on veut tous faire partie du (nouveau) monde de telfar

Le défilé de la marque new-yorkaise à Paris était un joyeux chaos.

par Micha Barban Dangerfield et Marion Raynaud Lacroix
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24 Septembre 2019, 4:21pm

Il y a de l’eau, des gratte-ciels à l’horizon et sur des îlots qui bougent au gré des courants, des hommes habillés en Telfar. Accompagné par la partition dystopique de la Dj Crystallmess, le film projeté dans la pénombre de la Cigale était au cœur du défilé Telfar. Devant l'immense écran, les mannequins avancent un à un, proposant une mise en abîme des looks présentés en fond, dans une sublime vidéo signée Clayton Vomero. L'atmosphère est grave, l'air est militaire mais on sent déjà le joyeux chaos qui se profile. On le sait, il arrive.

À la douceur des silhouettes dressées, fières et droites, au dessus de la surface de l'eau succèdent d’autres perspectives, plus politiques. Un écran en flamme derrière un pyromane cagoulé, de retentissants discours adressés face caméra (les monologues brûlants de poésie d'Ashton Sanders et Jeremy O harris ou le chant de Steve Lacey), des clowns flippants et d’hypocrites séquences télévisées contrebalancées par une excitation diffuse, maintenue jusqu’au climax final – un live du rappeur Lancey Foux, autour duquel se rassemblent les mannequins et l’ensemble du staff dans une ambiance de feu follet.

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Dans la pénombre à peine transpercée par la lumière de l'écran, il est quasi impossible de distinguer les détails des vêtements présentés par Telfar. Mais l'essentiel est dit. Des silhouettes militaires, des tenues de combat, des shorts d'écolier, des joggings coupés mi-cuisses, des chemises amples et douces, des sacs maxi ou mini estampés du « T » de Telfar... Le registre est fluide, non-déterminé. Sincère surtout. Au fond, la mode est un cheval de Troie pour Telfar. Une porte d'entrée dans un espace encore un peu malléable dans sa périphérie. « Je n'appartiens pas à la mode. Je n'ai pas envie d'être à l'intérieur de quoi que ce soit, explique Clemens Telfar avec fierté en coulisses. Je suis à l'intérieur de mon propre territoire, et aujourd'hui, je défile à l'extérieur de mon pays. »

Absent du calendrier officiel de la Fashion Week, le show de Telfar est venu rappeler la nécessité de l’expérience à l’heure où les images se streament et se consomment, à l’heure du déjeuner : « Je veux que ces défilés fassent partie des choses qu'on ne peut pas rater, qu’il sera impossible de revivre si on n’y a pas assisté, confie le créateur. Me dire que quelqu'un va regarder le show, en mangeant sur son téléphone, ça enlève toute l'énergie que j’y ai investie. Je pense qu'il faut garder cette idée de présence : on ne sait pas de quoi il s'agissait si on n’y était pas.» Pour comprendre les bases du nouveau monde que Telfar s'apprête à construire, il fallait donc être présent et participer à la transe qui clôturait le show.

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Dans la lettre d'intention disposée partout dans la salle, Clemens Telfar imagine une nouvelle utopie reposant sur des espaces-temps dissolus, dans lesquels les corps et les identités vogueraient sans contrainte. « Regarde ce qui se passe aujourd'hui, le show circule, la vidéo a été tournée à NY, moi je débarque avec tout ce monde et je ne suis pas d'ici. Et je ne compte pas y rester. » Chez Telfar, cette transversalité se saisit autant dans la forme du show que dans sa composition, elle relève autant de la fiction que de l'anticipation.

Dans la vidéo projetée à l'écran, une queue humaine interminable se forme derrière les portillons de sécurité d'un aéroport. Des portillons ouverts mais qui empêchent pourtant le mouvement. « Je veux proposer une liberté de mouvement des êtres humains, une affluence joyeuse et décomplexée. C'est le futur que je projette et auquel j'aspire. Sans lui, je n'ai pas vraiment envie de rester sur cette Terre. » Dans l'encadrure de ces portails, c'est une nouvelle génération qui défile. Coincée entre « tourisme et survie », elle compte pourtant bien célébrer un nouveau monde – de l'autre côté. Un monde dont nous rêvons tous de faire partie.

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Photographie : Mitchell Sams

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