Capture de la série Ad Vitam

que se passerait-il si on arrêtait de mourir ?

Diffusée sur Arte, la série « Ad Vitam » signée Thomas Cailley raconte un monde où la mort a disparu et dans lequel les jeunes cherchent, plus que jamais, leur place.

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08 Novembre 2018, 10:30am

Capture de la série Ad Vitam

Imaginez : vous allumez la télé et sur toutes les chaînes, on célèbre l’anniversaire de la doyenne de l’humanité. Elle a 169 ans, pas une ride et à en croire les journalistes, son bilan de santé n’a rien à envier à celui d’une adolescente. Pendant ce temps, sur une plage française, des corps inanimés s'échouent sur le sable - 7 jeunes qui se seraient suicidés pour protester contre une société qui ne leur laisse plus vraiment d'espace pour exister. Chargé d’enquêter, Darius (Yvan Attal) - 119 ans et presque 60 au compte de la police, sollicite l’aide de Christa (Garance Marillier), une mineure enfermée dans un centre pour jeunes révoltés. À quelques détails près, voilà le point de départ d’Ad Vitam, la nouvelle série d’anticipation produite par Arte et réalisée par Thomas Cailley, à qui l’on doit Les Combattants - film tonitruant qui sondait déjà, à sa manière, la colère sourde de la jeunesse. Avec Rod Paradot, Niels Schneider ou Antony Bajon, Ad Vitam continue de creuser ce sillon. Et si on a du mal à l'enfermer dans le genre de la science-fiction, c’est sans doute parce que la société qu’il met à jour ne semble pas très loin de celle dans laquelle on vit.

« Le sujet de la série, c'est vraiment la question du temps, explique Thomas Cailley. On s’est demandé ce qu'il adviendrait d'un monde dans lequel la vie humaine serait devenue la valeur absolue. Mais il fallait faire en sorte que ce monde ne soit pas si différent du nôtre pour qu'on puisse s'y projeter. On voulait garder cette idée d'une humanité qui lutte pour sa conservation alors que pendant ce temps-là, le monde extérieur n'en finit pas de se dérégler. » Pour repousser les limites de la mort, les êtres humains se voient donc proposer d’être régénérés : en quelques heures dans une cuve, ils gagnent des années d'espérance de vie. Un processus auquel chacun est encouragé, pendant que dans le même temps, l'État ferme ses maternités et contrôle les naissances de plus en plus sévèrement. En quelques séquences, le monde décrit par Thomas Cailley se polarise de la même manière que dans un camp militaire : face au processus de régénération, il y a les « aptes », les « inaptes » et ceux tentent d’y résister - des jeunes, qui cherchent le sens de leur vie ailleurs que dans cette existence illimitée.

« Dans l'idée de régénérer les cellules, il y a aussi celle de figer l'humain. Les seuls endroits où il continue de bouger sont donc l'enfance, l'adolescence, les débuts... Forcément, la jeunesse est le coeur battant de cette série, parce qu'elle réfléchit, se questionne et existe à travers tous ces doutes » poursuit Thomas Cailley. Scrutée dans ses moindres retranchements, la jeunesse d'Ad Vitam plie sous les soupçons de radicalisation, de terrorisme et de violence pendant que le transhumanisme s'abrite derrière l'idée de progrès, invalidant au passage toutes les critiques qui pourraient lui être adressées. « Cette société est une métaphore du monde dans lequel on vit : on dit vouloir faire de la jeunesse une priorité mais en réalité, on est incapable de lui faire une place » souligne Thomas Cailley, qui fait de ces personnages d'adolescents les derniers représentants d'une humanité en perte de sens.

Il y a quelques semaines, Olivier Rey publiait un livre intitulé Leurre et malheur du transhumanisme dans lequel il s'attachait à « aimer et défendre la condition qui est la nôtre » en dénonçant les pièges tendus par une communauté scientifique obnubilée par le bien-être. D'après lui, en poussant les humains vers l'augmentation individuelle, le projet transhumaniste nous renfermerait sur nous-mêmes en éliminant toute perspective collective. C'est la question - vertigineuse - qui sous tend Ad Vitam et résonne douloureusement aux oreilles des jeunes générations : « On est dans un monde où on ne meurt plus. Mais si les plus âgés ne partent pas à la retraite et qu'ils ne meurent pas, comment fait-on pour accueillir les nouveaux arrivants ? A-t-on encore quelque chose à leur transmettre ? La notion de transmission, d'héritage, ne peut fonctionner qu'avec l'idée que chacun quittera un jour ce monde. Si elle disparait, alors on vit la vie strictement pour soi. C'est tout l'enjeu que soulève Saint Exupéry quand il écrit 'Nous n'héritons pas de la terre de nos parents, nous l'empruntons à nos enfants.' »

Ad Vitam

Ad Vitam est disponible en replay sur Arte.tv jusqu'au 8 décembre.

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