© discipline studio

les punchlines de booba ont enfin leur livre

Un kilo, 608 pages de punchlines et tout le talent littéraire de Booba.

|
05 Décembre 2018, 10:50am

© discipline studio

Malgré le succès actuel du rap français, une large frange de « l’élite » culturelle rechigne encore à le considérer comme un art à part entière. Vanter les mérites littéraires du rap, c’est s’assurer en retour une grimace d’horreur sur le visage de celui qui n'en comprend pas le lyrisme et qui réduit trop souvent le rap à de simples « yo yo ». Il suffit pourtant de lire Le Bitume avec une plume, réunissant près de 600 punchlines de Booba pour constater que la poésie de ces 20 dernières années a commencé à s’écrire dans une barre du 92.

Premier livre entièrement dédié aux paroles d’une icône du rap français, l’ouvrage est une fenêtre sur la carrière de Booba – un rappeur aussi clivant qu’il est endurant. De Boulogne à Miami, de ses débuts en indépendant sur le label 45 Scientific au couronnement de l’U Arena cette année, Booba c’est le rappeur total, qui obsède ses fans comme ses (nombreux) ennemis. Qui brûle au sulfure toutes les cases du rap depuis près de deux décennies. Aujourd'hui, Booba a 42 ans et se place encore dans le top 10 des artistes les plus streamés de l’année.

À quoi tient sa longévité ? S’il est une discipline où il a toujours excellé et continue de le faire, c’est bien celle de la punchline. « Sur qui d’autre aurait-on pu faire un tel projet ? » s’interrogent en chœur Romain d’Abrigeon et Pierre Delort, le duo de graphistes à l’origine du bouquin. On voit mal, en effet. Il existe peu de rappeurs comme lui, « meilleur que Molière, tatoué sans muselière.»

Édité à 200 exemplaires et vendu très cher (300 euros), Le Bitume avec une plume est un objet de luxe qui consacre un « sous-genre » longtemps moqué mais dont certains savent en relever la noblesse. En 2003 dans La Nouvelle Revue Française, Thomas Ravier comparait déjà la plume de Booba à Céline ou Artaud dans un essai habité. La boucle est bouclée : c’est lui qui signe la préface du livre, rappelant le rôle de l’ancêtre de la punchline, l’épigramme, qui existait déjà au pour « exécuter un adversaire intellectuel ou un concurrent mondain dans une formule ironique qui rassemble le plus d'électricité et le moins de mots. » Nous avons rencontré les graphistes Romain d’Abrigeon et Pierre Delort pour leur demander ce qui fait la sève des punchlines de Booba.

Comment et quand est née l’idée de ce livre ?

L’idée est née en 2014, un dimanche matin de gueule de bois… Nous sommes tous les deux sortis pour acheter à manger et on est tombés sur un clip. On s’est alors mis à parler punchline. Là-dessus, on a déliré sur l’idée d’un livre, d’un recueil de punchlines… La bible du pirate. Le projet était né. Dès le départ on a voulu développer un concept en édition limitée, un objet luxe, des pigments noirs. Tout est « nwar » !

L’ouvrage devait initialement contenir des punchlines de rap français ou uniquement celles de Booba ?

On est parti dès le départ sur Booba. On avait un contact en commun qui nous permettait d’avoir accès à lui. Et ça faisait sens car au fond c’est Kopp ( l’autre surnom de Booba, ndr.) qui a inventé ce genre littéraire en France. Ou, en tout cas, il fait partie de ceux qui ont développé cet exercice de style. D’un délire sur les punchlines, on est finalement arrivés à ce recueil de pirates. Le Bitume avec une Plume, c’est un livre de chevet, un bouquin que tu vas laisser ouvert chez toi, et dans lequel tu vas faire des allers-retours, pour lire quelques pages de temps en temps… Et trouver la pensée du soir.

La punchline peut être considérée comme un genre littéraire en soi, avec ses règles, ses rythmes, ses classiques ?

Carrément. C’est la raison pour laquelle la plume de Booba mérite un livre. Cette sortie, c’est aussi notre hommage à ses vingt ans de carrière. Il fallait que le livre soit à la hauteur. Le Bitume avec une plume est un tirage de tête, marqué à chaud, embossé, numéroté, signé. L’ouvrage comprend différentes textures de papiers, l’objet est entièrement noir, imprimé à l’encre argentée. Les punchlines sont illustrées par une vingtaine de gravures signées Benoit Carbonnel du Studio Béton-Cité. Ce livre, c’est un kilogramme de punchlines que nous considérons comme des classiques. Après, ce genre littéraire n’a pas de règles. Au contraire. Chez Booba, même si certains champs lexicaux reviennent, comme l’immobilier, les clashs ou la « chatte à ta mère », c’est surtout le côté débridé, explosif que l’on retient de sa plume. Booba « rappe sans thème » justement – il l’a toujours dit. C’est ce côté florilège qu’on a aussi essayé de retranscrire dans le livre. On voulait éviter de produire un catalogue raisonné de ses punchlines, classées chronologiquement par exemple. Ça n’aurait eu aucun sens. On a plutôt esquissé un fil conducteur, qui va de la naissance à la mort et suit le cheminement d'une vie.

Qu’est-ce qui fait une bonne punchline selon vous ?

La force de frappe. La capacité d’une simple phrase à pouvoir mettre l’auditeur à terre. La simplicité, l’efficacité. Le pouvoir d’évocation visuelle aussi. Booba c’est un mec qui te fait voir des choses en rappant. Il a développé une imagerie toute particulière, depuis ses débuts, qui a marqué ses auditeurs en profondeur. Son écriture fuit la facilité. Tout le temps. Écouter Booba c’est se faire surprendre. Voilà ce que devrait être une bonne punchline… Un truc explosif, qui te met une volée inattendue. Cette saillie peut être vénère, crade, drôle. En même temps, dans le morceau « Ma Définition » , qu'il a écrit il y a plus de quinze ans, Booba annonçait déjà la couleur en rappant « des textes à prendre à 1 degré 5. »

Lire une punchline, c’est très différent de l’entendre. Quelles étaient vos conditions requises pour sélectionner les phases à faire figurer dans le livre ?

On a présélectionné environ 1000 punchlines, issues de sa discographie complète. Mais les choix se sont faits naturellement. On a listé les phases mythiques évidemment. On a également inclus les punchlines en fonction de leur puissance d’évocation ou de leur portée humoristiques, car il y en a beaucoup. Lorsqu’il dit « bim bam boum la chatte à Mc Doom » ça ne veut rien dire en particulier et pourtant, la punchline a beaucoup d'impact !

On est finalement arrivés à un livre qui cite 600 extraits, tous validés par Booba. Il en a viré quelques-unes qu’il trouvait flinguées, ou qu’il considérait ne plus lui ressembler. Il s’est parfois marré, en se remémorant des choses qu’il avait oubliées. Il nous a même parfois réécrit certains mots qui pouvaient être mal repris sur les portails de lyrics en ligne comme Genius ou autres. Booba a rappé à nouveau certains de ses lyrics pour savoir où nous devions les couper ou placer les virgules, pour que la lecture reste fidèle au flow.

Booba a atteint un statut qu'aucun rappeur en France n'avait atteint avant lui. Celui du quarantenaire encore actif et - surtout - artistiquement crédible. Le secret de la longue carrière de Booba, ce sont ses punchlines ?

Oui mais pas seulement. En plus d'avoir son truc ultra-particulier, pour comprendre Booba et sa réussite, ce qu’il faut savoir, c’est qu'il travaille énormément – il ne s'arrête jamais. C’est peut-être ça que les gens ignorent, au-delà de la carapace qu’il s’est forgée et de l’image que renvoient les médias. Booba est un monstre de boulot avant tout. Il réécoute, vérifie, contrôle et s'intéresse à tous ce qui sort et qui le touche de près ou de loin. Il a des yeux partout, il sent l'air du temps venir à des kilomètres et y colle à chaque fois. Il est resté constant durant toute sa carrière, égal à lui-même.

Si vous ne deviez ne retenir qu’une punchline de Booba, laquelle serait-ce ?

Romain : « Cœur brisé, le cul cassé, salue bien ton crustacé. »

Pierre : « J'met mes couilles sur la table comme sel et poivre. »

1544004011679-02-c-Sory_nyp
© Sory Nyp

Le Bitume avec une Plume, Éditions Tallac, 2018. Tirage limité à 200 exemplaires.