Photographie Marin Driguez

i-D a passé l'après-midi dans la rue avec une jeunesse en colère

Mardi dernier, lycéens et étudiants menaient un petit cortège jusqu'à République, pour contester la hausse des frais d'inscription à la fac pour les étudiants étrangers, la réforme du Bac et porter leur soutien aux lycéens de Mantes-la-Jolie.

par Antoine Mbemba
|
21 Décembre 2018, 10:16am

Photographie Marin Driguez

Il y a près de treize ans, en janvier 2006, naissait en France un mouvement social qui allait faire plier le gouvernement en quelques semaines. Majoritairement étudiant et lycéen, il s’opposait au CPE (Contrat Première Embauche) voulu par Dominique de Villepin, énième contrat précaire qui faisait descendre dans la rue et marcher toute une jeunesse saisissant pour la première fois son pouvoir citoyen. De lycéens en étudiants et de syndicats en partis politiques, le 28 mars 2006 les organisateurs comptaient 3 millions de manifestants dans toute la France : c’en était fini du CPE et de son plus grand défenseur.

Matteo

« Je pense que c'est en venant aux manifestations comme ça qu'on peut se faire entendre et changer les choses. La jeunesse n'est pas assez écoutée en France. » Matteo, 15 ans

Que reste-t-il de la réussite de ce mouvement social historique dans la mémoire collective – et dans celle des lycéens de 2018 ? Pas sûr que tous ceux que l’on croisait en train de manifester cette semaine à Paris en aient gardé un quelconque souvenir. Pourtant, si les récentes mobilisations étudiantes étaient infiniment plus modestes, l’énergie de cette jeunesse, vivifiée par le dernier mois de révolte(s), était la même.

Carla

« Manifester ça ne peut pas fonctionner tout seul. Il faut aussi bloquer l'économie. Les personnes qui nous gouvernent sont motivées par l'argent. » Carla, 20 ans.

Les gilets jaunes ont accompli quelque chose. Et pas les vaines circonvolutions présidentielles. Non, les gilets jaunes ont redonné de l’espoir contestataire à bien d’autres, qui parfois ne partagent en rien leurs premières revendications. Avec le débat des derniers jours sur le RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne), il apparaît clairement que le premier bilan du mouvement fluo, c’est l’envie ardente de reprendre la main, le pouvoir sur son destin. Retrouver une souveraineté constitutionnellement promise. C’est ce combat-là qui est au creux de toutes les mobilisations du mois. Et c’est ce qui ressortait des discours des jeunes venus élever la voix mardi contre l'injuste hausse des frais d’inscription à l’université ou la réforme du Baccalauréat.

Modibo

« Nous ne sommes pas venus en France pour contempler la Tour Eiffel, mais parce qu’on y voyait l’occasion de s’enrichir intellectuellement. La jeunesse africaine et la jeunesse française peuvent créer, ensemble, un avenir radieux. Macron met fin à ça. » Modibo, 24 ans.

Le 17 novembre dernier, le gouvernement annonçait qu’à partir de l’année prochaine, les étudiants étrangers devraient payer 2700 euros pour la licence, 3700 euros pour le master. « C’est une mesure injuste, inégalitaire et discriminatoire, assure Modibo, étudiant malien de 24. Elle ne cible que les étrangers extra-européens. » Pour justifier sa mesure, sur Twitter, Édouard Philippe écrivait le 19 novembre : « Un étudiant étranger fortuné qui vient en France paye le même montant qu’un étudiant français peu fortuné dont les parents résident, travaillent et payent des impôts en France depuis des années. C’est injuste. » Et tant pis pour l'étudiant étranger pauvre.

Bianca

« Tout ce qui s’est passé ces dernières semaines me donne de l’espoir. Je me dis que les gens comprennent qu’il y a un souci. Je vois le début de quelque chose qui peut être très intéressant. » Bianca, 17 ans.

Ce qui frappe et révolte, aussi, c'est la surdité d'un gouvernement qui semble convaincu qu'une « bonne » réforme est une réforme qui fait crier les « Gaulois réfractaires au changement ». La résistance citoyenne serait une preuve qu'ils font bouger les lignes. Mais elles peuvent aussi bouger en arrière. « On ne peut pas mettre en place une mesure nous concernant, sans qu'on nous écoute, continue Modibo, au sujet des frais d'inscription. C'est la moindre des choses. Les gilets jaunes, les lycéens, les étudiants étrangers, c'est l'expression d'une colère accumulée depuis des années. Les conditions sociales des gens, toutes catégories confondues, sont en train de se dégrader. À un moment donné ça va péter, il faut faire attention. »

Sokaina

« Il y a une partie de la jeunesse qui est totalement désengagée, parce qu'elle n'est pas informée. Celle qui est informée elle se révolte, elle essaye d'informer ses camarades. Et cette jeunesse sera toujours là. » Sokaina, 15 ans.

Une impression partagée par d'autres étudiants étrangers croisés cet après-midi-là, membre du groupe « On étudie ici, On reste ici », qui déplore la stratégie de division du gouvernement. Celle qui consistait déjà à l'époque de la grève des cheminots d'opposer des classes laborieuses ou moyennes à d'autres classes laborieuses ou moyennes, aussi en difficulté. « Leur stratégie, c'est de décourager les gens, les empêcher de sortir dans la rue, expliquent-ils. Mais c'est la seule manière de s'opposer, de montrer notre mécontentement. C'est nécessaire pour écarter cette stratégie désolidarisante, et se dire que, oui, la rue est à nous. »

Lors de mouvements sociaux d'ampleur, les gouvernements, historiquement, aiment à se rassurer de deux choses : l'été et les fêtes, censées essouffler les ferveurs populaires. Cette semaine, au milieu de ce petit cortège de 200 lycéens et étudiants il y avait, oui, un peu d'essoufflement, peu d'optimisme, mais une conscience politique chevillée au corps. « Je ne sais pas si manifester est efficace, nous dit Sokaina, 15 ans. J'ai envie de croire que oui, mais je suis pessimiste quant à la réaction du gouvernement. Mais je continuerai à militer jusqu’à ce que je sois sereine et sûre de mon avenir. » Rendez-vous en 2019, donc.

CRS marchant au pied de la Bastille
manif2

Crédits

Photographie : Marin Driguez

Retrouvez i-D sur Facebook, Instagram, Twitter et Flipboard.