ces vidéos de skate des années 1990 qui ont fait mon éducation musicale

Des bandes originales où se côtoient Public Enemy, John Coltrane, Aphex Twin, Herbie Hancock et Placebo.

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10 Janvier 2019, 9:34am

En parcourant le web, vous pourrez lire tout un tas d’articles reliant la pratique du skate à l’écoute de la musique, deux activités connexes, qui se nourrissent l’une et l’autre. Ici ou là, vous pourrez en savoir plus également sur l’émergence de genres musicaux hérités, directement ou non, de la culture skate – le skate-punk, par exemple, ou encore la popularisation d’artistes tels que Good Charlotte et Avril Lavigne. Personnellement, ces connexions ont réellement fait sens durant mon adolescence, dans les années 2000, à une époque où je pouvais rester affalé des heures en pyjama dans mon lit à faire défiler des vidéos YouTube.

C’était hypnotique, addictif et, même si je n’ai pas pu en acheter dans les shops de skate locaux ni connu l’époque où il fallait les télécharger sur des sites pirates, c’était pour moi l’occasion de voir un bout du monde (les vidéos étaient tournées à Barcelone, San Francisco, Los Angeles, etc.) et d’écouter des bandes-son dont le but n’était pas d’héroïser les protagonistes desdites vidéos – comme c’est par exemple souvent le cas dans les vidéos de foot où chaque dribble se trouve accompagné d’un son hyper dramatique.

C’est en regardant des vidéos de skate que j’ai découvert des morceaux qui me suivent depuis comme « Superstar » de Sonic Youth ou « My Girls » d’Animal Collective. Et je sais que je ne suis pas le seul dans ce cas : les vidéos de skate, pour tout être humain ayant connu les joies de l’adolescence entre le début des années 2000 et la fin de cette même décennie, étaient une sorte de refuge, quelques minutes permettant à quiconque d'en prendre plein les yeux tout en se forgeant un patrimoine musical digne de ce nom - Francis Lung, ex-membre de Wu Lyf, a déclaré qu’il s’est empressé de se procurer un exemplaire de Giant Steps de John Coltrane après avoir visionné une vidéo de skate et que ce sont les envolées du saxophoniste américain sur le titre « Traneing In » découvert dans la Video Days de The Blind qui ont fini de le convaincre d’intégrer un groupe de jazz.

Avec le recul, je peux donc désormais l’affirmer : oui, je tombais presque chaque week-end amoureux de chansons jusqu’alors inconnues en regardant les vidéos Yeah Right de Girl (avec le fameux « Ring Ding Dong » de Dr. Dre en intro, et l’énorme « Love Will Tear Us Apart » de Joy Division pour accompagner les figures de Marc Johnson), la vidéo Good And Evil de Toy Machine (avec « Kracked » de Dinosaur Jr, entre autres) ou encore Everything's Going To Be Alright d'Heroin Skateboards, qui passait d’Aphex Twin et My Bloody Valentine à Tom Waits et Boards Of Canada, sans complexe et sans suivre les modes musicales dominantes.

Dans mon imaginaire, tous ces titres qui composent mon panthéon personnel restent inévitablement liés aux vidéos qu'ils illustraient. Impossible, par exemple, de penser à « Smooth operator » de Sade sans songer aux enchaînements de Chico Brenes dans Finally. Impossible également d'écouter « Who By Fire » de Leonard Cohen sans penser aux slide et aux grind de Kevin "Panky" Long dans Baker Has a Deathwish. Bien sûr, toutes ces chansons n’ont pas attendu d’apparaître dans des vidéos de skate pour être connues du monde entier mais il me faut reconnaître que sans ces compilations, je serais peut-être passé complètement à côté de titres qui ont dès lors intégré (pour toujours) ma playlist quotidienne d'adolescents essentiellement fan de hip-hop.

D’ailleurs, puisque je fais allusion au rap, quel plaisir était-ce de voir Paul Rodriguez enchaîner les kick flips et les grab au rythme de « Get Down » et « Made You Look » de Nas, de voir que certains de mes MC’s préférés à la fin des années 2000 avaient probablement grandi avec les mêmes vidéos que moi – pensons notamment à « Kick, Push » de Lupe Fiasco, où il reprend les mêmes codes : des images tournées au fish-eye et des figures exécutées dans des escaliers ou dans la rue. Il m’est possible de remonter mentalement ces vidéos, d’enchainer les prouesses de Tony Hawk’s Pro Skater rien qu’en écoutant un son au hasard de Public Enemy, Redman, Xzibit, ou KRS-One. Avec eux, j’ai appris à me prendre de passion pour des chansons venues de nulle part, dont j’ignorais complètement l’existence. D’autant que, dans les vidéos de skate de cette époque, tous les genres musicaux semblaient trouver leur place – sur Baker 3, par exemple, du nom de la marque de skateboard, The Cramps et Roxy Music se partagent la BO avec Notorious B.I.G et The Upsetters & Lee Perry, tandis que la Mind Field d'Alien Worshop en 2009 fait se côtoyer Elliot Smith, Sebadoh, Battles, Animal Collective et Modeselektor pendant près de cinquante minutes.

Comment moi, fan de DMX, 2Pac et Rohff, aurais-je pu me dire : « ah tiens, c’est pas mal Placebo en fait ! », sans la présence de « Every You Every Me » sur la vidéo Sorry signé par Flip au début des années 2000 ? Comment aurais-je pu découvrir autrement la douceur folk de « Sacred Heart » de Cass McCombs, qui ferait presque passer la performance de Jerry Hsu dans Bag of Suck pour acte religieux, capable de bouleverser des destins de vie ? Comment aurais-je pu tomber sur le jazz-funk de « Watermelon Man » d'Herbie Hancock, dont la faculté à varier les rythmes et à passer d'un style à l'autre illustrait à merveille la ride improvisée de Guy Mariano ?

Aujourd’hui, il est possible de voir en ces vidéos les prémisses d’une génération « shuffle » : celle qui peut compter dans sa playlist Spotify des artistes aussi dissemblables que Jul, Rendez-Vous, Slowthai et Ariana Grande sans aucun complexe. Elles ont fait la saveur des bibliothèques musicales des générations précédentes tout en préparant le terrain de celles qui allaient suivre.

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