20 ans après diam's, où sont passées les femmes dans le rap ?

2019 marque les 20 ans de la sortie du premier (et discret) album de Diam's. Depuis, aucune rappeuse française n'est jamais parvenue à égaler son succès.

par Antoine Mbemba
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21 Janvier 2019, 10:10am

France, 1999 : le Saïan Supa Crew inscrit « Angela » dans nos cerveaux pour les décennies à venir ; Rohff lance sa carrière solo avec un premier album violemment virtuose ; les gars du 113 deviennent des Princes de la Ville ; La Cliqua décide qu’elle n’a « Pas d'place pour les traitres » ; Bisso Na Bisso fait honneur au Congo et Koma se réveille.

Mais un morceau les surplombe. Un tube endeuillé sur lequel une jeune rappeuse rend hommage à son frère tué par balles trois ans plus tôt. Avec « Et si… ? » et ses 250 000 singles vendus, Lady Laistee traduit la promesse d'une percée des femmes dans le rap. D'ailleurs dans son ombre, la même année, une autre rappeuse fait son entrée discrète avec un premier album qui saute difficilement la barre des 7000 exemplaires. Elle a 17 ans et se fait déjà appeler Diam's. Elle accèdera quelques années plus tard à un succès sans précédent pour une rappeuse tandis que Lady Laistee tombera doucement dans l'oubli.

Ce croisé de courbes entre Lady Laistee et Diam’s n’est pas étonnant. Il traduit le peu de place laissé aux femmes dans l’histoire du rap français. Pourquoi, depuis que Diam’s a marqué un arrêt brutal mais apparemment nécessaire à sa carrière en 2009, aucune autre artiste n’est-elle parvenue à une réussite populaire comparable ? Le peu de place accordé aux femmes dépasse évidemment le rap. Mais comment un genre si commercialement hégémonique, divers et progressiste dans les styles, les sujets et les figures qui s'y imposent peut-il être aussi en retard sur la question ?

En 2019 on peut le dire sans rougir : la France propose sûrement le meilleur rap du monde après les États-Unis. Avec le temps, elle a su s’affranchir, en partie, du suivisme qui déterminait son rapport au rap américain. Mais il faut reconnaitre qu’elle est à la ramasse en ce qui concerne les femmes. Outre-atlantique, l'immense succès de Cardi B et Nicki Minaj n'en est que le plus récent contre-exemple. Il est impossible de s'éduquer correctement au rap US sans Missy Elliott, Eve, Lauryn Hill, Foxy Brown, Lil Kim, Salt N Pepa, MC Lyte, Remy Ma ou Queen Latifah. La Grande-Bretagne peut quant à elle se vanter de M.I.A, Lady Leshurr, Stefflon Don, Lady Sovereign, IAMDDB, Little Simz, Ms. Dynamite ou d'une toute nouvelle et prometteuse Flohio.

En France, la carrière de Diam’s se tient seule, dans sa bulle (pardon), au-dessus des nombreuses artistes qui ont traversé les années sans jamais toucher la reconnaissance qui leur était due, à l'exception peut-être de Keny Arkana, ou plus récemment Shay (les deux seules avec Diam's à avoir accroché un disque d'or). Un constat partagé par Eloïse Bouton, militante féministe et journaliste. En 2015, elle crée le site Madame Rap, dédié aux femmes dans le hip-hop, pour « remplir un vide. Je constatais un décalage entre ce que je pouvais voir ou écouter et la manière dont les rappeuses étaient représentées dans les médias généralistes, même spécialisés. » Et 2015 n'est pas une borne anodine. Elle marque le début du « nouvel âge d’or » du rap que nous vivons aujourd'hui.

Mais si cette domination du rap en France est impossible à nier, elle est pour beaucoup (de médias, notamment) difficile à comprendre et accepter. Alors des rappeuses, en plus ? Pensez donc. « Il y a déjà un sexisme de l'industrie au sens large, assure Eloïse. Des femmes DA ou à la tête de labels, on n’en connaît pas ou très peu en France. Côté médias, il y a surtout une forme d'ignorance, une gadgétisation des rappeuses. Ce sont des bizarreries, des "femmes qui rappent". On ne parle jamais de leur musique - on parle éventuellement de leur look. Ça induit un traitement sexiste, même s'il n'est pas forcément conscient. »

Le 28 janvier 2017, sur le plateau de Salut Les Terriens, devant Thierry Ardisson (connu pour l'acuité de ses analyses rap) Shay apparaît justement comme une anomalie. Femme, noire, jeune, rappeuse (combo), entourée d'hommes blancs pas très frais (Laurent Baffie, Christophe Hondelatte, Franz-Olivier Giesbert) mi-séduits mi-interloqués. Au-delà de l'incompétence prouvée d'Ardisson en la matière, tout le monde ou presque, en interview, se retrouve dérouté par Shay, ce qu'elle projette d'elle-même, ce caractère décomplexé que l'on n'autorise, même dans le rap, qu'aux hommes. Une authenticité qui lui coûte, à en croire son manager actuel. « J’ai bossé avec des têtes dures, et Shay est une sacré tête dure, nous explique-t-il au téléphone. Elle ne fait jamais de concessions, pourtant elle s’en prend plein la gueule. Elle a une vision à long terme et elle est beaucoup plus intelligente que l’image qu’on lui donne. »

Cette image de femme « hyper-sexualisée, donc pas respectable, explique Eloïse. Par contre, on ne va jamais dire de Booba qu'il joue sur son hyper sexualisation, alors qu'il ne fait que ça. Parce que c'est le cliché "rassurant" : l’homme fort, testosteroné. On pourrait parler aussi du slut-shaming qu'a subi Liza Monet... Il y a toujours une forme de dégradation. C'est la maman et la putain, qu'on retrouve dans la société en général. Il faut être sexy mais pas trop, coincée mais pas trop, jolie mais pas trop. » Diam's a elle aussi travaillé cet impossible dosage : une grande sœur, qui parle d'amour comme tel mais qui sait aussi rapper « comme un bonhomme » selon Kool Shen ( « l’un des plus beaux compliments de ma vie » commentait à son tour Diam's).

La triste ironie du succès de Diam's réside dans le fait qu’elle-même semble avoir été profondément blessée par la gloire. Il ne s'agit pas ici de broder sur son état de santé mentale à l'époque, elle en a tout dit dans un livre et une touchante interview à Sept à Huit en 2012. En 1999, dans l'émission Saga Cités de France 3, elle évoquait les rappeurs de son enfance, des exemples ultimes, qui « ne pouvaient pas se permettre de dire n’importe quoi, sinon j’allais faire n’importe quoi ». On peut se demander de la même manière si sa douloureuse expérience du succès n'a pas mis un frein aux ambitions - déjà timides - de jeunes rappeuses.

En 2016, Eloïse Bouton publiait une tribune, « Pourquoi je suis féministe et j’aime le rap ». Elle y expliquait qu'on lui avait signifié pendant longtemps que le féminisme, voire le seul fait d'être une femme, était incompatible avec l'écoute d'un genre musical qui réunirait à lui seul les causes et conséquences du sexisme. Comment s'imaginer qu'un tel chantage puisse décomplexer ces mêmes apprenties rappeuses ? « Les jeunes filles s'auto-censurent parce que la société leur dit qu'elles ne peuvent pas écouter de rap, ajoute Eloïse. Alors se lancer dans la pratique, ça demande encore plus d'effort ! Mais c'est comme ça dans tous les domaines faussement estampillés masculins. » D’où le constat du manager de Shay, qui s’est lui-même retenu de bosser avec des artistes féminines pendant des années, parce que « trop compliqué » : « Des rappeurs il y en a deux par semaines, des rappeuses deux par an. On reste dans un milieu d'hommes, c'est forcément plus dur de se faire une place. Pour caricaturer : tu es la nouvelle Diam's ou tu es une pute. »

S’il y a si peu d’élues, c’est peut-être aussi parce que cet « objectif Diam’s » est trop haut, trop faux et la pression trop grande. « Ça fait 20 ans que je bosse dans la musique, dans le rap, rappelle le manager de Shay. Avant de se demander pourquoi aucune femme ne succède à Diam’s, dis-moi d’abord quel mec a réussi à atteindre un succès comme le sien ? Tu enlèves Gims, Sporano, Black M… et il n’y a pas grand monde. Vendre un million d’albums, enchaîner 80 Zéniths c’est pas simple. Ce qu’a fait Diam’s, c’est un exploit tout court, femme ou pas femme. » Aujourd'hui, c'est alors en bordures des frontières historiques du rap, loin de cette pression de l'exploit impossible qu'il faut aller chercher le succès des femmes, chez Marwa Loud ou plus fort encore chez la désormais incontournable Aya Nakamura - « en 2018 elle fait les mêmes chiffres qu’un Damso, que PNL. Des femmes qui marchent, il y en a, » assure le manager de Shay.

Mais, étouffées par « la recherche de la nouvelle Diam’s », démotivées par des labels frileux et une société qui décrit le rap comme l'enfer des femmes, réifiés par des médias qui s'arrêtent à leur look : l'invisibilité des femmes dans le rap est une réalité. Mais n'est-elle pas que le « simple » reflet des inégalités sociales ? « Pendant que le rap est accusé de tous les maux, la culture dominante ne se remet pas en question, développe Eloïse. Derrière cette idée d'un rap plus sexiste que le reste, il y a un racisme à peine déguisé : "regardez ces pauvres, non-blancs, qui ne savent pas se comporter avec les femmes." Ceux qui font le plus de mal aux femmes sont en position de pouvoir : des hommes à 90% blancs et hétéros. La société est sexiste, donc le rap aussi, et les codes du rap rendent ce sexisme très visible. »

Depuis 2015, le rap s'est diversifié, les rappeurs s'autorisent à quitter les schémas ultra-masculins éculés, les origines géographiques, sociales, religieuses des artistes se mêlent pour en faire le genre le plus inclusif en France en 2019. Jusqu'à cette limite des femmes, donc – un dernier défi qui, comme tous les autres enjeux féministes, se démêlera avec du temps et de l'éducation. À voir déjà ce qu’apportera au débat le prochain album de Shay, prévu cette année. Peut-être que la France rattrapera son retard grâce à une rappeuse belge, rappelons-le. Ce ne serait pas innocent, pour son manager, qui estime, et on veut bien le croire, que « les belges ont une approche de la musique beaucoup plus internationale que la France. »

Eloïse, de son côté, est « hyper optimiste sur ce qu'est capable de produire le rap. Mais le système français des labels, de la société, de certains médias, me laisse dubitative. Si ça bouge, ça va encore prendre du temps. » La rap devra donc changer le monde tout seul, et de l'intérieur. On n'attend que ça.

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