© Stephen Shames courtesy Steven Kasher Gallery

stephen shames a fait les plus belles photos des black panthers

À la Maison Folie de Moulins de Lille, l'exposition « Power To The People » célèbre la lutte des Black Panthers à travers l'œil photographique de Stephen Shames. Rencontre.

par Maxime Delcourt
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01 Octobre 2018, 9:20am

© Stephen Shames courtesy Steven Kasher Gallery

1967. Stephen Shames a tout juste 20 ans lorsqu'il rencontre Bobby Seale, le fondateur des Black Panthers, qui lui demande alors de documenter le quotidien du mouvement et l'introduit auprès de ses figures les plus fortes : Huey P. Newton, Angela Davis, Kathleen et Eldridge Cleaver ou encore Fred Hampton et Stokely Carmichael. Pendant sept ans, Stephen Shames devient le photographe officiel de l'organisation politique. À l’inverse d’autres photographes qui eux aussi ont documenté les actions des Panthers – comme Ruth-Marion Baruch ou Pirke Jonesest – Shames est parvenu à s’immiscer dans l’intimité d’une organisation progressiste, considérée alors par le directeur du FBI John Edgar Hoover comme « la plus grande menace pour la sécurité interne des États-Unis ». Ses clichés sont aujourd’hui exposés à Lille dans le cadre de l’exposition « Power to te People » à la Maison Folie de Moulins. i-D l’a rencontré pour parler de résistance, de l’importance du témoignage photographique et de la maman de 2Pac.

© Stephen Shames courtesy Steven Kasher Gallery

Comment êtes-vous entré en contact avec les Black Panthers ?

En avril 1967, il y a eu une marche pour s'opposer à la guerre du Vietnam. En tant qu'étudiant à l’Université de Berkeley, j'y ai participé et y ai rencontré Bobby Seale. Il a aimé les photos réalisées ce jour-là, on est devenu amis et m’a permis ensuite de passer de plus en plus de temps avec les Black Panthers. Il m’a servi de mentor, en quelque sorte. Il était le leader de cette organisation à l’époque, donc il m’a introduit à tout le monde. Je ne m’en rendais pas forcément compte, mais j’ai été alors la seule personne extérieure au Part à pouvoir pénétrer ce milieu. Bien sûr, on peut trouver aujourd’hui des documents publics des Panthers en pleine manifestation ou autre, mais personne n’avait accès à la vie intime des différents membres de cette organisation. Pendant sept ans, j’ai donc passé l’essentiel de mon temps à documenter les Panthers, à immortaliser leur quotidien, la façon dont ils se comportaient avec leurs femmes ou leurs enfants une fois rentrés chez eux.

Vous sentiez que vous étiez en train de vivre quelque chose d’historique ou vous souhaitiez simplement prendre en photos des personnes pour qui vous aviez de l’affection ?

Je tiens à dire que j’avais à peine vingt ans au moment d’entrer au sein du Black Panther Party, je n’avais donc pas de but précis et n’étais pas assez intelligent pour intellectualiser ma démarche. L’idée était surtout de faire partie du mouvement. Je ne pensais pas que ces photos seraient exposées dans des musées un jour… Je me prenais simplement pour un révolutionnaire dont le but était de montrer les Black Panthers de l'intérieur, et pas simplement documenter leurs combats ou leur intention de prendre les armes. À l'époque, et c'est même encore parfois le cas aujourd’hui, la quasi-totalité des médias se concentraient sur cet aspect et recherchaient systématiquement la controverse. Moi, au contraire, je voulais photographier ce qu'il se passait au quotidien, dévoiler les coulisses et proposer le portrait le plus complet des Panthers. Ils étaient certes révolutionnaires et extrêmement engagés, mais ça n’en restait pas moins de vraies personnes, avec une vie de famille comme n’importe quel autre être humain.

Quel était l’intérêt pour les Panthers de vous laisser photographier leur quotidien ou leurs rassemblements ?

Les Panthers n’étaient pas un groupe contestataire, mais un parti politique qui avait compris que l’Amérique est un monde où tout repose sur la communication. Ils avaient compris que les images étaient essentielles à leur réputation et à la promotion de leurs idées. Rétrospectivement, je me rends compte que ça a permis de lever le voile sur l’avant-gardisme du Parti, qui organisait alors des grands rassemblements pour distribuer de la nourriture et fournissait donc une aide alimentaire non négligeable, et de bonne qualité, aux familles et aux enfants. Pour eux, ça faisait partie des principes de base, ils considéraient que l’on ne pouvait pas étudier le ventre vide… Ce qui est intéressant à noter, c’est que, lorsque le Président Johnson a fini par mettre en place le même programme que les Panthers, la nourriture distribuée était nettement moins qualitative, certaines personnes comparaient même le fromage à du carton blanc…

Vous avez mentionné le regard néfaste porté par les médias sur le Black Panther Party. Que dire de l’attitude du FBI, qui a carrément tenté de nuire à l’organisation ?

Je ne veux pas mettre la carte racisme sur la table, mais il est évident que tout a été fait pour donner une image négative des Panthers, en les présentant comme un groupe violent et potentiellement dangereux pour le bien-être de la société. Il est évident aussi que la vision d’un noir armé a toujours choqué davantage le grand public qu’un blanc représenté de la même façon… C’est d’autant plus fou que les Panthers ne demandaient qu’une chose : l’égalité. Et pour ça ils se levaient à 4 heures du matin, préparaient le petit-déjeuner des enfants du quartier, tenaient un journal (The Black Panther : Black Community News Service, ndr) et avaient un plan bien précis pour mener leur lutte. Il faut rappeler que Bobby Seale s’était présenté à la mairie d’Oakland, avait terminé second et récolté plus de 40% des voix. C’était quelqu’un de très intelligent, qui savait comment mener l’organisation et permettre au Black Power de triompher.

Vous vous êtes un peu éloigné de ma question là…

Oui, pardon (rires). Les Panthers, comme toutes les personnes ou tous les mouvements qui ont tenté d’engendrer de réels changements sociaux, ont toujours créé des vagues de mécontentement et de méfiance. Il suffit de regarder ce qui est arrivé à Martin Luther King : il prônait la paix, mais des gens le détestaient… Aujourd’hui, c’est une légende, mais les gens refusaient d’entendre son discours à l’époque. Certains voulaient le tuer et ont fini par arriver à leurs fins. Les Panthers ont connu le même sort : des personnalités très fortes du mouvement comme Fred Hampton ont été tuées pendant leur sommeil et le FBI a créé le COINTELPRO, un programme qui visait à neutraliser les groupes politiques perçus comme des menaces pour la sécurité de l’État. Vous savez, ce n’était malheureusement pas rare que des Panthers se fassent tuer lors d’affrontement avec la police, et ce n’est pas pour rien qu’ils avaient spécialement créé des maisons pour leurs enfants. L’idée était qu’ils ne soient pas victimes des nombreux assauts du FBI à leur domicile. C’était aussi ça être membre du Parti : être en permanence sous la menace des autorités et de leurs attaques racistes…

Tout à l’heure, vous me disiez avoir été ami avec Bobby Seale. Mais que pouvez-vous me dire à propos de Huey P. Newton et Angela Davis, que vous avez également côtoyé ?

Je n’ai pas vraiment connu Angela Davis, je l’ai photographié quelques fois, mais elle n’est restée que six mois au sein du Black Panther Party. Après ça, elle a rejoint le parti communiste américain. Huey, en revanche, je l’ai un peu plus fréquenté. C’était quelqu’un de très doué, très intelligent et très charismatique. Ce n’est sans doute pas pour rien s’il a pris les commandes du parti avec Bobby Seale. Leur force, ça a été de s’entourer de gens vraiment intelligents pour mener à bien leur cause : Stokely Carmichael, George Jackson ou encore Fred Hampton. S’il n’avait pas été tué par le FBI, je pense qu’on entendrait encore parler de lui aujourd’hui.

Le Black Panther Party avait une vision très progressiste, au point d’accorder de grandes responsabilités aux femmes à une époque où l’inégalité entre les sexes était relativement forte…

Je ne peux pas dire que les femmes jouissaient de la même égalité que les hommes, mais c’était finalement à l’image des sociétés de l’époque. En revanche, les femmes ont joué un rôle très important au sein du Parti. Comme vous venez de le dire, les Panthers étaient un des mouvements les plus progressistes des États-Unis, notamment en ce qui concerne le droit des femmes et de la communauté LGBT. Ce qui n’était pas évident à faire comprendre à l’époque, et qui ne l’est toujours pas aujourd’hui de toute façon. Il faut savoir que la population black américaine, dans sa grande majorité, va souvent à l’église et reste très conservatrice... Mais bon, c’est clair que des femmes comme Kathleen Cleaver ou Ericka Huggins avaient suffisamment de charisme pour s’affirmer auprès des hommes du mouvement.

Il y avait également Afeni Shakur, la mère de 2Pac…

Je n’ai eu la chance de la rencontrer qu’une fois, on n’était pas dans le même état ou dans la même section. Mais c’était une femme très investie pour la cause, très proche également de Jamal Joseph, un très bon ami à moi et ancien membre des Panthers également.

De votre côté, vous n’avez jamais eu envie de laisser votre appareil photo de côté et de vous engager pour la cause encore plus frontalement ?

Vous savez, ce que j'ai pu tenter de faire en dehors de la photographie a toujours eu moins d'impact selon moi que les images que je pouvais capter. J'ai fait partie de la campagne de Bobby Seale à la mairie d'Oakland, j'ai marché contre la guerre du Vietnam, j'ai été membre du Berkeley Barb, un journal alternatif, mais les photos sensibilisent plus facilement. Au final, c’est ce qui reste.

En 2018, on a l’impression que les choses n’ont pas tellement changé pour la population afro-américaine…

C’est tout à fait juste. La plupart des problèmes soulevés à l’époque par les Panthers existent toujours. Bobby Seale avait beau dire que les sitcoms noires avaient aidé à faire accepter la communauté noire auprès du grand public, le chômage afro-américain reste deux fois plus élevé que celui des bancs et un enfant noir sur quatre reste encore et toujours sous le seuil de pauvreté. Et ce n’est pas la présidence de Donald Trump qui risque de changer la situation... Les Black Panthers avaient l'habitude de dire qu'il ne fallait pas écouter quelqu'un de plus de 30 ans, et je crois que Trump leur donne amplement raison. Ce qu’il est en train de mettre en place, ce qu’il dit dans ses discours, ça ne fait qu’attiser la haine à travers tout le pays.

© Stephen Shames courtesy Steven Kasher Gallery
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