safe place » aujourd'hui. Le Palace, c’est d’abord cette utopie de la mixité sociale. C’est ce qui en a fait un lieu iconique.

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Photographie Guy Marineau

En reste-t-il aujourd’hui ? Des icônes, la culture en créé encore. Mais des lieux ? Là où le statut d’icône se resserre autour de quelques individualités intouchables, impalpables, le monde de la nuit « cool » parisienne s’est totalement décentralisé, pour le meilleur et pour le pire : au-delà du périphérique mais aucun endroit, fixe, d’où l’on est assuré chaque soir d’être merveilleusement accepté, célébré dans toutes les différences que la société offre. C’était là tout l’objet de la fête, pensée par Fabrice Emaer au Palace, qu’il résumait dans une interview d’époque exhumée par un documentaire de France 5 il y a quelques années : « La fête, parce que c’est important. C’est très directement enraciné dans nos traditions, la fête. Je pense que si nous l’avons ressuscitée avec autant de succès au Palace, c’est précisément parce qu’elle correspondait aux traditions. Le respect du calendrier, par exemple, dans les fêtes, le Mardi Gras, la Mi-Carême, prouve à quel point les gens ont besoin de retrouver leur identité dans la fête. » Leur identité, retrouvée dans un culte de la personnalité, décomplexé.

Bien sûr, le statut d’un tel lieu s’affirme sur le temps long. Un temps long qui n’est pas compatible avec les cycles culturels effrénés en 2018, notamment celui de la mode. Gucci a trouvé dans cette référence le moyen de ralentir le temps, de trouver refuge, l'espace d’un défilé, certes, mais en s’inscrivant au passage dans cette logique de célébration ouverte des individus. Le Graal de la jeunesse. Le cœur du Palace battait aussi, en France, à une époque où la mode, justement, prenait sa place dans la culture, notamment de la voix d’un certain ministre de la culture de François Mitterrand, friand des soirées de Fabrice Emaer. Jack Lang, qui tout fraîchement nommé affirme : « La mode n’est pas un parent pauvre de la création artistique. Elle est au contraire un art à part entière, qui comme tel doit être pleinement reconnue – qui dans notre pays, dans nos institutions, doit avoir plein droit de citer. » L’une des seules fois où la fête et tous les mondes qu’elle englobait était considérée comme un phénomène culturel légitime, sérieux – politique ? Comme un besoin et presque une solution.

Le mois dernier, lors du défilé Gucci, Jane Birkin prenait un temps l’estrade pour reprendre, pleine d’émotion son tube de 1983 « Baby Alone in Babylone ». Elle qui fut la muse de Serge Gainsbourg, l’un des plus détruits, en 1986 par la mort de son ami Alain Pacadis, comme le racontent Alexis Bernier et François Buot. « Reste celui, qui visiblement trop affecté, ou trop orgueilleux, s’est isolé. Serge Gainsbourg, le vieux dandy, retiré livide dans sa Rolls- Royce, avec une poignée d’orchidées noires en guise de couronne. On l’imagine se dire : "Là, ça ne rigole plus, je suis le prochain sur la liste". » Une liste de personnes, qui ont fait vibrer leur temps, canalisées par les murs d'un temple mythique dont - Gainsbarre peut dormir tranquille - l'écho reste assez fort pour qu'il ne devienne jamais un triste mausolée.

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Photographie Guy Marineau

Toutes les photo utilisées dans l'article sont de Guy Marineau, dont vous pouvez visiter le site et découvrir la bio et les milliers d'images du monde de la mode (prises entre 1975 et 2015) juste ici.

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