n'ayez plus honte : vos selfies vous rendent plus humains

Dans son livre « Faceworld », la jeune théoricienne Marion Zilio retrace l'histoire du visage, des origines de l'humanité à l'ère du selfie et des avatars.

par Micha Barban Dangerfield
|
18 Octobre 2018, 12:22pm

Silicon Valley, hiver 2010 : Apple rajoute une petite caméra à l'avant de son nouvel IPhone. Une modique évolution qui semble tenir davantage du glissement que de la révolution technique. Pourtant, l’apparition d'une caméra de façade a projeté le monde dans une nouvelle modernité : celle du selfie, du narcissime 2.0, des filtres, de la fluidité des identités, du post-humanisme. Depuis, les visages inondent Internet, exposés au naturel avec les « no make-up challenge », parfois engloutis sous des couches de filtres ou encore planqués derrière des avatars hyper-virtualisés. Qu'est-ce que tous ces « masques » contemporains disent de nous ? Notre visage, jusque-là considéré comme la plus naturelle des évidences, l'écran extérieur de nos identités immuables, est de fait devenu un nouveau terrain de « Je », un espace d'auto-définition sans fin. Vieillir de 60 ans en un clic, prendre la forme d'un donut géant, d'une jante de voiture ou mélanger son visage à celui de son oncle Gérard, tout semble possible. Dans Faceworld, un ouvrage dense et passionnant paru aux édition PUF, la chercheuse et théoricienne Marion Zilio retrace l'histoire du visage, des origines de l'humanité à l'ère du selfie. Avec elle, il faut partir d'un postulat simple et dérangeant à la fois : le visage est une « invention » dont il s'agit de retracer l'évolution, jusqu'à sa création. Un livre dans lequel Levinas, Kim Kardashian, Narcisse, les Anonymous, Cindy Sherman et Lil-Miquela dialoguent pour réécrire l'humanité – au-delà de ses apparences. Rencontre.

Les filtres, la chirurgie, le transhumanisme, les applications sont autant de façons de modifier notre visage. Est-ce que notre visage, tel qu’on le connaît, tend à disparaitre ?Sous toutes ses couches et techniques, le visage disparaît, pour se réinventer différemment. L’étymologie du mot « visage » nous le dit : il appartient au royaume du visible. Le visible, c’est toujours une sorte de montré/caché. Le visage a besoin de se détruire pour mieux réapparaître, pour se réinventer non plus selon ce qu’il montre mais selon ce qu’on a envie de montrer. Les gens se recréent aussi beaucoup selon les codes de la classe à laquelle ils souhaitent appartenir, par exemple. Le visage se plie désormais au reflet que l’on souhaite renvoyer.

Pour toi, le visage est une invention. Que veux-tu dire par là ?
Il faut remonter dans l’histoire. Le petit paysan du XIXè siècle n’a pas accès à son visage. À cette époque, le portrait est réservé à une élite et les masses du peuple ne sont pas représentées. Le miroir est encore un objet précieux. Ce n'est qu'avec le début de la société industrielle qu’il prend conscience de son visage qu’il ne voyait avant que chez le barbier, le modiste ou au fond de l’eau. La relation à soi-même, aux autres et au monde change. Avant tout ça, on ne pouvait pas emporter son portrait avec soi – il est impossible de transporter le reflet qui se dessine à la surface de l’eau, ou une peinture. L’image de soi qui se fige par la suite sur un support, va permettre à l’homme de sortir de lui – littéralement. Le portrait devient carrément obligatoire – c’est le début des photos d’identité. Et s’imposent alors certains codes : on se fait photographier d’une façon ou d’une autre dans le but d’être affilié ou de se distinguer d’une classe. Si bien que les portraits deviennent hyper standardisés.

Le visage, à ce moment-là, le portrait a permis d’établir des stéréotypes de genre, de classe et de « race » ?
Avant de devenir un outil d’individuation, la pratique du portrait a participé à établir des stéréotypes, des identités figées, oui. Je dirais même que ces identités ont été créées comme des outils de contrôle – chacun devant s'en tenir à la case qui lui a été attribué. Il y a l’ouvrier, le bourgeois, le riche, le pauvre, etc. Le visage présente des signes très binaires. Aujourd’hui, le « Moi » est une notion complexe et de plus en plus fluide. Avant, le « Moi » était rigide. L’écran, le miroir, les filtres ont été aliénants avant de devenir des outils d'émancipation.

Selon toi aujourd’hui, la transformation des visages est une façon de s’affranchir de nos identités ?
Oui ! Et ça, c’est lié à l’évolution de la technique. Quand la photographie est née, la société était obsédée par l’idée de mouvement, le train à vapeur faisait son apparition. On tentait même de retranscrire le mouvement en photo – c’est le moment où on établissait la chrono-photographique qui consiste à représenter sur une même plaque l’envol d’un oiseau ou une course par exemple. À partir du moment où la représentation n’est plus figée, le concept d’identité non plus. C’est un processus qui commence dès le XIXè siècle mais qui a mis beaucoup de temps à avancer. La façon dont l’identité et le visage sont devenus malléables dépend ensuite des techniques à disposition. Dans l’art, les futuristes puis les avant-gardistes ont eux aussi participé à fragmenter, moduler l’identité et la représentation des visages. À ce moment-là, la psychanalyse se développait comme discipline un peu partout dans le monde – c’est intéressant de voir à quel point les « progrès » sont liés.

L’apparition des « Gender Studies » semble avoir participé à cette versatilité de l’identité…
Oui, et elles sont apparues à un moment clé de l’histoire de l’art aussi. Des artistes comme Cindy Sherman, en multipliant les artifices, ont exploré cette notion de fluidité des statuts, des représentations. Les « Gender Studies » ont participé à repenser le visage aussi, par l’identité. C’est à cette période que l’on reconsidère les travaux d’artistes comme Claude Cahun qui au début du XXè, se travestissait, se masquait devant l’objectif, explorait une intériorité entre homme et femme. Cindy Sherman ne parle pas d’elle à travers ses autoportraits mais de tout ce qui est potiches, prothèses, organes artificiels, etc. On comprend à ce moment-là que l’identité est produite par l’extérieur. Et cette construction, nous avons voulu nous la réapproprier. En 2008, quand j’ai commencé à faire ces recherches, je lisais beaucoup de socio, des textes liés à l’éclatement du sujet, le zapping des identités, l’apparition des jeux de rôles sur ordinateur. Beaucoup pensaient « Oh mon Dieu, on est en train de détruire le Moi », alors qu’on était en train de le repenser.

« Sur les réseaux, on s’auto-observe, on s’embourbe soi-même dans le reflet, et on n’a plus besoin de l’Autre. »

Sommes-nous devenus nos propres créateurs ?
Disons qu’avant, l’individu avait davantage besoin du regard de l’autre, d’extérioriser son visage pour s’accomplir. Au fil du temps, nous sommes devenus nos propres observateurs. Sur les réseaux, on s’auto-observe, on s’embourbe soi-même dans le reflet, et on n’a plus besoin de l’Autre. Nous nous trouvons dans un rapport un peu autistique, autonomique à soi. D’un autre côté, le selfie est dans une réouverture : c’est la technologie qui re-permet des échanges, de plus en plus distants. Le selfie, quand tu le postes sur Instagram, il peut aussi toucher une personne à l’autre bout du monde sur un autre fuseau horaire. Il n’y a pas si longtemps, les gens rencontraient grand maximum 3000 personnes au cours de toute une vie. Aujourd’hui, en ouvrant Facebook, on a accès à 3000 personnes d’un coup.

Le selfie permet-il un nouvel accès à l’Autre du coup ?
Il y a quelques années, l’apparition des premières applications permettant de vieillir ses traits, de changer de corpulence ou autre, a introduit une altérité de l’intérieur. Ces applications permettent de créer une altérité autre. Et au delà de changer de sexe en apparence, de corpulence, ou d'âge, on fait l'expérience d'une autre altérité, une altérité de choses ou d’animaux, etc. Tu peux prendre les traits d'un chat, te transformer en citrouille, en roue de bicyclette… Et le fait que tu puisses te transformer en animal, même si ce sont des animaux kawai, permet de rencontrer d’autres règnes, comme le règne animal. Et aujourd’hui, c’est quand même dans l’air du temps que de penser cette espèce d’interrègne qui s’ouvre non plus à de l’humain mais à du vivant. Je me dis que c’est une tendance qui va se dessiner, même si on n’y est pas encore.

Tu évoques dans ton ouvrage les dangers du selfie, de cette extériorisation de soi dont on peut perdre le contrôle…
Si on veut comprendre le devenir de l’identité, il faut comprendre un peu les techniques et le milieu dans lequel ces techniques transitent. Par exemple, un selfie, ça se met sur Facebook, sur Instagram, qui sont des entreprises. En postant un selfie, tu rentres dans des questions de digital labor. En fait, tu travailles pour ces plateformes. Un autoportrait, c’est du contenu que tu produis gratuitement, et qui alimente ces entreprises. Le visage est un objet « pharmacologique » – Derrida parle du poison, et du remède. C’est à dire qu’il peut être aliénant et émancipant. Mais à partir du moment où tu comprends les enjeux, il faut que tu te le réappropries. Dès lors que ton visage est publié, il circule, peut être instrumentalisé. Pour t’en nourrir, il faut te le réapproprier.

Kim Kardashian really is the Snapchat queen seen

Face à cette hyper-visibilité du visage, certains optent pour l’anonymat. L’anonymat peut-il être considéré comme un moyen de résistance ?
Effectivement, face aux techniques de reconnaissance faciale et de profilage se développent des moyens de contourner ces instances de pouvoir, de domination, d’hypervisibilité qui sont prédatrices, en fait. L’anonymat est une manière de contre-balancer le narcissisme contemporain. L’humain est un animal narcissique. « Détruire » son visage, c’est peut-être prendre conscience qu’il existe un autre être au monde, qui dépasse le purement humain et intègre d’autres espèces comme les plantes ou les animaux. L’anonymat relève du fait de ne pas coller aux étiquettes du visage, de l’humain, des catégories, des identifications… Je pense aussi que l’anonymat est une façon de tuer le « Je », de tuer cette question de l’ego peut-être au profit d’un collectif, d’un enjeu commun. Mais ce n’est pas le cas partout ! Je suis allée au Cameroun deux fois, et là-bas, le selfie peut-être un moyen de revendication, d’expression, voire d’émancipation, de revendication politique. Dans un ancien pays colonial, c’est un moyen de se réapproprier une image qui nous a été dérobée.

Le selfie peut-il aussi être une façon de se connecter à l’autre ?
Oui, à soi aussi. L'adolescence par exemple est une période de la vie où le visage change tout le temps, où l'identité est très instable, où on se cherche : l'usage du selfie est donc certainement un moyen pour l'adolescent de s'approprier cette image. J'ai commencé à faire des autoportraits à un moment où j'étais toute seule à l'étranger. Je savais que je me transformais. Et j’étais seule. Je me connectais à mon moi, à ma solitude. Si on fait de la psychologie à l'échelle de l'individu et du collectif, le collectif avait besoin du selfie, de ce trop-plein de visages. Pour Walter Benjamin, avec l’apparition du cinéma, la masse a pu se voir. Comme une entité. Le selfie représente la première fois où la masse peut s'autoportraiturer. Moi je ne m'intéresse pas au « un », mais à la masse, qu'on dévalue tout le temps. Elle scintille aujourd'hui de plein de singularités, se retrouve en tant qu’addition de communautés.

Le selfie est donc aussi une façon de donner vie au collectif ?
Il y a un collectif qu'il faut, à mon avis, ouvrir à la question du monde, de ces flux, de ces transformations, et aux autres règnes du vivant.

Retrouvez i-D sur Facebook, Instagram, Twitter et Flipboard.