pour combattre le racisme grindr devient kindr (mais est-ce suffisant ?)

Ce mois-ci, Grindr se transforme en Kindr pour lutter contre le racisme. Mais quel est le réel pouvoir d'une application face à des discriminations aussi installées au sein de la communauté gay ?

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18 Septembre 2018, 8:36am

Beach Rats, Eliza Hittman

Il y a quelques semaines, l’appli de rencontre gay ultra-populaire Grindr faisait ce qu’énormément de personnes de couleurs queer attendaient depuis des années. L'entreprise annonçait vouloir résoudre fermement les problèmes de racisme et de discrimination rencontrés quotidiennement par de nombreux utilisateurs non-blancs et non-cisgenres sur la plateforme.

Après les preuves accablantes publiées par l’activiste trans Munroe Bergdorf des abus racistes et transphobiques dont elle avait été l’objet, Grindr annonçait cet été le lancement d’une nouvelle application, Kindr, à venir pour le mois de septembre. Les détails restent assez flous, et on ignore si Kindr fait partie de la refonte de la compagnie ou s'il s'agit d'une nouvelle application totalement englobante. Mais des enregistrements de personnes victimes de racisme sur l’appli ont été diffusées sur le compte Instagram de Grindr, accompagnés de la tagline « It’s time to play nice ». Des changements drastiques, quoi qu’il en soit.

En tant qu’utilisateur de l’application depuis des années, et en tant que personne queer de couleur, le fait que Grindr reconnaisse en filigrane avoir laissé la voie libre aux discriminations sexuelles et raciales est un soulagement bienvenu. J’ai perdu le compte du nombre de fois où un gay blanc et cisgenre m’a lâché des insultes racistes ou m’a traité de « terroriste » parce que j’avais osé refuser ses avances. Sans compter les fois où l’on m’a conseillé de revenir de là où je venais – soit de Greenwich Hospital au sud de Londres – après que j’ai osé reprendre un mec qui me demandait (classique) : « Mais d’où est-ce que tu viens, vraiment ? »

Ce qui m’amène à penser que, même s’il est encourageant de voir de telles actions tenter de combattre le racisme et les discriminations sur Grindr, certains points manquent cruellement à ce débat : ce genre d’abus et de préjugés ne se limite pas à une simple application, où les utilisateurs naviguent entre profils vides et photos de torses nus en quête de la prochaine baise. Le racisme et la transphobie sont le fléau de nos clubs, de nos médias et des espaces publics supposément « safe ». Notre communauté en fait l’expérience tous les jours. Seulement Grindr (et d’autres applications similaires) est devenu un endroit prisé des hommes gays blancs racistes pour exprimer leurs préjugés sous couvert de préférences sexuelles.

« Grindr - et d’autres applications similaires - est devenu un endroit prisé des hommes gays blancs racistes pour exprimer leurs préjugés sous couvert de préférences sexuelles. »

Prenez l’exemple de Jeremy Joseph – le fondateur et patron de l’institution londonienne G-A-Y. Malgré son apport indéniable à la nuit gay londonienne, en 2017, il affirmait sur Facebook sans complexe que les Somaliens - avec les « dealers » et les « membres de gangs » - étaient la première raison de l’augmentation de la criminalité à Soho. Il affirmait vouloir « reprendre Soho » et encourageait chacun à faire de même dans une tirade nationaliste qui le confondait presque avec Nigel Farage. Bien entendu, et fort heureusement, les critiques ne se sont pas faites attendre et le propriétaire du club a vite retiré son statut, avant de s’excuser dans la foulée. Dans le même temps, une multitude d’hommes gays blancs se sont mis à défendre vigoureusement Joseph, lui offrant un soutien inconditionnel en admettant sans honte qu’ils pensaient exactement la même chose. Cet incident en dit beaucoup de l'ancrage des préjugés dans la communauté gay londonienne, et bien au-delà.

Cela n’aide pas non plus que l’ancien PDG de Grindr Joel Simkhai ait évacué d’un revers de main le problème de la réification des hommes noirs sur l’application, pour n’en faire qu’une part infime de l’expérience noire. Dans une interview accordée à Broadly en 2016, il disait : « Est-ce vraiment une mauvaise chose de dire 'Je n’aime que les hommes noirs ?' Je pense que nous devrions nous autoriser à dire ce genre de choses, parce que c’est une préférence. »

Pour une personne queer de couleur, ces exemples prouvent tristement combien le racisme est ancré au sein de la communauté. Mais ils ne sont ni nouveaux ni surprenants. Nous savons depuis longtemps que notre place au sein de la communauté queer mainstream est plutôt sur le banc de touche. Nous ne sommes que des invités, et apparemment, nous devrions nous sentir chanceux d’occuper ces espaces mainstream, en ligne et IRL. C’est précisément pour cette raison que des événements tels que la UK Black Pride et les soirées comme Saathi Night à Birmigham existent et continuent de faire vibrer.

Si Kindr entend devenir un réel vecteur de changement et marquer durablement notre communauté, il lui faudra considérer la discrimination de la communauté queer de manière beaucoup plus large et bien au-delà de nos seules conversations en ligne. Penser que ces choses n’arrivent que dans cette dimension-là est - au mieux - d'une grande naïveté.

« Scruff, Tinder, Hornet et Jack’d sont tout aussi affligeants en termes de normalisation du racisme sexuel – ce qui prouve bien que le problème se trouve du côté des utilisateurs et pas uniquement de celui des applications. »

Kindr devra également prendre en compte le fait que la discrimination peut prendre plusieurs formes : que ce soit la femmephobie des gays « Masc4Masc » qui veulent que leurs « hommes soient des hommes », des queers musulmans vilipendés parce qu’ils pratiquent leur foi ou des innombrables gays couverts de honte à cause de leur santé sexuelle. Notons au passage, que ces comportements ne se limitent pas à Grindr. Scruff, Tinder, Hornet et Jack’d sont tout aussi affligeants lorsqu'il s'agit de normaliser le racisme sexuel – ce qui prouve bien que le problème se trouve du côté des utilisateurs et pas uniquement de celui des applications.

J’ai déjà passé plus de temps que je ne le souhaitais à expliquer à des gays blancs pourquoi s’appeler eux-mêmes des « curry queens » ou commencer une conversation par « Hey, j’adore les Asiatiques ! » ne faisait pas office de compliment. Et franchement, je suis épuisé. Chaque année, des articles sérieux sont écrits et publiés sur internet, expliquant au monde entier le racisme rampant au sein de la communauté queer. Ils sont souvent très lus, vient ensuite le moment où tout le monde est choqué de découvrir cette réalité (pour le peu de personnes qui ne le savent pas déjà), mais après ça, rien ne change jamais.

Si l’application de rencontre gay la plus populaire au monde souhaite créer une étincelle chez ses utilisateurs et leur faire comprendre que leurs « préférences » ne sont que des préjugés raciaux maquillés, alors Grindr et Kindr doivent être conscients que combattre le racisme, la transphobie, etc. sur leur plateforme n’est qu’un début. Plus que ça, les utilisateurs qui se cachent derrière cette application doivent être représentatifs des personnes que Kindr essaye de soutenir. Il ne peut pas s'agir d'un énième rassemblement où un cartel d’hommes gays blancs du cinéma et de la musique se réunissent pour parler de racisme, sans même penser à inviter une seule personne de couleur.

L’engagement de Grindr est super, et je souhaite sincèrement que Kindr marque un changement durable. J’espère simplement que l’initiative est soutenue par des solutions réalistes et proactives qui prennent en compte la question dans sa globalité : la communauté LGBT a un problème de racisme endémique et Kindr ne devrait pas être célébré comme son seul remède.

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