on s'est levés à 4h pour écouter le rock psyché de bryan's magic tears

Avec l'album « 4 AM », le compositeur Benjamin Dupont profite de sa nouvelle formation pour tourner le dos au garage-rock et se nourrir de 40 années de pop anglo-saxonne bruyante et psyché.

par Pascal Bertin
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14 Décembre 2018, 10:40am

Tout le monde n’a pas forcément envie de passer sa vie dans un garage. Ni dans le garage-rock, là où Benjamin Dupont a fait ses premières armes musicales. Son groupe s’appelait Dame Blanche et participait à l’effervescence tricolore en écho au débarquement américain des Ty Segall, Thee Oh Sees et autres Jay Retard. Deux garçons et deux filles dont il reste aujourd’hui un EP sauvage et quelques titres en ligne, des souvenirs de concerts en sueur et une première partie des Black Lips en 2016 à Paris. Exit Dame Blanche, place à l’homme en noir avec Bryan’s Magic Tears, projet au départ porté par Dupont (seul) rejoint ensuite par un batteur puis trois autres musiciens. Tous, se sont libérés d’autres collectifs de la scène parisienne, comme Marietta et la Secte du Futur, pour soutenir à temps plein les compos de Benjamin. Après un premier album regroupant ses premiers écrits en solitaire, voilà son Bryan’s Magic Tears qui passe le turbo sur 4 AM, un deuxième album sorti sur le label indépendant Born Bad Records. Tous les fantasmes de Benjamin y sont réunis : il a quitté son garage pour grimper à chaque étage du rock, des années 80 de The Jesus & Mary Chain et Pixies aux années 90 de Sebadoh et Happy Mondays. Ainsi a-t-il réussi à élargir l’album à toute la palette psyché, pour l’une des grandes réussites du rock indé français de l’année. Sortir du garage et mettre le turbo, c’était donc pas si compliqué.

Comment est né Bryan’s Magic Tears ?
J’avais écrit pas mal de chansons en parallèle de Dame Blanche, groupe garage, à l’époque où il y en avait plein dans Paris. J’avais justement envie de sortir de ce carcan et me suis mis en colocation avec le batteur de Marietta et la Secte du Futur, qui allait devenir celui du groupe. Il m’a encouragé à travailler ces morceaux. On a commencé à répéter, on les a soumis au label XVIII Records qui a trouvé cool de les sortir. J’ai tout enregistré seul dans ma chambre, à l’arrache, mais ce premier album ressemble plus à une compilation de morceaux que j’avais depuis longtemps. On a alors intégré d’autres musiciens et le groupe est vraiment né quand on a commencé à tous répéter.

4 AM, c’est donc un peu votre vrai premier album ?
Oui car le précédent était une sorte de premier jet, une petite compile de ce que j’avais sous la main. Sur le nouveau, j’ai enregistré seul les maquettes et on a répété. Puis j’ai rejoué tous les instruments en studio mais avec les modifications que chacun avait apportées. J’ai enregistré à Rouen avec Arno Van Colen de Steeple Remove. J’aime bien leur son et c’est un super producteur. Je suis de Rouen et le connaissais un peu. C’était enfin l’occasion de travailler avec quelqu’un et JB (JB Guillot, patron du label Born Bad) nous a suivis sur cette idée. C’est donc enfin un vrai disque de groupe.

… de super-groupe comme on le qualifie parfois !
C’est le truc qui revient qui est presque embêtant car ça donne une notion d’éphémère, voire même de vacances par rapport aux autres projets. Là, nos autres groupes, qu’il s’agisse de Marietta ou la Secte du Futur, existent encore mais aucun de nous ne joue plus dedans. Ce groupe, c’est notre projet.

C’est même et surtout ton projet, non ?
Oui, je compose et joue de tous les instruments mais les autres ont une très grande importance dans les directions que les morceaux peuvent prendre en concert. J’apporte une bonne base qui sera bien modifiée par les autres, y compris au niveau des arrangements.

Quelles influences apportent les autres ?
Paul le batteur, est fan de krautrock, il va souvent envoyer des rythmes un peu secs que je n’avais pas forcément écrits à la base. Mehdi apporte une espèce de nonchalance à la guitare qui donne un côté song-writer à certains morceaux plus puissants, ça crée une forme de décalage.

Qu’est-ce qui n’allait plus dans le garage-rock ?
Il y a une sorte de routine qui s’installe dans la composition. Tu commences à écrire suivant des réflexes, et à un moment tu as envie d’aller plus loin. Sans faire une musique révolutionnaire, j’avais envie d’aller vers des compositions plus pop, plus nues, et de sortir de cette voix avec reverb’ et des grosses guitares. J’avais aussi envie d’un retour à une écriture plus rock, de revenir aux années 90 et à des fondamentaux comme les Pixies, que j’avais mis de côté pendant la période garage.

On sent aussi le poids des années 80 avec des groupes comme The Jesus & Mary Chain…
Je les adore, c’est un groupe important dans la simplicité des accords, l’attitude du chanteur. Outre le rock indé des années 90, il y a effectivement un gros mélange de tout ce que j’aime. On ne se met pas trop de barrières même si ça peut sonner cliché. On a trouvé une unité de son qui sonne 90 mais le registre de composition est large, ça va des années 60 à aujourd’hui. Quand on a composé le titre « Sweet Jesus », on n’arrêtait pas d’écouter « Screamadelica » de Primal Scream. On s’est dit que ce serait cool d’avoir un morceau comme ça que tout le monde aurait envie d’écouter en été. On aime aussi beaucoup de groupes d’aujourd’hui.

D’où vient le nom du groupe ?
Bryan était le nom d’un de nos dealers d’acides il y a longtemps. Enfin, c’était sous ce nom sûrement d’emprunt qu’on le connaissait. C’était des acides à la goutte et on les appelait des « larmes magiques ».

Ces larmes ont un rapport avec la pochette ?
Non, c’est une peinture hyperréaliste de Nina Childress, une artiste qui bosse beaucoup à partir de photographies. Elle jouait dans Lucrate Milk, groupe punk des années 80. JB m’a suggéré son nom et on a mis du temps à choisir car à la base, on voulait une photo. Lui adore bosser avec des peintres. Là ça mettait tout le monde d’accord, nous pour le côté photo, lui pour le côté peinture. Je l’aime aussi bien car revenir à la musique des années 90 me renvoie à ma propre enfance et à une joyeuse nostalgie. C’est donc marrant d’avoir un enfant qui se prend pour un Américain sur la pochette.

Et 4 heures du mat’, le titre de l’album, c’est l’heure à laquelle tu te couches ou tu te lèves ?
C’est une heure à laquelle je suis très productif et à laquelle j’ai d’ailleurs écrit beaucoup de chansons de l’album. En général, je me lève tôt et me couche très tard. Je dors très peu. Le titre évoque l’idée de se coucher tard, d’avoir un peu d’inspiration en plein milieu de la nuit alors que tu as du mal à dormir. Une majorité des chansons sont nées à cette heure. C’est aussi celle où il faut soit rentrer chez soi, soit continuer à faire la fête. C’est tout l’esprit de l’album.

Tu parles beaucoup de JB, il a joué un rôle important pour le groupe ?
Hyper important car dans les labels indépendants actuels, beaucoup de mecs attendent juste que tu leur envoies un disque fini. JB nous a accompagnés autant financièrement qu’au niveau d’un calendrier qu’il nous a fixé. Ça nous a boostés. On a avancé plus vite que d’habitude, sans feignasser. Il nous a laissé carte blanche sur la musique et c’est cool car j’aurais eu du mal à entendre de bons ou de mauvais conseils. En revanche, il est présent et il a l’œil sur l’élaboration du disque. Il sait à quoi ça doit ressembler en termes d’esthétique. Sans parler de la partie plus technique et du marché du disque qu’on connaît moins.

Tu as grandi à Rouen qui a été une place forte du rock avec les Dogs entre autres, ça t’a marqué ?
Oui bien sûr, c’est un groupe important, tout comme les Olivensteins. Au lycée, on était sapés comme des petits dandys punks. Avec mes potes, on connaissait bien Christian Rosset, ancien des Gloires Locales et dernier bassiste des Dogs, qui nous a fait découvrir plein de trucs, une vraie mine d’or au niveau musical.

Vous donnez beaucoup de concerts ?
Oui, on a eu la chance d’être à Paris. Quand tu traînes avec les bonnes personnes, tu bénéficies d’une petite hype. On est né à un moment où il y avait beaucoup de salles et possibilité de jouer chaque semaine. La scène garage ressemble à une grande toile qui permet de jouer rapidement partout dans les villes rock et on en a bénéficié. C’est comme ça qu’on a pu jouer en première partie de The Jesus & Mary Chain à l’Élysée-Montmartre. On a aussi joué trois fois à la Maroquinerie, toujours pleine à craquer, avec des groupes comme Le Villejuif Underground ou Jessica93 qui ramènent pas mal de monde.

Vous vous connaissez bien ?
Oui carrément. Avec le Villejuif Underground, c’est le coup de foudre depuis qu’on se connaît. Un de nos guitaristes vivait en colocation avec eux. Ils sont devenus de super potes. On connaît Geoff (Geoffroy Laporte, alias Jessica93) depuis très longtemps, il est super cool et de bon conseil. Quant à Nathan (Nathan Roche, auteur et chanteur de Villejuif Underground), il écrit des super textes, c’est un vrai poète. Quelque chose se passe autour du groupe mais aussi autour de lui car il est très charismatique. Ils abordent la musique de la même façon que nous, sans être très carriéristes. La ligne de conduite reste de prendre du plaisir avec les copains.

Vous avez aussi des liens avec la nouvelle scène pop ou ce sont des circuits différents ?
On ne se connaît pas trop. Quelqu’un comme Moodoïd a un niveau vraiment très au-dessus. Ce sont de vrais musiciens qui sont presque des virtuoses, un peu tous premiers prix du Conservatoire, comme Halo Maud. Ils écrivent une partition et te l’envoient avant de te rencontrer. Quand tout le monde se réunit, chacun sait jouer le truc. Pas comme nous. J’ai fait le Conservatoire quand j’étais petit, en horaires aménagés. Je semble parler d’eux de façon froide mais eux aussi prennent du plaisir. Ils sont juste beaucoup plus professionnels, et ce, naturellement.

Penses-tu que ça va être l’occasion de vivre de ta musique ?
Non, j’ai une activité de freelance et ça me va. Aucun de nous ne tend à l’intermittence. Ça signifierait faire des choses qu’on n’a pas toujours envie, des concerts pas intéressants, une productivité et s’inscrire dans un système économique. Ça pourrait aussi nous dégouter de la musique. Je ne sais pas ce que ça pourrait donner mais je n’ai pas envie de prendre le risque. Les gars de Frustration n’ont pas quitté leur boulot et on sent qu’à chaque album, ça reste sain entre eux. Je n’ai pas non plus envie que mes potes deviennent mes collègues de travail.

Qu’est-ce qui t’inspire au-delà de la musique ?
Je suis régisseur dans l’art contemporain. Mais les choses qui me touchent dans l’art sont différentes de celles qui vont m’inspirer en musique. Inversement, je trouve que la mode et la couture touchent vraiment de près la musique. Ça se sent aussi au niveau des cycles car tout y fait des retours comme dans la musique. Quelque chose me touche dans les références à la mode qui reviennent. Avant, je la considérais superficielle mais c’est une discipline artistique hyper intéressante dans laquelle on peut se retrouver. Autant certains groupes ont pu éveiller les oreilles, autant certains créateurs comme Vivienne Westwood ont eu de l’impact sur les mœurs et la société.

C’est drôle car les années 90 qui t’inspirent sur 4 AM étaient vraiment celles du non look en rock.
Ça a été la grosse transgression du look, comme avec le grunge destiné à contrer le rock classieux et à très mal se saper. C’est d’ailleurs marrant de voir aujourd’hui des groupes qui font attention à super mal s’habiller.

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